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4.3.5 Féminité, féminisme, intertextualité littéraire – Égalité, coopération et interdisciplinarité

[On pourrait aussi parler de métissage et de mélange des genres et des références, parmi les aspects (les pratiques) qui intéressent autant les chercheurs se réclamant des humanités numériques, que les auteurs qui écrivent depuis que le numérique semble former la culture commune.]

Dans le cas de Mahigan Lepage, est-il possible de parler de féminisme? Il mentionne dans le billet de son blogue à propos de la difficulté de « sortir de la maison du père », qu’il pouvait avoir l’air « efféminé » par rapport à ce que son père aurait souhaité qu’il soit. Puis, il préfère se tenir à distance des bagarres, préférant fumer de l’herbe que casser des bras. Si Lepage est probablement un pacifiste, cela fait-il de lui un être féminin? Dans Vers l’Ouest, on devine une tension entre lui et les femmes par la manière dont il mentionne celles qui sont apparues sur son passage, puis change de sujet sans autre explication. Il ne courtise pas les femmes qu’il rencontre. Mais il mentionne qu’il aurait aimé bénéficier d’une présence féminine auprès de lui. « J’aurais voulu avoir un compagnon de route, ou mieux une compagne de route. Je m’imaginais rencontrer une fille sur le chemin, une fille qui irait dans l’Ouest aussi. On aurait dit On peut faire du pouce ensemble. Et puis on se serait rapprochés et on aurait été heureux. » (p. 60). Outre les jumelles de l’aéroport, la fille qui l’embarque à Québec et sa soeur quelles sont les femmes du récit? Il y a sa mère, l’auteure du « mot » (message laissé avant son départ). Puis il y a le femme au sourire épanoui comme il n’en avait jamais vu de pareil, et qui était assise à coté de l’homme qui leur avait donné du « pot » (de la marijuana), lorsqu’il était avec son ami pour leur première tentative. Il y a la femme du monsieur bien mis qui l’a ramassé avant d’arriver à Edmonton et qui appelle sa conjointe pour lui dire qu’il a proposé à un jeune homme de venir manger chez eux et qui a refusé, ce qui lui a semblé suspect. « Je ne comprenais pas pourquoi il appelait sa femme et pourquoi il répétait ainsi devant moi notre conversation. » (p. 72). Il se peut qu’il lui revenait en mémoire l’épisode où un vieil homme lui avait mis la main sur la cuisse alors qu’il s’était séparé de son ami et qu’il voulait travailler chez son père… Et il y a la petite amie de son copain qui est à Banff. Elle travaille comme femme de chambre. C’était aussi une copine de Mahigan à Rimouski. Elle fait toute une tête quand elle le voit arriver. Elle lui devait cinquante dollars, « une vieille dette ». Notre voyageur passe quelques jours chez ses amis. Il y regarde Oprah à la télé. « C’était le nom d’une grosse animatrice noire que tout le monde semblait connaître. » (p. 77). On voit que Mahigan Lepage n’est pas phagocyté par les médias de masse. Par contre il s’en veut de ne pas repartir immédiatement après avoir salué les copains.

En ce qui a trait à l’intertextualité, outre la référence évidente à Jack Kerouac, il mentionne avoir lu quelques Jules Verne, déplorant avec le recul ne pas s’être davantage préparé à vivre cette expérience du point de vue de l’écriture. « À quoi je pensais ? Je partais comme ça dans l’Ouest et je croyais que la vie allait s’occuper de lier elle-même l’expérience. Je croyais qu’Asphalte était donnée, que Route se déroulerait aussi facilement qu’un ruban. Non mais à quoi je pensais ? » (p. 88). Mais les références intertextuelles sont certainement plus nombreuses. Elles s’entremêlent de manière quelque peu intriquée dans le style de l’auteur, comme les couleurs semblent se confondre au début dans l’asphalte pour ressortir à la fin : « La route défile sous le capot et la couleur de l’asphalte est indéfinissable. On ne sait exactement si elle est grise ou noire ou blanche ou bleue ou jaune. » (p. 13). La variation (une figure de style recensée dans le Gradus) est-elle ici liée à l’indécision quant à la prévalence de telle couleur sur telle autre, de la part de l’auteur-acteur, à la variabilité des perceptions selon les conditions (le moment de la journée, l’éclairage, l’ennuagement), ou à la volonté de l’écrivain de montrer l’égalité entre des couleurs pourtant opposées, ce qui pourrait constituer une sorte de profession de foi féministe (en faveur de l’égalité en général)? Dupriez précise que « La variation a des causes diverses, l’hésitation (V. à dubitation), la gradation, la dénudation de l’acte d’écrire. Dans ce dernier-cas l’auteur semble dire au lecteur: “choisissez vous-même, moi ça m’est égal”. » (Gradus, p. 461). Cette hypothèse est intéressante car elle irait dans le sens de l’encouragement à une plus grande participation de la part du lecteur. Dans ce cas-ci le motif de Mahigan semble nous être révélé immédiatement après cette sériation des possibles : « Elle a de la couleur mais elle est avant tout matière ». (p. 13). Cela correspond à la perspective phénoménologique ou la « variation éidétique » est une variation par l’imagination des apparences possibles des phénomènes pour dégager le coeur de ce que « les choses elles-mêmes » (auxquelles Husserl prétendait vouloir faire retour) sont.

