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4.6.2 Créer son style propre pour atteindre au littéraire

[…. Rigueur et spiritualité (à travers l’humour, l’ironie, l’intertextualité, les clins d’oeil et les allusions).]

Comme on l’a souvent dit, la génération nativement numérique a beaucoup tendance à écrire sur elle-même. De nos jours, il est devenu plutôt rare que les jeunes s’adonnent à écrire des journaux intimes sur une base régulière. Mais l’écriture de sentences (comme des proverbes ou des dictons qui visent à fournir des lignes de conduite qu’on se donne à soi-même en s’inspirant d’autrui) continue dans la jeune adolescence. Elisabeth Schneider nous explique que, souvent, les jeunes vont avoir des pratiques de l’écriture de soi afin d’extérioriser des évènements qui se sont mal déroulés. [Cela rejoint tout à fait la démarche de Sarah-Maude Beauchesne dans Les Fourchettes, explicitement dédié à se débarrasser de « crottes sur le coeur »] Mais ils ne vont pas chercher à conserver ces expressions spontanées de colère ou de regrets (ils vont les éliminer immédiatement après les avoir jetées sur papier). Lors de l’adolescence, l’écriture change beaucoup. Les ados ont-ils un souci accru de leur graphie?, a-t-on demandé à la chercheure. Ses travaux lui permettent de répondre par l’affirmative. En effet, elle a montré que oui. Comment s’y est-elle prise? En faisant participer de nombreux jeunes (adolescents) à des jeux de rôles qu’ils pouvaient même créer. Mais ce soin apporté à l’apparence des caractères se transpose-t-il au niveau numérique? Il semble que oui. Il y a des pratiques installées qui perdurent sur papier qui vont contaminer les pratiques numériques et vice versa (Ces éléments d’information sont exprimés à la 15è minute de l’enregistrement de l’émission Place de la toile, le 5 avril 2014. « La vie écrite des ados ».On y apprend également qu’ils écrivent des jeux vidéos sur papier, des tags (étiquettes), et des SMS… <http://www.franceculture.fr/emission-place-de-la-toile-la-vie-ecrite-des-ados-2014-04-05&gt;

Certains écrivent 300 SMS par jours même lors des journées de cours. S’agit-il de littérature?

Qu’est-ce que le littéraire ? C’est peut-être d’abord de réussir à convaincre qu’on a trouvé son propre style. [Hypothèse qui peut sembler classique mais dont j’ai pu lire une actualisation (en rapport avec les travaux de Lucie Bourrassa sur la poésie française contemporaine) qui se réfère aux écrits de  Henri Meschonnic sur la prosodie.] Les styles numériques pourraient avoir des traits communs mais ils continueraient d’exprimer la personnalité, ou du moins une des personnalités, une des sensibilités de l’auteur. Or le style n’a de valeur qu’en rapport avec les contenus véhiculés. En toute écriture la fonction de communication n’est réalisée que si un équilibre est trouvé entre les aspects originaux de la « manière » et les enjeux fondamentaux du discours. Si l’objectif est de raconter une histoire, il faut pouvoir dépeindre avec des mors les évènements qui s’enchaînent. Si on appartient à une culture numérique où la linéarité est compromise, remise en question, contestée, comment permettra-t-on à la matrice de l’histoire de prendre forme hors du carcan classique?

Reprenons le passage déjà cité où la route révèle ses deux couleurs : le rouge et le noir. On se rappellera d’abord que le principal enjeu esthétique de cette aventure est de réaliser que d’autres couleurs se mêlent à ce couple canonique, de sorte que l’identité de la route devient plus complexe qu’il n’y paraissait de prime abord. « La route de l’Ouest étend du rouge et étend du noir sur toute sa lon­gueur. Le rouge et le noir sont les tons do­mi­nants d’une ma­tière as­phal­teuse qui mul­ti­plie les re­flets comme une sur­face mi­roir. » (p. 41).

