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4.5.2 Rythmes pour générer une sorte de fascination

Répétitions, formules rituelles, cristallisations, interjections qui deviennent des phrases solidifiées

Voilà le point le plus important, à mon point de vue, dans le travail de Mahigan Lepage. Les rythmes, cela suppose d’abord des tempi. On pourrait mesurer ceux-ci pour les assigner à un nom. Mais on devra reconnaître qu’il faudrait aussi des critères pour délimiter les contours des unités à mesurer (en longueur). Ce sont d’abord les ruptures claires qui devraient nous donner confiance de pouvoir arriver. Or elles signalent la reprise du départ, dont nous ne quittons jamais le quai tout au cours de cette « ronde ». On peut tout de même souligner que dans l’insistance à ne pas vouloir marquer de rupture, il y a l’inscription d’un effrènement. Et si cela ne suffit pas à fasciner, s’y enfiler nous rend forcément furie de la suite. C’est une conséquence de l’inertie. Une déroute de l’élan. Et je ne parle pas de l’élan d’Amérique. Ne ramenons pas tout au brame. Ce ne serait pas orignal… Structurellement les démarcations entre les parties sont engendrées par les imbrications de départs vers l’Ouest ou d’esquisses de ce dernier. D’abord le départ avec des amis vers Québec, ou La Pocatière, pour des concerts de Grim Skunk, comme nous venons de le dire. Ensuite, un essai pour trouver du travail dans la cueillette de fruits avec un ami, en Ontario. Puis le retour faute d’argent pour poursuivre. Puis le renouvellement de l’effort faute d’avoir pu « se refaire » sur la ferme du père. Et une sorte d’impasse à Banff, piège à touristes, microcosme à moitié colonisé par des Québécois. La nostalgie du pays? Quoi qu’il en soit, le voyage tourne court faute de solidarité de la part d’un compatriote, qui profitera d’un retard à son poste du pionnier contemporain, pour monter en grade. La neige donnera le signal de la nécessité de rebrousser chemin. Mais une fois l’élan pris. Comment le rythme se marque-t-il?

D’abord, pour camper le personnage, il aura fallu le mettre en relief, au moyen d’un procédé vieux comme le monde : le ressouvenir : « Je me vois m’enfonçant dans le bois derrière la courbe. Je vois les épinettes cassantes et les maringouins. Je me vois monter ma tente en vitesse, ouvrir la fermeture éclair en vitesse, (…) entrer dans mon sac de couchage, accrocher mes lunettes et mon collier à une ganse au plafond, ce collier qui me rappelait une fille. » (p. 59). Après cette succession de gestes enchaînés avec une adresse nécessaire en ces circonstances pour ne pas être empêché de dormir par les piqûres de moustiques, restitués par une mémoire scénographiante, la chute consistant à nous faire pendre sous le nez le sentiment amoureux, la peine de cette perte. Cela a son effet de foudre.

Quelques foulées plus loin : « On est partis. J’étais vraiment en route vers l’Ouest, désormais il n’y aurait plus de retour possible. » (p.65). Parfois il convient d’avoir recours à l’ellipse : « Et le tra­jet de l’On­ta­rio à l’Al­berta est pour moi comme un rêve, parce que je m’en­dor­mais, je me ré­veillais, je me ren­dor­mais, et les images et l’éclai­rage chan­geaient. » La référence au rêve est reprise pour marquer la cessation de cette sorte de grâce du premier voyage. La traversée de l’Ontario demanda de la patience. « Le rêve prend fin abruptement sur un viaduc d’autoroute proche de Lloydminster, j’ai retenu le nom, qui signait pour moi la fin de la route dans l’habitacle confortable de la grosse camionnette neuve. » (p. 69). Remarquez comment la virgule aurait dû être un point. Cela constitue la marque de commerce de Mahigan Le page. On voit en lisant la suite d’une phrase (après une virgule) qu’on se trouve en fait dans une autre phrase. La ponctuation joue donc un rôle clé dans la constitution d’une rythmique.

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