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3.4 Du partage et de l’interdétermination (économie de l’amitié et intersubjectivité de la persévérance)

Si ce point est le plus important, c’est qu’il renvoie à la constitution d’une culture viable et tolérante sur la base d’un dialogue interculturel. Mais pour y arriver, pour faire quelque chose de valable avec nos moyens limités, il faudra que des membres talentueux et motivés des différentes communautés formant la famille humaine s’investissent dans la discussion devant mener à déterminer ensemble comment on devrait gérer la société. C’est pourquoi je parle d’interdétermination. Car notre motivation sera proportionnelle à notre capacité de nous entendre entre nous. Et le partage fait évidemment référence aussi bien à la générosité d’être capable de donner comme le demande la culture ouverte et à la notion de distribution des bénéfices et à l’échange d’information dans un esprit de coopération et d’entraide. D’où les précisions qui sont fournies entre parenthèses.

3.4.1 L’opacité partielle du partage (extimité)

Le partage comme signe d’ouverture qui n’est pas nécessairement franc

Mais l’expression économie de l’amitié, ici mise en parrallèle avec « partage » peut paraître poser problème. Comment comprendre que l’amitié puisse être exploitée à des fins financières, comme elle l’est effectivement dans les réseaux sociaux? En même temps qu’ils font en sorte que les actions comme « aimer » (like) et « partager » (share) soient empreintes d’une certaine ambiguïté, les réseaux sociaux numériques font aussi en sorte qu’ils représentent une capital de sympathie qui nous rend imputables en cas de malheur survenant à nos « contacts ». Une sorte de détachement devient donc salutaire, mais il nous exempte pas du devoir de répondre à l’appel de ceux qui crient « à l’aide ! ».

Le lien entre cette situation et ce qu’on appelle l’extimité est assez clair. [Préciser]

3.4.2 L’incapacité à penser la liberté sans contraintes (fatalisme ou réalisme?)

La foi dans le fonctionnement des algorithmes se substitue à la croyance aux dogmes de l’Église

Comme chaque fois où un mouvement de renouveau survient dans la société, une sorte de clivage se produit entre ceux qui y puisent un espoir de libération et ceux qui craignent la disparition du monde ancien. La montée en puissance des pratiques faisant appel aux NTICs suscitent ce genre d’antagonisme. On sait que certaines personnes embrassent la perspective d’une transformation de l’homme par la machine, et rêvent de devenir des cyborg pour participer au dépassement de l’humain. D’une certaine manière ces personnes sont entrées en religion. Car elles font dépendre la liberté de l’humanité de l’application de techniques de pointe qui sont déterminées par les lois de la nature telles que les découvrent les scientifiques (qui n’ont aucunement la prétention de les transformer). Mais les personnes qui estiment que l’être humain ne peut survivre hors des systèmes de croyances anciens condamnent l’humanité à une stagnation qui est contre-nature. La vie est changement et si la spiritualité repose sur une symbolisation qui passe par une forme d’éternisation d’instants particulièrement beaux, au moyen de paroles qui acquièrent, en raison de l’importance qu’on leur accorde, un caractère sacré, cela ne veut pas dire que nous ne pouvons modifier les objets sur lesquels nous faisons reposer notre croyance. La représentation que les hommes se font de la divinité a évolué avec le temps. Et elle en est venue à s’intégrer de plus en plus dans l’humanité elle-même, le tout s’accompagnant d’une valorisation de plus en plus grande de la liberté. Il serait dommage que nous ne puissions pas faire changer notre point de vue sur ce qu’il est légitime de faire, sous prétexte que cela remettrait en question des traditions, alors que les traditions ne sont pas nécessairement bonnes. Cependant, les traditions formaient des sortes de programmes que l’on suivait aveuglément. Il serait paradoxal de reporter notre croyance sur des programmes informatiques au lieu de ceux que les Patriarches avaient pu élaborer pour leurs « enfants ». Pourtant, chez certains technophiles et transhumanistes, c’est à une telle confiance excessive en la technologie que l’on semble assister. Cela entraîne une grave déresponsabilisation.

