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5.4.2 Opération qui constitue aussi une « provocation à penser…

(…et remet en question les « idées reçues »)

[À mettre en rapport avec 3.4.3 (Le besoin vital de voir la toile comme milieu social (idéalisme ou bon sens?))]

{L’obstination des sujets à créer du lien démontre qu’ils ont intégré qu’ils n’étaient rien sans le réseau qui écrit leur histoire en partie par des processus de profilage à des fins commerciales}

C’est Aristote qui disait de l’être humain qu’il est un « animal politique ». Nous avons vu que Milad Douehi remarque que l’amitié est en train de changer, en devenant ce qu’Artistote avait dit d’elle (un marché entre personnes intéressées), alors que la modernité avait voulu en faire autre chose. Qui dit humain dit en tout cas besoin de créer des communautés, même s’il est naturel par la suite de chercher à s’exclure de l’emprise du groupe pour les adolescents notamment. Mais la vie, la lecture, les expériences et les réflexions personnelles que l’on peut mener lorsqu’on dispose d’un peu de loisir et de bonne volonté font qu’on effectue retour sur les croyances spontanées que l’on peut avoir et on ne s’arrête pas à remettre en question les conventions du groupe : on réévalue aussi ses propres préjugés.

Malgré tout, il ne faut pas croire que l’on peut éviter un dialogue avec les traditions, et il est heureux que les puissances de la technologies soient souvent sollicitées pour nous remettre face à face avec notre passé. Dès lors une négociation de l’humanité avec elle-même devient possible. On passera donc un contrat avec l’histoire : « permet nous de devenir qui nous sommes. » Ce sera l’amor fati à la sauce numérique. Du coup, on accepte peut-être une vision cyclique de l’histoire et on sort de l’idéologie du progrès. Mais on s’ouvre à un espace de conversations avec les sagesses antiques.

Ce qui laisse espérer, paradoxalement, que la culture critique ne se sera jamais mieux portée, et que l’ère numérique se comparera avantageusement avec l’ère moderne, d’autant plus qu’elle est véritablement une époque apocalyptique. C’est à dire que « ça passe ou ça casse » pour l’humanité. On devrait donc voir de quel bois l’être humain se chauffe. Sera-t-il de l’image qu’il s’est créée de descendant des dieux? Ou est-il tombé si bas qu’il se perdra dans la fange de son abjection?

Quoi qu’il en soit les ordinateurs seront là bien après-nous pour en témoigner. Je reconnais que c’est invérifiable (à moins de détruire tous les ordinateurs). Mais, si on est de bonne foi, c’est plausible, n’en déplaise à notre orgueil.

Quel lien faire entre la renaissance du sens critique, la conciliation des intérêts individuel et du bien être collectif dans l’émergence d’une spiritualité renouvelée, et les opérations d’alchimie numérique permettant des permutations de signes faisant croire à la possibilité d’une métempsychose techniquement décidée par des commandes textuelles (qu’elles soient actionnées par des touches du clavier, des touchers à l’écran ou des touchers mentaux par électrodes ou flux d’ondes)? Là réside le mystère à élucider. Mais à quel degré pénétrera-t-on dans l’exploration des arcanes de ce nouveau labyrinthe en quatre dimensions? Cela dépendra un peu de la profondeur avec laquelle les auteurs numériques que nous « fréquenterons » auront médité et intégré ces questions et de notre acuité à percevoir cette mobilisation de ces enjeux philosophiques entre les lignes de leur écriture littéraire.

5.2.1 Prolongement de la culture humaniste : continuité

[À mettre en rapport avec 3.2.2 (Les Humanités numériques misent sur l’expérimentation plus que sur les pensées abstraites)]

Perspective traditionnelle sur la quête de sens

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les philosophes humanistes n’étaient pas du genre à mépriser la population et à ne jurer que par les livres, ou la théorie. Et, même si les auteurs étudiés semblent hésiter à déconstruire complètement les codes classiques de la littérature, ils n’en demeurent pas moins activement en recherche d’une ouverture sur un avenir qui demeure à définir. De sorte qu’il n’y a pas de contradiction dans les termes à faire de la littérature numérique « homothétique » et à être actifs dans le domaine des humanités numériques. Cependant, le lien n’est pas automatique. On peut faire de la littérature numérique régressive et alambiquée. On peut faire de la littérature papier avant gardiste et accessible. Le problème avec la question de l’appréciation de la participation d’oeuvres littéraires exemptes d’une formalisation évidente ou d’un propos philosophique explicite au renouvellement des humanités est que l’institution universitaire peine à admettre que l’on puisse créer de la valeur en faisant travailler des algorithmes ou que des innovations esthétiques puissent être reconnues par des moteurs de recherche. Pourtant si on reconnaît justement la formalisation marquée et la référence « patente » à des enjeux philosophiques reconnus (et reconnaissables), il n’y pas de raison pour que des algorithmes ne soient pas en mesure de repérer les contributions à cette réflexion. Par contre le fait d’avoir recours à des ordinateurs pour effectuer un premier tri parmi les propositions émises aujourd’hui n’est pas sans conséquence. Et en même temps il ne suffit pas de créer de la valeur avec l’informatique pour que nos repères culturels changent du tout au tout. Ça demeure de la technique appliquée à la recherche du progrès et à travers celui-ci, une quête du bonheur qui se poursuit. On laissera de côté pour l’instant la question de savoir si cette investigation est illusoire ou non.

Dans la perspective où l’écriture est la trace susceptible d’être repérée lors d’une requête en vertu de son enregistrement et de son indexabilité, on voit qu’il y a une conscience de la responsabilité des écrivains

Déjà, même si les auteurs de notre corpus n’abusent pas des références explicites au nouveau contexte technologique, ils laissent percevoir de manière claire, à certains indices difficiles à interpréter autrement, qu’ils sont conscients que quelque chose est en train d’évoluer dans nos mentalités et qu’ils ne peuvent pas l’ignorer. Que ce soit dans le but de ne pas manquer un rendez-vous avec l’histoire au regard du jugement que la postérité pourrait porter sur leur oeuvre, ou dans l’objectif de rejoindre plus efficacement leur public cible selon un programme pour atteindre la gloire littéraire de leur vivant, ces auteurs semblent avoir un respect ou une reconnaissance de leur responsabilité au regard des enjeux de la transformation culturelle en cours.

En même temps, le fait de se remettre en question comme auteurs est une manière de laisser parler le phénomènes dont ils sont l’expression

On a vu que les oeuvres de la collection « décentrements » sont traversée par une tension qui prend différentes formes, mais qui dit en substance, « je ne suis pas ce qui compte le plus, c’est d’abord ce que vous ferez de mes propositions qui importe ». Mais cela n’est pas seulement une confirmation de ce que la culture numérique serait mieux placée pour mener à bien le projet de déloger l’auteur de son piedestal, qui était présent chez Barthes, Derrida et d’autres théoriciens de la mort de l’auteur. C’est aussi le signe que justement avec la culture numérique, c’est la « performance » du projet qui est valorisée davantage que le projet lui-même. Mais il ne fait pas se méprendre. Le projet n’est pas nécessairement de toujours performer plus efficacement. Il peut être, « au contraire », de mettre au jour les possibilités inhérentes à une situation en tenant compte de facteurs associés à un contexte donné. Ce qui ne veut pas dire qu’on a épuisé la question de savoir ce que cette situation peut donner. En effet, les circonstances peuvent changer. Mais on travaille à mettre en évidence des fonctionnements et des mécanismes non pas dans le but de déshumaniser ce qui se trame au fondement de nos existences, mais pour en révéler les dynamiques intimes et souterraines.