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4.5.4 Jeux de mots, déclencheurs esthétiques

(mots d’esprit, déclics langagiers)

[Deux exemples tirés de Vers l’Ouest de Mahigan Lepage (pour l’instant, c’est presqu’uniquement ce récit dont j’ai tiré des analyses en rapport avec les hypothèses que je mets de l’avant dans le cadre de ce mémoire – mais en conservant les autres écrits en tête)]

« On avait avalé en­core quelques plages de pla­ti­tude » (p. 23).

«  (…) ça fai­sait quelques jours qu’on cam­pait, on s’est dit On va se rin­cer, c’était notre ex­pres­sion, se rin­cer. » (p. 48).

{La pagination – pour toutes les références aux textes du corpus – renvoie à la lecture de la version ePub sur Calibre}

Note : Ce point sera beaucoup plus développé. Il est suivi du rapport au langage et à la parole.

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4.5.3 Transition, ponctuation, connivences, ellipses

La mise en rythme du récit dépend aussi beaucoup de l’art d’aménager des transitions. Reprenons l’enchaînement des étapes du voyage de Mahigan Lepage Vers l’Ouest pour illustrer notre propos. Entre la nouvelle étape du retour à Banff (« Banff c’est d’abord une rue principale et quelques petites rues secondaires voisines de la rue principale. » (p. 83)) et ce qui précède (la rapide excursion chez sa soeur en Colombie-Britannique : « À Nelson j’ai vu l’épicerie d’alimentation naturelle et un magasin d’articles de fumeur, le garage Organic Mechanics où ma soeur avait acheté sa Rabbit, le lac et le pont en fond, les montagnes. » (p. 82)), il y a une mise en perspective : « Je ne verrais rien de plus de la Colombie-Britannique. Je ne ferais pas les pommes, je ne trimerais de cannabis. Je ne verrais pas Vancouver, l’océan Pacifique. » (Idem). On comprend sa déception. Mais même dans la manière de résumer ce qui lui a échappé (l’Ouest), il reproduit le rythme du voyage qu’il s’est attelé à nous porter aux fibres du cerveau, par son travail sur les mots et les décentrements qui les mettent en déséquilibre, le temps que nous en ressaisissions le sens. « Quand on habite Banff on connaît vite les montagnes par leurs noms. Puis on les oublie » (p. 83). Cette fois, un point a bien été marqué. Mais il n’aurait pas été nécessaire. Simplement ce déséquilibre est ce qui nous déstabilise. On peut suivre, mais il faut y mettre du sien. Sinon, rapidement, on ne sait plus sur quel pied danser. « J’habitais maintenant de l’autre côté du centre-ville, dans une autre staff accom qui se cachait sur une petite rue près du Cariboo Lodge » (p. 86). Son nouveau co-chambreur lui offre du mush… « Moi je ne sais plus ce que j’ai fait » (p. 87). Parfois il y a des bouts qui manquent.

Ellipses… de mot, de phrase, de sens

« La nuit dans les prairies, et on dort et on rêve. Et on traverse ainsi le Manitoba et la Saskatchewan. » (p. 68). Ici il y a une ellipse de mot : il manque un verbe dans la première phrase. Et ellipse de sens (il y a) dans la seconde. Comment est-ce possible?

4.5.2 Rythmes pour générer une sorte de fascination

Répétitions, formules rituelles, cristallisations, interjections qui deviennent des phrases solidifiées

Voilà le point le plus important, à mon point de vue, dans le travail de Mahigan Lepage. Les rythmes, cela suppose d’abord des tempi. On pourrait mesurer ceux-ci pour les assigner à un nom. Mais on devra reconnaître qu’il faudrait aussi des critères pour délimiter les contours des unités à mesurer (en longueur). Ce sont d’abord les ruptures claires qui devraient nous donner confiance de pouvoir arriver. Or elles signalent la reprise du départ, dont nous ne quittons jamais le quai tout au cours de cette « ronde ». On peut tout de même souligner que dans l’insistance à ne pas vouloir marquer de rupture, il y a l’inscription d’un effrènement. Et si cela ne suffit pas à fasciner, s’y enfiler nous rend forcément furie de la suite. C’est une conséquence de l’inertie. Une déroute de l’élan. Et je ne parle pas de l’élan d’Amérique. Ne ramenons pas tout au brame. Ce ne serait pas orignal… Structurellement les démarcations entre les parties sont engendrées par les imbrications de départs vers l’Ouest ou d’esquisses de ce dernier. D’abord le départ avec des amis vers Québec, ou La Pocatière, pour des concerts de Grim Skunk, comme nous venons de le dire. Ensuite, un essai pour trouver du travail dans la cueillette de fruits avec un ami, en Ontario. Puis le retour faute d’argent pour poursuivre. Puis le renouvellement de l’effort faute d’avoir pu « se refaire » sur la ferme du père. Et une sorte d’impasse à Banff, piège à touristes, microcosme à moitié colonisé par des Québécois. La nostalgie du pays? Quoi qu’il en soit, le voyage tourne court faute de solidarité de la part d’un compatriote, qui profitera d’un retard à son poste du pionnier contemporain, pour monter en grade. La neige donnera le signal de la nécessité de rebrousser chemin. Mais une fois l’élan pris. Comment le rythme se marque-t-il?