Peut-être que l’intertextualité est plus subtile que ce à quoi les cours de littérature nous prépare dans cet écrit de gare. On voudrait croire qu’il y a un riche réseau de référence. Mais comment en discerner la trame? Outre Kerouac et Joyce, pour le flux verbal ininterrompu, Poulain, qui imite Kerouac tout en traçant son propre chemin, Mahigan est-il redevable à un autre auteur que Vernes?

La peur d’être « violenté » est présente en raison du traumatisme qui survient à la jonction entre la première tentative et celle qui conduira tout de même Mahigan jusqu’à Banff et même en Colombie-Britannique.

Du point de vue du métissage, on n’oubliera pas que M. Lepage évoque son « prénom juif » (sans le nommer) à plus d’une reprise.

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4.3.4 Caractère construit de la forme – inscription médiatique et normes

Le titre complet : Caractère construit de la forme (jeu avec les conventions) – inscription médiatique (éditorialisation) et normes (formalisation)

Là est probablement le point le plus important et sur lequel nous devrions insister davantage. C’est en rapport avec les codes de la communication que se joue la transformation de la littérature à l’époque du numérique. Ceci peut même se produire dans les textes qui ne sont pas destinés à être lus sur le web, n’étant édités qu’en version papier, tout comme il est possible que ce soit le cas pour les autres caractéristiques soulevées ici. Celle-ci, l’inscription médiatique, c’est à dire la participation d’une certaine culture est le point le plus important, puisque c’est précisément l’idée que nous souhaitions mettre de l’avant. Quand on parle du caractère construit de la forme, il n’y a rien de nouveau. Mais le type de lecture qu’entraîne la consultation sur plateformes numériques devrait logiquement susciter le désir d’explorer d’autres voies et de nouvelles possibilités. Ou alors, il y aura de nombreux écrivains qui voudront prendre acte des contraintes associées à la lecture sur écran et tiendront compte, par exemple, des avertissements issus des études qui démontreraient que l’attention serait moins durable sur un écran rétroéclairé que sur papier. Donc, on favorisera la brièveté, simplement pour éviter que nos lecteurs ne décrochent en raison de la fatigue de l’oeil… Mais on peut imaginer une prise en compte encore plus engagée des nouvelles conventions. Cela pourra prendre des formes plus subtiles que la brièveté, comme la répétition en remplacement des paragraphes. On revient ici à l’idée qu’une plus grande confiance est accordée au lecteur pour découper lui-même le texte comme il l’entend.

Mahigan Lepage, La Science des lichens

Mais en même temps, si l’auteur qui se veut en phase avec son temps souligne son désir de laisser le lecteur compléter le travail par une répétition trop fréquente (dans La Science des lichens de Mahigan Lepage, le processus est plus marqué que dans Vers l’Ouest, où il tenait davantage à l’histoire), ne réduit-il pas alors la portée de son geste? Et ne risque-t-il pas de se rendre prévisible pour celui ou celle qui le lit?

Audrey Lemieux, Isodoro

Dans Isidoro, Audrey Lemieux emploie comme mode de découpage, des entrées de journal, espacées de deux à 7 jours, pour couvrir l’ensemble du voyage en bateau qui conduit Isidore Ducasse de Bordeaux à Buenos Aires (on ne se rend pas à Montevideo). Le récit du voyage est situé en 1867, année où celui Isodore Ducasse s’est effectivement rendu à Montevideo. Elle suit l’ordre chronologique. Lorsqu’il y a escale, une indication concernant le lieu où on se trouve accompagne la date dans le titre des chapitres. Parfois on précise qu’on se trouve « en pleine mer ». À l’intérieur d’une entrée de journal, les paragraphes sont courts, souvent composés de deux ou trois phrases. Certaines phrases sont nominales, mais la plupart sont complètes et respectent les règles de la syntaxe et de la ponctuation. Parfois on a droit à une série de répliques formant un dialogue. Mais ce qui frappe, c’est le fait que les transitions entre les moments descriptifs et les phases de délire sont difficiles à identifier. En ce sens, le contrat lecture peut sembler rompu, car rien, extérieurement ne laisse présager d’une telle oscillation entre le monde des faits et le domaine du rêve ou de la folie.

Souvent, comme nous l’avons dit, c’est une projection de l’imagination dans un fantasme qui suscite le saut hors de l’observation vers l’invention.

