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4.3.1 Voyage et vitesse – traçabilité, reconnaissabilité

Tout d’abord, il nous semble opportun, en partant de Vers l’Ouest, de proposer un parallèle entre la thèse selon laquelle le numérique entraîne une accélération excessive de toutes les rencontres, qui deviennent presque furtives à force de ne se tenir que dans l’instant et la préoccupation que provoque chez les représentants des humanités numériques, la difficulté de trouver un équilibre entre le droit à la vie privée (et à la protection de leurs renseignements personnels) des citoyens (qui ne devraient pas constamment être sous surveillance), et la nécessité de rendre disponible de nombreuses informations pour que l’on puisse collectivement tirer tous les bénéfices des technologies numériques. L’un des buts poursuivis est que l’information circule plus librement et que l’on puisse aussi s’ouvrir au reste du monde en toute confiance (en sachant que nos besoins seront satisfaits). Les détracteurs de cette vitesse trop rapide des échanges préconisent qu’on assure une relation plus durable entre les acteurs du web et leur identité réelle en maintenant la reconnaissabilité des personnes qui ont dit telle phrase, par exemple. Cela implique la mise en place des outils assurant une traçabilité de chaque individu pour pouvoir attribuer les paroles à untel et qu’il n’y ait plus ce sentiment d’impunité découlant de la fausse croyance que les propos échangés sur la toile s’effacent au fur et à mesure. On doit continuer de se sentir imputable des propos qu’on prononce, même oralement. Sinon, comment reconnaîtront le mérite aux auteurs de belles et bonnes paroles? Il en va de même pour les droits d’auteur. Comment savoir qui est l’auteur d’un ouvrage magnifique, si cette personne refuse de dévoiler son identité? Un Réjean Ducharme est-il possible à l’heure du numérique? Il est permis d’en douter.

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3.3 De la finitude et de l’inachèvement (recontextualisation et ouverture)

Et les difficultés, il faut s’attendre à ce qu’il y en ait. Particulièrement puisqu’on reconnaît que l’être humain est limité dans ses moyens et que cela va mal avec la conséquence de cet état de fait, soit le fait que ses oeuvres ont de fortes chances de demeurer inachevées.

3.3.1 De l’analytique du Dasein à la théorie critique de la technique (facticité de l’existence de l’étant et finitude du Dasein)

Nous avons mentionné Bernard Stiegler. Il faut savoir que son essai Le temps et la technique, paru en 2011, visait aussi à engager le dialogue avec les thèse de Heidegger sur la technique. On se rappellera que celui-ci voyait dans l’Étant, le Dasein, une modalité de l’Être qui avait trait à la situation de l’homme jeté dans le monde. Être de projet, il utilise les outils qui sont à sa disposition sans se rendre compte de leur fonctionnement, jusqu’à ce qu’ils se brisent ou présentent des problèmes qui les rendent difficile le fait de fonctionner. réalisation en cours.

3.3.2 Le faillibilisme implique la finitude qui implique l’inachèvement

Cette réalisation de notre impuissance amène à la prise de conscience de notre facticité et ce en rapport avec notre finitude essentielle. Mais cela a aussi trait au faillibilisme. Puisque nous sommes limités dans nos capacités, et que nos oeuvres sont forcément inachevées dans une certaine mesure, ne doit pas cesser de croire que nous pouvons prévoir et empêcher tous les problèmes qui risquent de surgir lors d’une entreprise quelconque

3.3.3 Pourtant cela signifie une disjonction entre les êtres humains et leurs créations

Pourtant cela signifie une disjonction entre les êtres humains et leurs créations. Donc, tout comme nos oeuvres sont inachevées, nous sommes imparfaits. Mais nos oeuvres ne sont pas une émanation directe de nous mêmes. Elles pourraient donc nous survivre et nous prolonger. Mais elles ne pourraient jamais se résumer à nous ou nous contenir tout entiers. Ce sont de beaux paradoxes. Et il me semble qu’ils éclatent au grand jour avec le numérique.

3.3.4 D’où la nécessité d’une recontextualisation qui requiert la co-construction d’une intersubjectivité

D’où la nécessité d’une recontextualisation qui requiert la co-construction d’une intersubjectivité. En effet, c’est là, il me semble, le point essentiel. Puisque nous savons que toute réussite sera relative, que tout témoignage sera partial et partiel, qu’aucune preuve ne sera absolument convaincante, mais que nous avons besoin de nous baser sur des résultats menés suivant des analyses les plus objectives possibles et de donner crédit aux personnes qui participent à la construction de la société de demain le crédit qu’ils méritent en écoutant ce qu’ils ont à dire et en particulier ce qui ressort des échanges qu’ils peuvent avoir avec leurs pairs, on peut imaginer qu’il y aura des probabilités non négligeables d’atteindre des objectifs partagés car une intersubjectivité pourra être élaborée.