D’abord, pour camper le personnage, il aura fallu le mettre en relief, au moyen d’un procédé vieux comme le monde : le ressouvenir : « Je me vois m’enfonçant dans le bois derrière la courbe. Je vois les épinettes cassantes et les maringouins. Je me vois monter ma tente en vitesse, ouvrir la fermeture éclair en vitesse, (…) entrer dans mon sac de couchage, accrocher mes lunettes et mon collier à une ganse au plafond, ce collier qui me rappelait une fille. » (p. 59). Après cette succession de gestes enchaînés avec une adresse nécessaire en ces circonstances pour ne pas être empêché de dormir par les piqûres de moustiques, restitués par une mémoire scénographiante, la chute consistant à nous faire pendre sous le nez le sentiment amoureux, la peine de cette perte. Cela a son effet de foudre.

Quelques foulées plus loin : « On est partis. J’étais vraiment en route vers l’Ouest, désormais il n’y aurait plus de retour possible. » (p.65). Parfois il convient d’avoir recours à l’ellipse : « Et le tra­jet de l’On­ta­rio à l’Al­berta est pour moi comme un rêve, parce que je m’en­dor­mais, je me ré­veillais, je me ren­dor­mais, et les images et l’éclai­rage chan­geaient. » La référence au rêve est reprise pour marquer la cessation de cette sorte de grâce du premier voyage. La traversée de l’Ontario demanda de la patience. « Le rêve prend fin abruptement sur un viaduc d’autoroute proche de Lloydminster, j’ai retenu le nom, qui signait pour moi la fin de la route dans l’habitacle confortable de la grosse camionnette neuve. » (p. 69). Remarquez comment la virgule aurait dû être un point. Cela constitue la marque de commerce de Mahigan Le page. On voit en lisant la suite d’une phrase (après une virgule) qu’on se trouve en fait dans une autre phrase. La ponctuation joue donc un rôle clé dans la constitution d’une rythmique.

4.5.1 Intertextualité

Permettre une certaine reconnaissance, faire voir des scènes typiques quitte à en déplacer la coloration affective

Certains lieux communs littéraires continuent de se frayer leur chemin dans la littérature numérique. Cela est logique. L’essentiel demeure le contenu. S’il fallait que l’objet change du tout au tout sur le plan textuel, comment pourrions même le qualifier de littérature? Ainsi de l’incipit : « À cette époque j’avais déserté le Bic, je n’y allais plus que pour dormir. Tous mes amis habitaient Rimouski, j’y passais tout mon temps, surtout dans la haute-ville, à l’école secondaire dans le quartier Saint-Pie-X. » On a là une entrée en matière classique, bien qu’elle se trouve à la page 10. C’est qu’en fait il y a plusieurs débuts à l’histoire de ce voyage Vers l’Ouest. Mais cette multiplicité d’amorces n’est pas un trait de numéricité en soi, bien qu’il soit propre à renforcer sa logique, une logique… numérique.

Ce qu’on retrouve ici est une référence au temps, au lieu, à l’action principale qui devrait retenir notre attention et au personnage principal, dont on apprend qu’il a une histoire, un attachement au Bic, dont il a su se détacher, ayant adopté le mode de vie urbain des étudiants. Il est encore au secondaire, c’est à dire que pour la période de temps où prendront place les évènements, il aura un âge donné, entre 14 et 16 ans. Plus tard un indice (ils conduisent) nous permettra de déduire que Mahigan avait 16 ans lorsqu’il entreprit ce voyage. On apprend aussi que c’est une histoire d’acquisition d’une autonomie accrue. On pourrait donc inscrire ce récit dans la lignée de touts les romans d’apprentissage. Et c’est aussi un roman de la révolte, avec comme toile de fond une société étouffante où l’autorité du père devient contraignante au point de couper les ailes au jeune homme plein de potentiel s’il ne prend pas résolument ses distances.