Isidore s’affole. Ses mains et ses pieds s’engourdissent ; il lui est difficile de remuer les orteils et les doigts. Même sa langue et ses lèvres sont parcourues de picotements, et sa gorge enfle, semble-t-il – il ne lui reste plus que l’espace d’un fétu pour respirer. On a tranché le sommet de son crâne pour y couler du plomb liquide. Le plomb, en se solidifiant, a étranglé ses nerfs, ses muscles, ses veines. Et sur son ventre, sur tout son corps, on a déposé des sacs de sable. Il a soudain la conviction que les hommes de l’équipage viendront le chercher – ils l’arracheront de son grabat, lourde masse de plomb et de sable, et le jetteront à la mer. Il coulera plus vite qu’une ancre.
(En pleine mer, le dimanche 9 juin 1867, p. 49)

Dans la plupart des entrées, la majorité du texte est consacrée à se remémorer des scènes de la vie passée d’Isidore. C’est en ce sens qu’il s’agit d’un auto-biographie fictionnelle ou d’une auto-fiction davantage que d’un récit de soi. Ce n’est pas l’intrigue qui avance en tant que telle en spirale. Mais on met le récit des faits actuels sur la glace pour déployer différents aspects de la vie du personnage d’Isidore Ducasse, sur le mode de la remémoration.

Un jour, en passant derrière une grange inconnue, il avait vu des enfants assemblés en cercle autour d’une masse indistincte. Il avait d’abord cru qu’il s’agissait d’un tas de fumier, et n’avait pas compris ce qu’il pou­vait y avoir là d’attrayant ; il s’était approché. (Porto Grande, Cap-Vert, le 25 juin 1867, p. 85)

Mais dans plusieurs cas, les souvenirs et les délires s’entremêlent aux faits du présent vécu et relaté dans le journal de voyage tenu par l’écrivain. C’est surtout ce qui se produit à la fin.

Ainsi, il vaut la peine de citer les cinq premiers paragraphes de l’avant-denier chapitre.

Accalmie. Il a cessé de pleuvoir depuis quelques heures déjà – mais cela durera-t-il ? Isidore ne le croit pas. Le ciel est rouge comme les lèvres de Michel. Et l’air est suffocant. La pluie reviendra, il en est certain. Et avec elle la tempête.

La migraine l’a repris. On a fiché un ciseau au faîte de son crâne. Une massette percute le ciseau, le ciseau s’enfonce – sa calotte osseuse se fissure. Isidore se penche, pose son front sur la rambarde. Le bois tiède, trop lisse, ne lui fait aucun bien.

Il est en proie au vertige. En bas, démente, l’eau l’aspire. Il colle ses lèvres à la rambarde, ne voit plus que le tourbillon noir de l’eau. Ses lèvres rampent sur le bois, son visage se suspend au-dessus du vide.

Il ne peut s’arrêter d’embrasser la rambarde. Le goût salé, il a besoin de ce goût salé sur sa langue. Le goût de la bave de Georges. Le goût des doigts moites de monsieur Hinstin. Le goût de la sueur de son père. Il aurait envie de mettre le vaisseau tout entier dans sa bouche.

Sa tête, il n’en peut plus. Il est un poisson, pris dans le tourbillon noir, il est un bateau, pris dans le tourbillon noir – un poulpe rouge, au fond, est sur le point de l’avaler.

(Fin juillet, p. 158-519)

L’imprécision de l’intitulé de cette entrée de journal, « Fin juillet », tranche avec l’exactitude de toutes les autres. Par cette singularité Audrey Lemieux désirait sans doute montrer qu’Isidore lui-même ne savait plus où il en était à ce stade de son périple. Mais surtout, cette phase de décrochage par rapport à la dimension documentaire du récit lui permet de renouer avec les images provocantes et la puissante verve du comte de Lautréamont. On peut interpréter cela comme un signe que l’auteure québécoise estime que l’écrivain dont elle retrace le parcours à la faveur de cette traversée de l’océan, était de ces hommes qui écrivent leur vie de sore que leur existence est transfigurée par leur art. Ainsi il est « naturel » que le récit que l’on proposera de leur vie prenne l’allure de leur écriture poétique et romanesque (les deux étant intimement liés chez Ducasse).

Mais, comment cela traduit-il le fait que notre auteure soit imprégnée par la culture numérique, ou que le contexte de publication de son oeuvre doit influencer son écriture? Le fait de bousculer le contrat de lecture, en brouillant les frontières entre la reconstitution historique et la fictionalisation de la vie d’autrui, cela participe-t-il des tendances qui caractérisent l’écriture dans les nouveaux nouveaux médias? Quel code stylistique suit-elle qui soit marqué par les médias sociaux et le web 2.0?

On pourrait dire qu’elle s’inscrit dans la culture anthologique, car sont récit prend la forme d’une série d’entrée rappelant la forme même d’un blogue. Le fait que les entrées soient listées en ordre chronologique ne constitue pas une objection, car on a souvent vu des auteurs publier un roman par billets sur leur blogue dans une premier temps, puis le restituer sous forme de livrel dans l’ordre chronologique. On fait de même avec les romans par Tweet. Si on compare l’écriture d’Isidore Ducasse avec celle d’Audrey Lemieux, on constate que même si on peut retrouver quelque chose de son ton énergique, elle utilise des phrases plus concises et des paragraphes plus brefs. Beaucoup d’information nous est communiquée, enrobée dans moins d’éloquence.