3. Propriétés de la culture numérique

Tout en conservant à l’esprit les implications d’un élargissement de la perspective tel que celui que nous nous sommes proposés d’accomplir, efforçons-nous maintenant de dégager de nos différentes analyses et lectures sur le sujet, ce que peuvent être les propriétés essentielles de la culture numérique. Nous venons de comprendre qu’il serai inapproprié de tout ramener à la technique, après avoir vu à quelles impasses cela pouvait nous conduire lorsqu’on tente de définir la littérature numérique au moyen de catégories trop larges ou d’exemples forcément trop particuliers. La combinaison d’un style poétique et d’instruments informatiques ne saurait suffire à donner consistance à la littérature numérique. En ce sens, les oeuvres de notre corpus ne présentent aucune garantie de la littérature numérique. Car elles sont, à première vue, précisément cela : de la littérature conventionnelle sur un support numérique qui cherche d’ailleurs à imiter le livre papier et non à exprimer l’essence du numérique (à moins que ce mimétisme – qu’on appelle aussi skeumorphisme) soit l’essence en question (ce dont je doute).
Une fois distinguées les notions de littérature électronique (à la quelle notre corpus appartient justement, « par la peau des dents », en tant qu’il fut uniquement disponible à l’origine sur support numérique, ce qui en fait une littérature hypermédiatique, puisque le texte numérisé peut faire l’objet d’un traitement informatique) et de littérature numérique (où l’appartenance à la culture numérique est le critère déterminant) , on peut légitimement se demander si les oeuvres de la collection « Décentrement » possèdent à un degré suffisant certaines de ces caractéristiques qui nous semblent relever de la culture numérique. Or, puisque celles-ci ne se réduisent pas à ce qui est l’effet direct de la technique (comme le fait d’être « impalpable »), on devra trouver un point de vue approprié pour les découvrir. C’est la que la prise de conscience de ce qu’il existe tout un courant de pensée qui est orienté vers la mise en commun des objets des sciences sociales et des méthodes de la recherche appliquée en informatique, en réseautique et autres TICs, nous a permis de nous poser la question de savoir si un humanisme numérique serait le telos naturel des « humanités numériques ». On a ainsi découvert qu’il était essentiel d’adopter une approche historique où la question de l’ampleur de la révolution en cours pourrait être posée suivant un angle rationnel. Mais ce qui est en jeu, c’est de savoir si une nouvelle rationalité ne serait pas en voie d’apparaître, justement. Or la question doit être posée à propos de la manière dont fonctionne la culture en elle-même, mais ce pourrait être en étudiant la littérature contemporaine qu’on pourra tire les enseignements les plus précieux. En effet, si la littérature est le domaine qui a le plus tardé à emprunter le virage numérique, du point de vue commercial, elle est aussi celle qui fut au fondement de l’avènement du web, de l’hypertexte et des expérimentations les plus audacieuses (qui ne sont pas nécessairement celles qui exploitent des algorithmes d’intelligence artificielle). On ne peut pas dire que quelqu’artiste que ce soit soit allé jusqu’au bout des possibilités du numérique. Mais tel n’est pas le but. Une des prises de conscience qui devrait avoir été intégrée par la culture numérique, c’est qu’il n’y pas vraiment de « bout ». On peut même se demander s’il y a vraiment un début ou une fin. Chacun participe d’une dynamique au sein de laquelle il est difficile de saisir lucidement ce qui se trame. Mais il est possible d’agir comme si tout cela n’était que littérature. Et ce serait déjà beaucoup. Autrement dit, une partie de ce que nous aurons à faire ici en essayant de dégager quelques lignes de force de ce qui constitue l’essence du « numérique » (ou a vu ce que ce terme pouvait avoir de galvaudé et de transitoire), ce sera de nous réapproprier ce que peut-être le projet de la littérature humaine (à la fois universelle dans sa portée et singulière dans son enracinement géographique, historique et psycho-social),  en le prenant pour creuset de la génération d’une nouvelle culture, dont les caractéristiques ne sauraient être établies une fois pour toutes, mais qui ne pourrait être complètement illisible pour des esprits formés aux humanités classiques, ni paraître étrangères à des personnes élevées dans un monde interconnecté.

3.1 Dynamique

La première caractéristique qui est ressortie de notre enquête, c’est le fait d’encourager le changement, de toujours être en mouvement, d’avoir de l’énergie à revendre comme on dit, au point d’être difficile à suivre. Le moins qu’on puisse dire est que la culture numérique est « dynamique« .

3.2 Créative-critique

La seconde propriété la plus importante à notre avis est de combiner créativité et critique. C’est à dire ne rien laisser en repos (ce qui rejoint la première), de ne jamais être satisfait et de toujours mobiliser des moyens importants pour faire évoluer les choses. Et en même temps de donner de la valeur à ce qui s’est fait dans un esprit d’ouverture, de concertation, en prenant le temps de bien faire, pour que le maximum de personnes possible (idéalement tout le monde) puisse en profiter. Comme ces deux propensions peuvent sembler entrer en conflit, on doit les indiquer ensemble, car la domination de l’une sur l’autre signifierait l’échec de la culture numérique à être audacieuse et sage à la fois. Or si cela advenait, on ne la reconnaîtrait pas. Donc on la voir comme « créative-critique« .