La solidarité sociale commence par la « spiritualité » singulière, laquelle est d’abord une « force de conviction » qui tourne à vide et se nourrit de fictions

Le problème est que la responsabilité est le pendant indissociable de la liberté. Celle-ci n’est donc jamais absolue. Elle s’acquiert en assumant davantage son rôle d’être humain par croissance spirituelle. Il faut devenir mûr pour prendre des décisions et en assumer les conséquences, afin de devenir un être humain « accompli ». C’est pourquoi l’humanisme numérique s’inscrit dans la continuité avec les humanismes de la renaissance et du XIXè s. Ils puisent tous trois dans l’humanisme de l’antiquité qui n’était pas parfait comme on le sait. Il ne prétend pas être l’achèvement de la quête d’autonomie de l’être humain, mais il affirme représenter une étape significative sur cette voie. Ce qu’il a de plus remarquable, c’est probablement le fait qu’il atteste d’une conviction qui suppose que l’on croit à la force de l’individu. Ce qu’il y a de singulier en l’être humain est ce qui donne un sens à l’existence de chacun. Alors que l’Antiquité consacrait l’Idée d’Humanité, la renaissance cherchait à donner une dignité aux sujets en leur attribuant le pouvoir d’incarner cette « essence universelle », et le XIXè siècle célébrait le pouvoir des nations de façonner le monde, faisant l’éloge des différences culturelles pourvu qu’elles concourent à l’édification d’une civilisation humaine cohérente et efficace, le XXIè siècle valorise les gestes des personnes qui marquent un écart à la norme et leur demande de définir la nature humaine de demain, comme expression d’un universel mouvant. Non plus une essence impérissable, mais un mouvement perpétuel. [trop spéculatif tout cela]

L’importance du sens religieux du terme « conversion » dans la réflexion de Milad Doueihi

Donc, même si on est contre le déterminisme des cyborg et le conservatisme des traditionalistes, on doit reconnaître que les êtres humains, même si ils sont valorisés pour qui ils sont, doivent être en relation avec une collectivité qui les intègre dans un tout dynamique, indépendamment duquel ils ne pourraient exister. C’est comme si on admettait que la liberté est une belle histoire, en laquelle on a intérêt à croire, mais qu’on devait jouer le jeu pour qu’elle demeure une pensée vivante, faute de quoi, en laissant tomber les masques, on se rendrait compte que ce n’est qu’une illusion. Cette conception certes pessimiste vient corroborer le discours courant sur le numérique comme virtuel. Pourtant nous avons vu qu’il n’y a pas une vérité hors du numérique. Il n’y a pas des essences réelles que les technologies de l’information viendraient dénaturer. Les NTICs représentent une coordination d’efforts pour faire parler les conditions qui donnent lieu à des possibilités d’échanges. Ce sont des dynamiques qui surviennent et auxquelles nous sommes libres de prendre part mais auxquels nous ne pouvons pas échapper complètement car elles ont des répercussions sur l’ensemble de l’écosystème dont nous dépendons.

3.4.3 Le besoin vital de voir la toile comme milieu social (idéalisme ou bon sens?)

L’obstination des sujets à créer du lien démontre qu’ils ont intégré qu’ils n’étaient rien sans le réseau qui écrit leur histoire en partie par des processus de profilage à des fins commerciales

3.4.4 La fausse communauté n’en demeure pas moins génératrice d’une forme de solidarité (ponctuelle, conjoncturelle, potentielle?)

Lorsque des soulèvements surviennent, les individus en relation superficielle peuvent former des mouvements puissants et percutants

L’exemple du Printemps arabe, mais aussi la conscience de notre influençabilité (cf. 4.4.3).

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3. Propriétés de la culture numérique