Notons que déjà l’auteur fait preuve d’un bon sens des nuances. Il prépare le terrain en mentionnant qu’il s’agit de tons dominants. Les transformations ultérieures de la perception qui feront ressortir davantage le bleu et le jaune ne représenteront donc pas une contradiction dans les termes avec ce qui avait été présenté de ce personnage impersonnel plus tôt. Le passage qui suit indique que la rivière se renverse dans la route, ou plutôt c’est le contraire. «  L’as­phalte ici comme re­flé­tée et in­ver­sée dans la ri­vière Ou­taouais ou Ot­tawa River qui sé­pare l’On­ta­rio du Qué­bec. » (p. 42). Le comme brouille les pistes, de sorte que mon erreur pourrait ne pas en être une. Peut-être est-ce la rivière qui se mire dans la route (à travers le miroir du ciel par exemple, qui sait?). Mais ce qui est intéressant est que les libertés que l’imagination prend avec la réalité, le déploiement du rêve dans l’action, grâce à la médiation de la mémoire, qui superpose des strates, quitte à dédoubler les effets, et les affects, ces distorsion de la description en rêverie, que j’ai appelés libertés, sont l’occasion d’introduire une dualité temporelle dans l’instant décrit. Or cet espacement du temps, c’est aussi la description imaginative, soit le style (partiellement attribuable à la culture numérique) qui le crée. Ainsi la suite nous dit dans la synchronicité le départ et le retour bredouille (suite à une tentative ratée). « D’un côté je suis transporté dans une voiture oubliée sur l’autoroute dans l’Ottawa County en direction de la ville d’Ottawa. De l’autre côté, un mois ou deux plus tôt, je suis en chemin sur la route régionale de l’Outaouais québécois également en direction de la ville d’Ottawa. » (p. 42). Mais ce peut être aussi une distinction de lieux et non seulement la réunion de deux temps à partir d’un lieu commun. Car c’est aussi une fonction commune de la route et de l’écriture et de relier des bords différents. Les deux bords de la route qui travers Ottawa, en l’occurrence. Ce n’est donc pas nécessairement une référence à Saint-Denys Garneau qui dans La disparition exprimait comment il marchait à côté de ses pas en joie qui ne sont pas à lui. Ce serait alors peut être davantage un clin d’oeil à Aquin qui fait, dans Prochain épisode, se croiser deux versions de son protagonistes, à l’occasion d’une rêverie suscitée par la contemplation d’une scène de combat d’épée décorant un meuble dans un appartement de Genève, où le personnage est traqué.
Ou peut-être que c’est une invention de notre auteur pour montrer la problématisation de l’identité, en soulignant justement le rôle du lecteur dans l’interprétation de cette plurivocité de la voix narrative.

4.6.1 Générer un effet de présence, par un niveau de langue familier

[… un tutoiement implicite (en lien avec l’interpellation toujours latente), mettre le lecteur dans le coup en le sollicitant par des mots qui lui sont connus, ou qui le dépaysent.]

Comment perçoit-on que le ton change en écoutant (lisant) les propos de Mahigan Lepage? Probablement que cela se « voit » en particulier lorsqu’il cesse de raconter les évènements qui se sont succédés et qu’il commence à nous communiquer ses réflexions personnelles sur le sujet. C’est à cette occasion (répétée maintes fois) que l’on peut avoir l’impression qu’il s’adresse directement à soi, qu’il nous tutoie. Et pourtant, le paradoxe de cette perception est qu’elle n’est fondée sur rien de palpable car ce ne sont que des digressions qui peuvent revendiquer une portée plus universelle que la narration des faits. Prenons tout de même le temps de relire un cas de passage de la description à la réflexion pour voir si la forme de la pensée rapportée à l’écrit se rapproche de l’adresse directe à un interlocuteur familier. «  Le pro­blème c’est que la plu­part des lifts qui nous font avan­cer sur le pouce sont des lifts lo­caux, des bouts de quinze ou trente ou cent bornes. » (p. 61). Ici le langage est adapté en partie pour un public français (bornes pour km) mais conserve des traces de son origine québécoise (« sur le pouce », des « lifts »). On est cependant davantage dans la retranscription d’un raisonnement pratique qui a été mené à ce moment-là que dans l’élévation d’une pensée universelle. La question est « comment va-t-on passer sans risquer sa peau dans un secteur qui a hérité d’une haine des Québécois ? ».

Une autre piste est de chercher dans les passages où le Je se manifeste pour se confier. Peut-être à ce moment-là la volonté de communiquer à des proches se fera-t-elle plus manifeste. Nouveau paradoxe : on constate que ce sont ces passages qui ont la portée la plus philosophique (et poétique) : « J’apprenais à vivre dans une vallée, dans une ville-vallée, où la nuit camoufle les massifs et où le val n’est plus surgissement et descente et vitesse mais marche et déambulation et lenteur. » (p. 93). Le vocabulaire et simple et la série de qualités opposées forme un raisonnement. Il y a opposition entre la situation « horizontale » du val et la vie en diagonale telle que son enfance sur les pentes du Bic l’y a habitué : « Je venais du haut de la montagne et je ne savais rien du du pied de la montagne, pour moi les pieds de montagne étaient des ravins noirs et inhabités, et l’idée qu’on puisse habiter au pied d’une montagne n’allait pas du tout de soi. » (Idem). Le vocabulaire est peu recherché, mais les considérations que les mots transportent ne sont pas insignifiantes. Le choix des termes comme « le pied », le « haut », « les pieds » nous fait penser qu’il y a généralisation ou abstraction abusive. Mais c’est cela aussi la vie. On sent donc la pensée en marche à travers ces propos. Et c’est ainsi que devient palpable le fait qu’il s’agit d’une expérience qui conduit vers un apprentissage.