3.3 de la finitude et de l’inachèvement

La troisième qualité qui nous semble être intrinsèquement liée à ce qu’est la culture numérique dans sa nature même, c’est de ne pas faire fi d’une des découvertes les plus importantes de la philosophie, soit le caractère fini de l’espèce humaine. Cela est évident, on peut presque décoder au complet le code génétique, et cela soulève de vastes questions éthiques. Mais en même temps on sent bien que si l’on voulait créer un être humain artificiel on n’en aurait jamais terminé, justement parce que même si nous travaillons en collaboration, nos moyens sont limités et nous ne pouvons tout contrôler de ce que nous essayons d’accomplir. La finitude fait partie intégrante de ce que nous sommes, mais nous sommes imparfaits. Et si un drôle d’instinct nous pousse à toujours dépasser nos limitations, nous sommes constamment rappelés à nos faiblesses. Cela est étrange. Car d’un autre côté, nous prisons de plus en plus les oeuvres qui sont des work in progress, qui semblent être des chantiers trop complexes pour que nous soyons en mesure d’en terminer les oeuvres. Les seules productions que nous pouvons compléter semblent être celles qui sont de taille et de difficulté technique déterminée. Mais celles-là semblent ne pas nous intéresser autant. On dépense probablement en vain de vastes quantités d’énergies pour maîtriser des domaines qui sont impossibles à « encapsuler » dans les formes de langage que nous pouvons comprendre. Cela dépasse l’entendement, mais nous nous acharnons à bûcher pour résoudre des énigmes qui nous fascinent. Donc, l’inachèvement caractérise la plupart de nos oeuvres. Nous créons des artefacts intellectuels et esthétiques dont les contours sont flous et dont le sens demeure indéterminé. C’est pourquoi nous sommes constamment à la recherche d’éléments nous permettant de recontextualiser ce que nos prédécesseurs on pu faire et nous aimons ainsi ouvrir d’autres perspectives sur les réalisations du passé, en particulier celles dont nous croyions qu’une interprétation unilatérale était possible. Cette situation est paradoxale si on y réfléchit parce que cela signifie que nous parvenons à réaliser des oeuvres infinies avec des moyens limités.  Il n’est pas étonnant que cette situation soit reconduite dans le contexte du nouveau paradigme culturel, car le numérique favorise justement ce genre de démarches jusqu’à un certain point. Et d’un autre côté, ce n’est pas si surprenant que cela, car il est difficile d’achever quoi que ce soit avec des moyens finis. Évidemment on pourrait distinguer ici entre le bon et le mauvais infini. Mais on relancerait un débat du Moyen-Âge qui ne changerait rien au fond du problème. Il fait partie de la sagesse contemporaine de savoir que le faillibilisme est une philosophie décente de l’existence. Ce serait puéril de prétendre que tout nous est accessible. Mais c’est précisément la beauté de la culture numérique de reconduire cette curiosité de l’être humain qui cherche malgré tout à comprendre ce qui peut paraître impossible à assimiler pour une espèce aux facultés limitées. Prendre acte « de la finitude et de l’inachèvement« , voilà donc la troisième propriété de la culture numérique, d’après nous.

3.4 du partage et de l’interdétermination

Comme on le ressent bien, suite à l’exposition de ces trois premiers points, la culture numérique exigera beaucoup de ceux qui y prendront part. Du point de vue intentionnel, ils devront faire preuve d’une capacité de coopération exceptionnelle. On ne présumera pas ici du caractère altruiste de ce comportement, mais il devrait participer à la fois de l’édification d’un espace habitable pour tous, et en même temps d’une acceptation de ce que c’est en cherchant à s’entendre avec les autres que l’on peut aller plus loin dans la réalisation de ses rêves, et faire preuve à la fois de bon sens et d’idéalisme. C’est pourquoi il convient d’envisager la culture numérique qui ne sera viable que si elle est marquée par une prise en charge par chacun « du partage et de l’interdétermination » qui seront nécessaires à la survie de tous, et au maintien de la dignité qui fonde l’espoir en l’humanité.

Selon notre analyse, cette ultime propriété fondamentale va de pair avec la reconnaissance de la valeur d’une économie de l’amitié et de l’intersubjectivité comme facteur et effet de la persévérance à être ensemble (dans le dialogue plutôt que la confrontation).

L’intersubjectivité, qu’on le note, est autant un fait fondamental de l’humanité qu’un objectif, parmi les plus élevés, à cultiver sans relâche. C’est pourquoi, l’interdétermination est à entendre aussi bien comme détermination niant en partie notre liberté (ce qui est cohérent avec l’acceptation du faillibilisme), et comme endurance à surmonter les obstacles qui ne manqueront pas de se présenter sur notre route, en nous montrant solidaires les uns des autres, et en nous encourageant mutuellement (fraternité dont découle une influence mutuelle inévitable sur le plan culturel).