4.3.3 Urbanité et quotidienneté – cosmopolitisme et concrétude

Les thèmes du voyage et de l’individualité nous ont conduit à reconnaître que la participation citoyenne s’affirme par l’expression du mode de vie propre de l’individu, dans un contexte où l’on admet d’emblée que la seule certitude réside dans le changement. Cela peut sembler complètement nouveau, mais ce que cette accélération des rapports interpersonnels – qui semble impliquer une dissolution de la communauté – signifie sur le plan thématique pour nos auteurs c’est  un accent mis sur les descriptions concrètes de la vie quotidienne, généralement en ville.
On constate, en effet que l’imaginaire social rime de plus en plus avec la création de liens interpersonnels en contexte urbain. Cependant, le concept de ville se trouve formidablement élargi par les possibilités d’échanges à distance liées aux communications numériques.

Mahigan Lepage, Vers l’Ouest

Même pour Lepage, qui se lance sur les routes avant qu’Internet ne se soit implanté partout, et qui cherche à sortir de la maison du père, la ville exerce une force d’attraction qui se confirmera au cours de ses autres pérégrinations.
La volonté d’être de ce temps fait que les auteurs cherchent à dépeindre des villes qui bougent et qui bouillonnent. Remarquez, là encore, ce n’est pas nouveau. On peut dire que le sens de l’observation a poussé de nombreux grands réalisateurs à beaucoup se focaliser sur des faits de la vie courante, mais présentés sous un jour qui les mette en relief, grâce au pouvoir qu’ils acquièrent ainsi d’éclairer à leur tour des situations significatives sur le plan humain.

La recherche de la connaissance est donc liée à cette insistance à se tenir au plus près du réel.

Audrey Lemieux, Isidoro

C’est d’ailleurs ce qui frappe énormément lorsqu’on lit et relit Isidoro d’Audrey Lemieux. Elle s’imagine Isidore Ducasse reconstituant sa vie, dans ses moments marquants, ses souvenirs traumatiques, pour arriver à mieux comprendre le personnage du comte de Lautréamont à qui nous devons Les Chants de Maldoror, et – pour ce faire – elle a jugé nécessaire de se documenter avec un soin impressionnant.

Pour les Humanités numériques, le souci de la description détaillée des faits vécus, au jour le jour, et dans la ville, le plus souvent, c’est une tendance de la littérature numérique qui s’accorde bien avec une double préoccupation, soit la recherche d’une correspondance entre les champs de la recherche et les domaines d’application possible dans la vie réelle, soit les activités courantes, qui relèvent donc également de la sphère concrète de la quotidienneté. Mais, en même temps, sans nécessairement se sentir héritiers de la philosophie des lumières, époque à laquelle le cosmopolitisme commence à prendre une très grande importance, ils estiment préférable de ne pas passez à côté des enjeux contemporains et se demander « comment ferons-nous pour nous doter d’un langage commun? Comment parviendrons-nous à nous comprendre ? » Et en même temps, comment parviendrons-nous à conserver à l’eprit les implications des choix que nous faisons quant aux programmes de recherche que nous développons selon qu’ils prétendent s’attaquer à des problématiques globales ou se cantonner dans la sphère locale?

C’est pourquoi, il importe de nous demander si la recherche sait concilier ce besoin d’être arrimée à l’action, et de poursuivre sont introspection, si on peut dire cela ainsi.

[Raccourcir les phrases- attention à la lisibilité] Même si le fait de se réclamer de la fiction lui permet de jouer avec la réalité, on ne peut s’empêcher de sentir que les hypothèses qui sous-tendent cette interprétation du parcours de l’homme dont l’imaginaire a inspiré les surréalistes sont fort bien étayées du moins si on en juge par la cohérence du portrait d’ensemble qui se dégage de ces prémisses, et notamment si on considère la parenté stylistique dans l’écriture même avec la façon de voir qui se dégage de l’écriture des Chants de Maldoror. Le problème que cette réussite crée est que cela nuit à l’idée d’une division claire entre l’avant et l’après 1994-2008 (si on veut accorder une telle période de transition pour l’avènement du numérique comme nouveau paradigme de civilisation), car les Chants viennent ainsi s’ajouter à la déjà longue liste d’oeuvres en lesquelles on est tentés de voir des précurseurs de l’esthétique numérique. Finalement, cela n’est pas un si grand problème, car une vision séquentialiste aurait nuit à la compréhension de la portée du phénomène que nous traversons. Il y a des empiètements. [Réflexion à portée trop générale – à résumer-déplacer?]