Tout en conservant à l’esprit les implications d’un élargissement de la perspective tel que celui que nous nous sommes proposés d’accomplir, efforçons-nous maintenant de dégager de nos différentes analyses et lectures sur le sujet, ce que peuvent être les propriétés essentielles de la culture numérique. Nous venons de comprendre qu’il serai inapproprié de tout ramener à la technique, après avoir vu à quelles impasses cela pouvait nous conduire lorsqu’on tente de définir la littérature numérique au moyen de catégories trop larges ou d’exemples forcément trop particuliers. La combinaison d’un style poétique et d’instruments informatiques ne saurait suffire à donner consistance à la littérature numérique. En ce sens, les oeuvres de notre corpus ne présentent aucune garantie de la littérature numérique. Car elles sont, à première vue, précisément cela : de la littérature conventionnelle sur un support numérique qui cherche d’ailleurs à imiter le livre papier et non à exprimer l’essence du numérique (à moins que ce mimétisme – qu’on appelle aussi skeumorphisme) soit l’essence en question (ce dont je doute).
Une fois distinguées les notions de littérature électronique (à la quelle notre corpus appartient justement, « par la peau des dents », en tant qu’il fut uniquement disponible à l’origine sur support numérique, ce qui en fait une littérature hypermédiatique, puisque le texte numérisé peut faire l’objet d’un traitement informatique) et de littérature numérique (où l’appartenance à la culture numérique est le critère déterminant) , on peut légitimement se demander si les oeuvres de la collection « Décentrement » possèdent à un degré suffisant certaines de ces caractéristiques qui nous semblent relever de la culture numérique. Or, puisque celles-ci ne se réduisent pas à ce qui est l’effet direct de la technique (comme le fait d’être « impalpable »), on devra trouver un point de vue approprié pour les découvrir. C’est la que la prise de conscience de ce qu’il existe tout un courant de pensée qui est orienté vers la mise en commun des objets des sciences sociales et des méthodes de la recherche appliquée en informatique, en réseautique et autres TICs, nous a permis de nous poser la question de savoir si un humanisme numérique serait le telos naturel des « humanités numériques ». On a ainsi découvert qu’il était essentiel d’adopter une approche historique où la question de l’ampleur de la révolution en cours pourrait être posée suivant un angle rationnel. Mais ce qui est en jeu, c’est de savoir si une nouvelle rationalité ne serait pas en voie d’apparaître, justement. Or la question doit être posée à propos de la manière dont fonctionne la culture en elle-même, mais ce pourrait être en étudiant la littérature contemporaine qu’on pourra tire les enseignements les plus précieux. En effet, si la littérature est le domaine qui a le plus tardé à emprunter le virage numérique, du point de vue commercial, elle est aussi celle qui fut au fondement de l’avènement du web, de l’hypertexte et des expérimentations les plus audacieuses (qui ne sont pas nécessairement celles qui exploitent des algorithmes d’intelligence artificielle). On ne peut pas dire que quelqu’artiste que ce soit soit allé jusqu’au bout des possibilités du numérique. Mais tel n’est pas le but. Une des prises de conscience qui devrait avoir été intégrée par la culture numérique, c’est qu’il n’y pas vraiment de « bout ». On peut même se demander s’il y a vraiment un début ou une fin. Chacun participe d’une dynamique au sein de laquelle il est difficile de saisir lucidement ce qui se trame. Mais il est possible d’agir comme si tout cela n’était que littérature. Et ce serait déjà beaucoup. Autrement dit, une partie de ce que nous aurons à faire ici en essayant de dégager quelques lignes de force de ce qui constitue l’essence du « numérique » (ou a vu ce que ce terme pouvait avoir de galvaudé et de transitoire), ce sera de nous réapproprier ce que peut-être le projet de la littérature humaine (à la fois universelle dans sa portée et singulière dans son enracinement géographique, historique et psycho-social),  en le prenant pour creuset de la génération d’une nouvelle culture, dont les caractéristiques ne sauraient être établies une fois pour toutes, mais qui ne pourrait être complètement illisible pour des esprits formés aux humanités classiques, ni paraître étrangères à des personnes élevées dans un monde interconnecté.

3.1 Dynamique

La première caractéristique qui est ressortie de notre enquête, c’est le fait d’encourager le changement, de toujours être en mouvement, d’avoir de l’énergie à revendre comme on dit, au point d’être difficile à suivre. Le moins qu’on puisse dire est que la culture numérique est « dynamique« .

3.2 Créative-critique

La seconde propriété la plus importante à notre avis est de combiner créativité et critique. C’est à dire ne rien laisser en repos (ce qui rejoint la première), de ne jamais être satisfait et de toujours mobiliser des moyens importants pour faire évoluer les choses. Et en même temps de donner de la valeur à ce qui s’est fait dans un esprit d’ouverture, de concertation, en prenant le temps de bien faire, pour que le maximum de personnes possible (idéalement tout le monde) puisse en profiter. Comme ces deux propensions peuvent sembler entrer en conflit, on doit les indiquer ensemble, car la domination de l’une sur l’autre signifierait l’échec de la culture numérique à être audacieuse et sage à la fois. Or si cela advenait, on ne la reconnaîtrait pas. Donc on la voir comme « créative-critique« .