Une autre forme de « lieux » qu’on quitte plus difficilement que la maison des parents, ce sont les descriptions de paysages, surtout dans les romans de voyages. Et l’utilisation du conditionnel pour évoquer le futur, la fin de l’aventure, que le narrateur, alter ego de l’auteur, est seul en mesure de connaître, ce qui lui confère une puissance de fascination sur son auditoire, lui-même dépendant de sa soif de connaître. « Au retour de l’Ouest je redescendrais cette côte à pied, ce serait l’aurore et j’atterrirais dans la brume, j’attendrais qu’une dernière voiture me prenne et me ramène au Bic. » (p. 15). Il faut savoir que le Bic est un pic… une montagne consacrée comme Parc National, sise au bord du Fleuve Saint-Laurent, au pied de laquelle se trouve une baie où les voiliers qui en ont l’autorisation peuvent mouiller à l’abri du vent. Car le fleuve à cet endroit atteint une largeur qui rend la rive d’en face impossible à voir, et donne l’apparence d’une mer à ce qui est la frange d’un estuaire. On voit le procédé qui consiste à prêter au voyageur des actions du véhicule qu’il aura dû emprunter, à savoir l’avion (j’atterrirais). Le côté romantique du Bildungsroman est ici évoqué par la brume. Mais c’est aussi une manière de dire qu’il aura bouclé la boucle, que son roman se tiendra sur ses pieds d’oeuvre respectant l’exigence d’unité. Ce sera le récit d’un écart, qui se conclura par le retour du fils prodigue.

Les topoï nous ramènent dans la relation aux traditions. Comme pour échapper à cette espèce de force centripète qui réintroduit du déjà vu au coeur de tout écrit qui se veut littéraire, notre auteur multiplie les digressions, au risque d’égarer ses lecteurs. Ainsi, l’instant d’après il nous parlera d’une escapade à La Pocatière pour aller écouter Grim Skunk, un groupe (montréalais) de ska-punk flirtant avec le heavy metal. Et puis, il nous confie cette « anecdote » parce qu’elle est significative. Elle nous révèle ses goûts et ses valeurs. Elle témoigne de cet esprit de révolte qui l’animait, qui le motivait à partir loin des siens. « On allait aux concerts et on slammait, on appelait ça slammer, à Montréal,on appelle ça trasher je crois. C’est se rentrer dedans les uns les autres en un grand chahut violent. » (p. 17). Quelque part cette image vaut comme un condensé de la vision du monde de cette jeunesse désabusée. Et la description des enjeux de ce drame qui se jouait dans le public déchaîné lors des shows, on voit la portée de cette note sociologique « innocente » en apparence. C’est comme une mise en abîme de l’exil, de l’épopée d’un être humain « sur la route » de l’existence. « Dans l’Est la tradition vouait que les slams tournassent, ça faisait comme un tourbillon qui allait très vite et quand on tombait c’était dangereux parce que la ronde continuait et on pouvait se faire piétiner, mais souvent quelqu’un nous aidait à nous relever. » (Idem).

Outre la représentation en petit de la saga qui se déploiera en grand, un des procédés littéraires les plus classiques et les plus contemporains à la fois est probablement la personnification de phénomènes naturels (ou artificiels – impersonnels en tous cas). En l’occurrence, c’est beaucoup la route qui est le personnage central de cette quête de sens et de liberté. Mais il y a aussi le chemin de fer. « On dirait que la voie ferrée se fraye difficilement un chemin entre les maisons et les hangars » (p. 27).

Les procédés littéraires

Espace – l’art de faire image, le sens de la mise en scène pour la figuration de situations en lien avec la quatrième propriété : Du partage et de l’interdétermination [renvoyant à la provocation à penser et à la remise en question des idées reçues: deux signes que le souci d’universalité et la conscience de l’irréductible singularité liée à notre situation sont toujours bien présents dans le cas des auteurs de littérature à l’époque du numérique] {Substitut de l’algorithmicité – génération d’effets par des procédés}

4.5.1 Intertextualité

4.5.2 Rythmes engendrant la fascination

4.5.3 Transition, ponctuation, connivences, ellipses

4.5.4 Jeux de mots, déclencheurs esthétiques