Pour ce qui est de coller à la vie quotidienne, on le fait dans le sens où on voit la vie présente du personnage de l’auteur au fil des jours. Et au sein de celle-ci on remonte le cours du temps jusqu’à l’enfance où la vie du jeune Isidore est racontée de manière assez précise pour qu’on puisse s’en faire une bonne idée. Des incidents, des évènements marquants sont rapportés qui s’inscrivent dans ce quotidien dont le cheminement du comte de Lautréamont ne peut renier l’existence.

Quant à la spéculation relativement aux effets que ces « accidents de parcours » (ou ces « tragédies » – comme le suicide de sa mère) ont pu avoir sur l’être humain, elles sont à la fois « invérifiables » et fort vraisemblables pour le sens commun et l’état actuel de nos connaissances en psychologie et en sociologie des rapports humains.

Cependant, il faut reconnaître qu’Isidore Ducasse n’était pas un « personnage » (ou un être humain) comme les autres. Il cultivait une ambition plus élevée que la majorité des hommes. Il voulait être un esprit universel, et en même temps ils souhaitait demeurer absolument fidèle à ses intuitions les plus profondes. Son regard était capable d’embrasser le monde dans sa globalité et d’évaluer le moindre phénomène à la lumière de cette situation existentielle des phénomènes du monde dans le contexte d’une complexité cosmique où le cosmopolitisme pouvait jouer un rôle, bien que ce fût en mode mineur. Peut-être le rapport entre l’observation des détails de la vie concrète et l’aspiration à la fusion mystique avec le Tout pouvait-il s’incarner dans la représentation de soi que Ducasse se serait formé comme d’un ambassadeur d’une dimension occultée du réel. Comment appelait-il son père déjà? Ah oui, par son titre officiel. Quelque chose comme « le colonel ». Le « Chancelier ».

[expliciter le lien avec la question de l’urbanité et du caractère cosmopolite] Ce qui se produit est que le XIXè siècle fut une période de grands bouleversements, où la révolution industrielle fut l’occasion de l’avènement d’une troisième renaissance, selon l’analyse de Claude Lévi-Strauss de sorte qu’il y a un humanisme en émergence à l’époque où écrit Isidore Ducasse. La structure du roman sous forme de Chants divisés en strophes « rappelle » déjà le principe de la culture anthologique. La manière directe dont le narrateur s’adresse aux lecteurs rend cet être étrange dont l’envergure frise parfois celle d’un ange déchu, double du diable, mais en chair et en os, quasiment équivalent à une figure familière qui a été souvent marginalisée mais qui déciderait de sortir de l’ombre et de nous dépeindre dans le contexte du monde contemporain, où on se laisse prendre dans les exigences du paraître sans tenir compte de la difficulté de préserver une dignité sincère.

Annie Rioux, Filles du Calvaire

Dans Filles du Calvaire, d’Annie Rioux (qui y relate, rappelons-le, son séjour d’étudiante à Paris), le mot ville n’apparaît que deux fois dans la partie ‛Carnets’ et deux fois dans ‛Amplifications’.

Voici les citations dans ‟ Paris, hiver 2010 ” :

L’im­pres­sion de n’ex­pé­ri­men­ter que des si­tua­tions ab­surdes et ba­nales entre les mu­railles de la ville de mon exil, qui se ré­sument sou­vent à ne pas sor­tir les vi­danges (pur­ger) et faire les choses en douce. (p. 36)

J’en­tends le son des trom­pettes qui se mêle au bruit des klaxons et des mouettes dans la pous­sière sur la ville. Sem­blant de fête à la Porte Saint-Mar­tin qui trouble mon si­lence diurne. (p. 37)

Les deux mentions sont très rapprochées, ce qui implique le mot n’est pas écrit durant de longues pages.

Dans ‟ Amplifications ”, voici les passages :

Polir les peaux sca­ri­fiées. Ver­ser ses mi­né­raux sur des grains d’un sable vi­vant, avec quoi re­bâ­tir une ville à l’en­trée de la­quelle dres­ser des obé­lisques. Et de ce ta­bleau in­achevé, d’où coule en­core le pig­ment de nos che­ve­lures en nœuds, on s’échap­pera peut-être. (p. 50)

On oc­cupe les lieux, moi je cherche à cer­ner ma propre oc­cu­pa­tion, le dos contre une porte de métro un matin de deuil, tous les ma­tins du monde. Comme d’ha­bi­tude, on se prend la ville en pleine gueule, raide, souffre les gens bla­sés, dès la pre­mière heure, les re­gards froids et les res­pi­ra­tions épaisses. Je suis heu­reuse de ça. De tout ça. Le pré­sent est blo­qué pour quelques mi­nutes, (…) (p. 55)

Voit-on ici quelque référence à la philosophie des Lumières, à l’idéal du citoyen de la république contribuant à la formation d’un élite mondiale, cosmopolite?
Outre l’association des mentions de la ville à des situations plutôt sombres, incluant un désir de fuite face à l’incohérence de ce contexte où les richesses les plus démesurées côtoient la misère la plus injuste, comme en témoigne le ‟ de ce tableau inachevé (…) on s’échappera peut-être ” (3ème citation), l’indice le plus probant à notre avis qui nous force à admettre que non est celui qui se trouve contenu dans la seconde citation. Il s’agit du moment où elle déclare : ‟ Sem­blant de fête à la Porte Saint-Mar­tin qui trouble mon si­lence diurne ”. Cette perception négative de la fête et l’aveu que le silence lui est un refuge ne sont peut-être pas des éléments surprenants pour qui vit en ville. Mais cela nous montre bien que ce n’est pas la libre circulation de la parole qui est importante, ni le bonheur des rencontres que l’on fait dans les zones densément peuplées, qui constituent la motivation de l’étudiante à marcher dans Paris.