3.3 de la finitude et de l’inachèvement

La troisième qualité qui nous semble être intrinsèquement liée à ce qu’est la culture numérique dans sa nature même, c’est de ne pas faire fi d’une des découvertes les plus importantes de la philosophie, soit le caractère fini de l’espèce humaine. Cela est évident, on peut presque décoder au complet le code génétique, et cela soulève de vastes questions éthiques. Mais en même temps on sent bien que si l’on voulait créer un être humain artificiel on n’en aurait jamais terminé, justement parce que même si nous travaillons en collaboration, nos moyens sont limités et nous ne pouvons tout contrôler de ce que nous essayons d’accomplir. La finitude fait partie intégrante de ce que nous sommes, mais nous sommes imparfaits. Et si un drôle d’instinct nous pousse à toujours dépasser nos limitations, nous sommes constamment rappelés à nos faiblesses. Cela est étrange. Car d’un autre côté, nous prisons de plus en plus les oeuvres qui sont des work in progress, qui semblent être des chantiers trop complexes pour que nous soyons en mesure d’en terminer les oeuvres. Les seules productions que nous pouvons compléter semblent être celles qui sont de taille et de difficulté technique déterminée. Mais celles-là semblent ne pas nous intéresser autant. On dépense probablement en vain de vastes quantités d’énergies pour maîtriser des domaines qui sont impossibles à « encapsuler » dans les formes de langage que nous pouvons comprendre. Cela dépasse l’entendement, mais nous nous acharnons à bûcher pour résoudre des énigmes qui nous fascinent. Donc, l’inachèvement caractérise la plupart de nos oeuvres. Nous créons des artefacts intellectuels et esthétiques dont les contours sont flous et dont le sens demeure indéterminé. C’est pourquoi nous sommes constamment à la recherche d’éléments nous permettant de recontextualiser ce que nos prédécesseurs on pu faire et nous aimons ainsi ouvrir d’autres perspectives sur les réalisations du passé, en particulier celles dont nous croyions qu’une interprétation unilatérale était possible. Cette situation est paradoxale si on y réfléchit parce que cela signifie que nous parvenons à réaliser des oeuvres infinies avec des moyens limités.  Il n’est pas étonnant que cette situation soit reconduite dans le contexte du nouveau paradigme culturel, car le numérique favorise justement ce genre de démarches jusqu’à un certain point. Et d’un autre côté, ce n’est pas si surprenant que cela, car il est difficile d’achever quoi que ce soit avec des moyens finis. Évidemment on pourrait distinguer ici entre le bon et le mauvais infini. Mais on relancerait un débat du Moyen-Âge qui ne changerait rien au fond du problème. Il fait partie de la sagesse contemporaine de savoir que le faillibilisme est une philosophie décente de l’existence. Ce serait puéril de prétendre que tout nous est accessible. Mais c’est précisément la beauté de la culture numérique de reconduire cette curiosité de l’être humain qui cherche malgré tout à comprendre ce qui peut paraître impossible à assimiler pour une espèce aux facultés limitées. Prendre acte « de la finitude et de l’inachèvement« , voilà donc la troisième propriété de la culture numérique, d’après nous.

3.4 du partage et de l’interdétermination

Comme on le ressent bien, suite à l’exposition de ces trois premiers points, la culture numérique exigera beaucoup de ceux qui y prendront part. Du point de vue intentionnel, ils devront faire preuve d’une capacité de coopération exceptionnelle. On ne présumera pas ici du caractère altruiste de ce comportement, mais il devrait participer à la fois de l’édification d’un espace habitable pour tous, et en même temps d’une acceptation de ce que c’est en cherchant à s’entendre avec les autres que l’on peut aller plus loin dans la réalisation de ses rêves, et faire preuve à la fois de bon sens et d’idéalisme. C’est pourquoi il convient d’envisager la culture numérique qui ne sera viable que si elle est marquée par une prise en charge par chacun « du partage et de l’interdétermination » qui seront nécessaires à la survie de tous, et au maintien de la dignité qui fonde l’espoir en l’humanité.

Selon notre analyse, cette ultime propriété fondamentale va de pair avec la reconnaissance de la valeur d’une économie de l’amitié et de l’intersubjectivité comme facteur et effet de la persévérance à être ensemble (dans le dialogue plutôt que la confrontation).

L’intersubjectivité, qu’on le note, est autant un fait fondamental de l’humanité qu’un objectif, parmi les plus élevés, à cultiver sans relâche. C’est pourquoi, l’interdétermination est à entendre aussi bien comme détermination niant en partie notre liberté (ce qui est cohérent avec l’acceptation du faillibilisme), et comme endurance à surmonter les obstacles qui ne manqueront pas de se présenter sur notre route, en nous montrant solidaires les uns des autres, et en nous encourageant mutuellement (fraternité dont découle une influence mutuelle inévitable sur le plan culturel).