Une troisième piste vient de la recherche de passages dont le style est plus relâché, pour voir s’ils semblent s’adresser plus directement à nous.

«  On s’est ins­tal­lés dans notre chambre au troi­sième ou qua­trième étage. La chambre était moins confor­table qu’en face, il n’y avait pas de pis­cine, mais on s’en fou­tait. La fe­nêtre de la chambre don­nait sur la rue et les pros­ti­tuées. On en­ten­dait des cris et des pa­roles de bas-fonds. On di­sait que c’était un hôtel de putes et de re­ven­deurs. On di­sait que Saint Ca­tha­rines était la ville la plus pau­mée de l’On­ta­rio » (p. 49, nous soulignons).

L’expression « on s’en foutait », ainsi que les mots « putes » et « paumée », dénotent un niveau de langage relâché. Mais ce « ton libre » nous donne-t-il le sentiment que l’auteur s’adresse à nous sans barrières arbitraires et nous interpelle? Ou du moins, ces expressions plus « colorées » nous rendent-elles le locuteur (le narrateur qui raconte l’histoire) plus présent? Les évènements relatés gagnent-ils en vivacité? Lire la suite

4.5.4 Jeux de mots, déclencheurs esthétiques

(mots d’esprit, déclics langagiers)

[Deux exemples tirés de Vers l’Ouest de Mahigan Lepage (pour l’instant, c’est presqu’uniquement ce récit dont j’ai tiré des analyses en rapport avec les hypothèses que je mets de l’avant dans le cadre de ce mémoire – mais en conservant les autres écrits en tête)]

« On avait avalé en­core quelques plages de pla­ti­tude » (p. 23).

«  (…) ça fai­sait quelques jours qu’on cam­pait, on s’est dit On va se rin­cer, c’était notre ex­pres­sion, se rin­cer. » (p. 48).

{La pagination – pour toutes les références aux textes du corpus – renvoie à la lecture de la version ePub sur Calibre}

Note : Ce point sera beaucoup plus développé. Il est suivi du rapport au langage et à la parole.

4.5.3 Transition, ponctuation, connivences, ellipses

La mise en rythme du récit dépend aussi beaucoup de l’art d’aménager des transitions. Reprenons l’enchaînement des étapes du voyage de Mahigan Lepage Vers l’Ouest pour illustrer notre propos. Entre la nouvelle étape du retour à Banff (« Banff c’est d’abord une rue principale et quelques petites rues secondaires voisines de la rue principale. » (p. 83)) et ce qui précède (la rapide excursion chez sa soeur en Colombie-Britannique : « À Nelson j’ai vu l’épicerie d’alimentation naturelle et un magasin d’articles de fumeur, le garage Organic Mechanics où ma soeur avait acheté sa Rabbit, le lac et le pont en fond, les montagnes. » (p. 82)), il y a une mise en perspective : « Je ne verrais rien de plus de la Colombie-Britannique. Je ne ferais pas les pommes, je ne trimerais de cannabis. Je ne verrais pas Vancouver, l’océan Pacifique. » (Idem). On comprend sa déception. Mais même dans la manière de résumer ce qui lui a échappé (l’Ouest), il reproduit le rythme du voyage qu’il s’est attelé à nous porter aux fibres du cerveau, par son travail sur les mots et les décentrements qui les mettent en déséquilibre, le temps que nous en ressaisissions le sens. « Quand on habite Banff on connaît vite les montagnes par leurs noms. Puis on les oublie » (p. 83). Cette fois, un point a bien été marqué. Mais il n’aurait pas été nécessaire. Simplement ce déséquilibre est ce qui nous déstabilise. On peut suivre, mais il faut y mettre du sien. Sinon, rapidement, on ne sait plus sur quel pied danser. « J’habitais maintenant de l’autre côté du centre-ville, dans une autre staff accom qui se cachait sur une petite rue près du Cariboo Lodge » (p. 86). Son nouveau co-chambreur lui offre du mush… « Moi je ne sais plus ce que j’ai fait » (p. 87). Parfois il y a des bouts qui manquent.