La deuxième remarque est que le mot ‛ville’, dans la première citation, est associé à ‛exil’. Si la traçabilité (rendue possible par l’identification) est davantage en rapport avec la vitesse, qui peut la rendre difficile, elle est ici liée au voyage sous sa figure urbaine, en raison du fait qu’en voyageant dans les métropoles1 où la population est tout de même très dense, comme Paris, une personne qui ne fait pas trop de bruit, peut en arriver à éprouver le sentiment qu’elle vit dans un état d’anonymat quasi-complet.

Les capitales en particulier sont non seulement le lieu du pouvoir, mais le centre névralgique où les décisions de tous ordres (économiques, esthétiques) se prennent. Même la manière dont on parle se détermine généralement dans les grands centres où se réalisent les plus grands volumes d’échange. Mais avec l’impersonnalité qui vient avec le franchissement du cap d’une certaine démesure dans la grandeur des chiffres représentant le nombre des personnes qui habitent en un même lieu, le fait d’être concitoyens en vient à ne plus signifier grand chose. Le personnage de la narratrice dans Filles du Calvaire semble effectivement associer la ville à une sorte d’enfer. Mais elle ne s’y sent pas trop mal à l’aise. Nous avions déjà traité du voyage par rapport à l’effacement des frontières. À cette occasion, nous avons pu trouver un lien avec l’image du Dédale qu’illustre bien le livre imprimé ‟ Maison de feuilles ”. Avec l’importance que prend l’intertextualité, on a l’impression que cela pourrait devenir rapidement labyrinthique de s’y retrouver dans les détours qu’emprunte la plume de Rioux pour exprimer ce qu’elle éprouve. Mais nous avons bien vu déjà que par moments elle n’y va pas par quatre chemins. Les allusions sont souvent directes et sans équivoques (quant au fait qu’elle soit lesbienne, et qu’elle ait failli commettre une sorte d’inceste). Donc on peut dire qu’elle alterne entre la fille qui s’investit avec enthousiasme dans son exploration des possibles, et la femme qui demeure prudemment sur ses gardes face à un monde étranger qui lui semble hostile. Elle tente d’ ‟ habiter un monde étranger ”.

Or qu’arrive-t-il lorsqu’on est déboussolé, perdu en soi-même autant qu’en la folie du monde? Il y a fort à parier qu’on errera… ‟ moi qui erre, une ba­daude ” (p. 23). Mais cela n’est pas nécessairement contre-productif, même pour un(e) étudiant(e) qui cherche à compléter son mémoire de maîtrise sur Michon (ce maître du mot retenu-relaxé), car cela peut donner la chance d’agir à un phénomène dont certains disent qu’il ne peut se reproduire sur le web, soit la sérendipité. Et en effet, les surprises que peut provoquer le hasard, requièrent en général des rencontres. Or, c’est ce qui survient dans la vie du personnage de la narratrice dont Annie Rioux est le nom et l’alter ego : ‟ des ren­contres au gré des er­rances ” (p. 17). La question est de savoir si malgré le caractère un peu aléatoire des rencontres livrées au hasard – ce qui peut être un réel signe d’ouverture – la dynamique des échanges auxquels elles donnent lieu tourne visiblement autour de la construction d’un monde meilleur, avec dispositions généreuses pour l’accueil de la différence et l’accentuation des mesures favorisant la tolérance sur le plan institutionnel. Bref, est ce qu’on considère les rencontres avec autrui comme des occasions de rendre service à l’humanité, de faire sa ba, de s’améliorer, pour le poser en termes un peu crus?

Le problème qu’on a avec le double d’Annie Rioux est qu’elle ne s’aime pas beaucoup elle-même. Cela se manifeste à certains signes extérieurs : « Il y a des matins où, vraiment, ma garde-robe me fatigue. On dirait même qu’elle me dégoûte. » (p. 24) et « Le dé­ploie­ment des fi­gures m’est im­pos­sible du fait de ma ca­rence en ima­gi­na­tion. Il m’est plus aisé de me vau­trer dans l’in­con­sis­tance nar­ra­tive et les per­son­nages qui boitent. » (p. 31).

Le rapport quotidienneté – concrétude

Nous avons déjà indiqué un élément montrant le souci des choses de la vie de tous les jours avec cette référence au garde-robe. Il est évident qu’il est plus facile de relier ‟ concrétude ” à quotidienneté que d’associer ce dernier aspect de l’écriture (dans les thèmes à tout le moins) avec le cosmopolitisme (c’est davantage à l’urbanité que nous le relions). Mais on se rappellera que dans la découverte capitale de la modernité des Lumières que fut la société civile (au coeur de la conception des échanges dans et entre les nations selon Adam Smith), il y a la politesse, qui est de même racine que ‟ polis ” (ville en grec). On doit donc s’arrêter un instant pour examiner – ce que nous avons quelque peu négligé de faire avec les autres auteurs étudiés jusqu’à présent en rapport avec ce sous-point – en quoi non seulement les rencontres (qui ouvrent sur l’hypothèse d’une valorisation de l’altruisme) mais encore la civilité (ce qui peut être le corrélat d’un respect pour l’humanité à commencer par une conscience des conditions de la dignité : propreté, pudeur, honnêteté, modération, etc.), qui joue un rôle fondamental dans les relations diplomatique, et qui commence dans la vie privée, par une culture des gestes posés avec délicatesse, que l’on soit homme ou femme, homosexuel ou hétérosexuel. Mais le pendant de cette ‟ douceur ” est l’exactitude : la précision et l’à propos avec lesquels on pose les gestes en question. Rappelons que si la concrétude est valorisée par les Humanités numériques, c’est en partie parce qu’on apprécie la capacité à mener de front la réflexion théorique et l’action. C’est peut-être une valeur de geeks, mais c’est une condition de succès pour toute espèce vivante, si on admet que le corps, non pas à la manière d’une manière, mais en tant que volonté, réfléchit. Or, si on prend pour exemple un daim ou une biche comme juste équilibre entre la capacité à être doux et preste, prompt et leste on pourra se faire une image de ce que la sensibilité doit rechercher dans les textes.

Pour illustrer ce qu’il en est à ce niveau, quoi de mieux qu’une référence à la déambulation puisque cela mêle vie en ville et souci pour les aspects apparemment insignifiants qui peuvent faire toute la différence. « Res­sen­tir une cer­taine forme de va­cuité dans l’acte de ra­con­ter la vie quo­ti­dienne quand elle touche à notre exis­tence propre, nos pen­sées fuyantes, les rues qu’on em­prunte si sou­vent qu’elles de­viennent nos veines, et son corps un lieu qu’on pié­tine, im­per­son­nel. » (p. 31). Cette citation donne le sentiment que la personne qui écrit porte en elle une forme de négligence. Elle ne redécouvre pas avec émerveillement son environnement quotidien chaque matin (rappelons qu’elle est en séjour à Paris). Mais du point de vue de notre sensibilité contemporaine cela ne veut pas dire qu’elle est à côté de la coche. Elle saisit bien l’ineptie de la routine. Elle exprime avec franchise une désillusion que nous avons tous ressentie. Accordons-lui donc le bénéfice du doute. Elle est peut-être en train d’exprimer une émotion de nature quasi-existentielle2, semblable au spleen. Au paragraphe suivant, on s’aperçoit, qu’elle a toujours les sens aux aguets. Au ‟ marché des enfants rouges ” (Rioux souligne), un mot (‛fleur d’amandier’) suscite une rêverie qui éclipse la conversation dont il s’est détaché. Elle a donc une passion pour la contemplation. Mais cela équivaut-il à une délicatesse? Est-ce aussi un souci de la précision dans le geste? On ne recevra pas de réponse directe à cette question. Mais quelques pistes : «  La vi­sua­lité des choses m’ob­sède, me di­sais-je alors. La trace m’im­porte peu. Le té­moi­gnage, va­gue­ment. Mais les pa­rages mys­té­rieux de l’image, son hors-cadre. » (p. 32). Comme quoi elle s’intéresse à ce qui sort de l’ordinaire. Mais ce qui nous importe plus est qu’elle sait s’étonner d’elle-même. Cela donne à l’écriture une vitalité qui est sûrement un signe de dynamisme. Et cela ne va pas à l’encontre du goût pour l’action que chérissent les Digital Humanists, ni ne s’oppose au cosmopolitisme, réminiscence d’une vision du monde quelque peu obsolète… que réactualise Internet.

1Comme le narrateur de La Nausée (Sartre) pris d’un haut-le-coeur au spectacle de sa main, ou comme les mélancoliques.

2ou dans les ‟ villes nombres ” comme Mahigan Lepage appelle les mégapoles d’Asie, sur son blogue, http://mahigan.ca.