Ellipses… de mot, de phrase, de sens

« La nuit dans les prairies, et on dort et on rêve. Et on traverse ainsi le Manitoba et la Saskatchewan. » (p. 68). Ici il y a une ellipse de mot : il manque un verbe dans la première phrase. Et ellipse de sens (il y a) dans la seconde. Comment est-ce possible?

4.5.2 Rythmes pour générer une sorte de fascination

Répétitions, formules rituelles, cristallisations, interjections qui deviennent des phrases solidifiées

Voilà le point le plus important, à mon point de vue, dans le travail de Mahigan Lepage. Les rythmes, cela suppose d’abord des tempi. On pourrait mesurer ceux-ci pour les assigner à un nom. Mais on devra reconnaître qu’il faudrait aussi des critères pour délimiter les contours des unités à mesurer (en longueur). Ce sont d’abord les ruptures claires qui devraient nous donner confiance de pouvoir arriver. Or elles signalent la reprise du départ, dont nous ne quittons jamais le quai tout au cours de cette « ronde ». On peut tout de même souligner que dans l’insistance à ne pas vouloir marquer de rupture, il y a l’inscription d’un effrènement. Et si cela ne suffit pas à fasciner, s’y enfiler nous rend forcément furie de la suite. C’est une conséquence de l’inertie. Une déroute de l’élan. Et je ne parle pas de l’élan d’Amérique. Ne ramenons pas tout au brame. Ce ne serait pas orignal… Structurellement les démarcations entre les parties sont engendrées par les imbrications de départs vers l’Ouest ou d’esquisses de ce dernier. D’abord le départ avec des amis vers Québec, ou La Pocatière, pour des concerts de Grim Skunk, comme nous venons de le dire. Ensuite, un essai pour trouver du travail dans la cueillette de fruits avec un ami, en Ontario. Puis le retour faute d’argent pour poursuivre. Puis le renouvellement de l’effort faute d’avoir pu « se refaire » sur la ferme du père. Et une sorte d’impasse à Banff, piège à touristes, microcosme à moitié colonisé par des Québécois. La nostalgie du pays? Quoi qu’il en soit, le voyage tourne court faute de solidarité de la part d’un compatriote, qui profitera d’un retard à son poste du pionnier contemporain, pour monter en grade. La neige donnera le signal de la nécessité de rebrousser chemin. Mais une fois l’élan pris. Comment le rythme se marque-t-il?

D’abord, pour camper le personnage, il aura fallu le mettre en relief, au moyen d’un procédé vieux comme le monde : le ressouvenir : « Je me vois m’enfonçant dans le bois derrière la courbe. Je vois les épinettes cassantes et les maringouins. Je me vois monter ma tente en vitesse, ouvrir la fermeture éclair en vitesse, (…) entrer dans mon sac de couchage, accrocher mes lunettes et mon collier à une ganse au plafond, ce collier qui me rappelait une fille. » (p. 59). Après cette succession de gestes enchaînés avec une adresse nécessaire en ces circonstances pour ne pas être empêché de dormir par les piqûres de moustiques, restitués par une mémoire scénographiante, la chute consistant à nous faire pendre sous le nez le sentiment amoureux, la peine de cette perte. Cela a son effet de foudre.

Quelques foulées plus loin : « On est partis. J’étais vraiment en route vers l’Ouest, désormais il n’y aurait plus de retour possible. » (p.65). Parfois il convient d’avoir recours à l’ellipse : « Et le tra­jet de l’On­ta­rio à l’Al­berta est pour moi comme un rêve, parce que je m’en­dor­mais, je me ré­veillais, je me ren­dor­mais, et les images et l’éclai­rage chan­geaient. » La référence au rêve est reprise pour marquer la cessation de cette sorte de grâce du premier voyage. La traversée de l’Ontario demanda de la patience. « Le rêve prend fin abruptement sur un viaduc d’autoroute proche de Lloydminster, j’ai retenu le nom, qui signait pour moi la fin de la route dans l’habitacle confortable de la grosse camionnette neuve. » (p. 69). Remarquez comment la virgule aurait dû être un point. Cela constitue la marque de commerce de Mahigan Le page. On voit en lisant la suite d’une phrase (après une virgule) qu’on se trouve en fait dans une autre phrase. La ponctuation joue donc un rôle clé dans la constitution d’une rythmique.