4.3.2 Autobiographie et fantaisie – Authenticité, vérité et leur mutation

Il va de soi que le plaisir pris à raconter sa vie sous un jour plus cocasse ou spectaculaire qu’elle peut l’être en réalité est une forme de motivation qui peut entraîner une tendance chez les écrivains à modifier les faits concernant leur parcours. Mais avec les rapports sociaux tels que le web les rend possibles, on peut imaginer que des traces de notre identité numérique pourraient être utilisées par les lecteurs pour évaluer le niveau de véridicité de nos écrits. Par conséquent, il serait difficile de faire passer pour un épisode autobiographique un événement qui serait en contradiction avec un énoncé que nous avons pu faire sur nous-mêmes via Internet. Du coup, même si nos identités numériques peuvent être façonnées différemment, on peut imaginer le degré de préméditation nécessaire pour se donner un rôle particulier dans une aventure à laquelle on n’aurait pas réellement pris part. Alors que l’écrit papier faisait foi, quitte à devoir vérifier par d’autres sources (plus difficiles à se procurer), avec le récit numérique, une simple recherche sur le moteur de recherche le plus commun suffira à invalider les propos rapportés dans le texte. Si on fait un montage on se fera tout de suite démasquer. Donc la transformation de la vérité pour susciter l’adhésion doit être travaillée à l’avance dans les réseaux sociaux et autres plateformes numériques de diffusion avant d’être inscrite dans un ouvrage littéraire où l’auteur s’attribuerait un haut fait ou simplement une situation (par exemple, j’ai déjà enseigné l’anglais). À noter que des fait plus difficiles à croire seraient aussi plus difficiles à invalider. Ainsi, « j’ai enseigné l’anglais à des pygmées dans la forêt équatoriale de l’Ouganda » pourrait devenir un énoncé plus crédible que « j’ai enseigné l’anglais à des étudiants du secondaire à Montréal ». Si l’exotisme a été en vogue à une certaine époque dans la littérature occidentale, et si des auteurs ont pu s’attribuer des réalisations extraordinaires sans les avoir réalisées, ils risquaient, au regard de la postérité, d’y perdre leur réputation et leur crédibilité. Aujourd’hui, on peut se demander quelle valeur ces deux notions conserve. Mais l’exotisme est peut-être moins recherché. On verra tout de même des auteurs attirer par le caractère vraisemblable de ce qu’ils écrivent. Mais est-ce un fait explicable par la société numérique? Voyons plutôt comment nos auteurs semblent aborder la question du rapport à la vérité.

Certains semblent opter pour l’ironie. D’autres sont plus difficiles à percer à jour. Dans le cas d’Audrey Lemieux sa reprise de la vie d’Isidore Ducasse semble très bien documentée mais elle s’est imaginée un itinéraire dans ses détails charnels et intérieurs de sorte qu’il s’agit d’une fiction assumée comme telle, même si elle demeure une fiction biographique. Et même s’il ne s’agit pas d’autobiographie, puisqu’il y a une réflexion personnelle sur la relation entre l’écrivain et ses personnages il se peut qu’il y ait une certaine rencontre entre elle et Lautréamont, ou qu’elle nous révèle une partie de son imaginaire à travers le récit qu’elle nous propose d’une tranche de vie significative du créateur de Maldoror, comme nous l’avons déjà dit. C’est ainsi que « plus ça change, plus c’est pareil ». La meilleure manière de se raconter étant bien souvent en dépeignant la vie de personnages inventés ou d’être réels qu’on réinvente à des fins littéraires.

4.3.1 Voyage et vitesse – traçabilité, reconnaissabilité

Tout d’abord, il nous semble opportun, en partant de Vers l’Ouest, de proposer un parallèle entre la thèse selon laquelle le numérique entraîne une accélération excessive de toutes les rencontres, qui deviennent presque furtives à force de ne se tenir que dans l’instant et la préoccupation que provoque chez les représentants des humanités numériques, la difficulté de trouver un équilibre entre le droit à la vie privée (et à la protection de leurs renseignements personnels) des citoyens (qui ne devraient pas constamment être sous surveillance), et la nécessité de rendre disponible de nombreuses informations pour que l’on puisse collectivement tirer tous les bénéfices des technologies numériques. L’un des buts poursuivis est que l’information circule plus librement et que l’on puisse aussi s’ouvrir au reste du monde en toute confiance (en sachant que nos besoins seront satisfaits). Les détracteurs de cette vitesse trop rapide des échanges préconisent qu’on assure une relation plus durable entre les acteurs du web et leur identité réelle en maintenant la reconnaissabilité des personnes qui ont dit telle phrase, par exemple. Cela implique la mise en place des outils assurant une traçabilité de chaque individu pour pouvoir attribuer les paroles à untel et qu’il n’y ait plus ce sentiment d’impunité découlant de la fausse croyance que les propos échangés sur la toile s’effacent au fur et à mesure. On doit continuer de se sentir imputable des propos qu’on prononce, même oralement. Sinon, comment reconnaîtront le mérite aux auteurs de belles et bonnes paroles? Il en va de même pour les droits d’auteur. Comment savoir qui est l’auteur d’un ouvrage magnifique, si cette personne refuse de dévoiler son identité? Un Réjean Ducharme est-il possible à l’heure du numérique? Il est permis d’en douter.