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3.2.2 Les Humanités numériques misent sur l’expérimentation plus que sur les pensées abstraites

Un peu comme lorsqu’on dit « C’est en forgeant qu’on devient forgeron », il est de tradition, chez les membres de la communauté des humanités numériques, d’estimer que ce serait plus souhaitable que la pratique marche toujours main dans la main avec la théorie. Non pas que la théorie doive toujours accompagner la pratique pour la guider, mais parce qu’elle a beaucoup à apprendre de cette fréquentation. Évidemment la pratique est par nature curieuse et puisera tout ce qui peut lui être utile dans la théorie, si elle est vigoureuse (je parle d’une pratique éveillée, qui n’est pas moribonde). Le tout pourra être formalisé au moyen de modèles afin de partager les découvertes au moyen de présentations dans un cadre académique. Mais ce sera toujours plus facile de transmettre la passion de découvrir à des jeunes en leur faisant réaliser des expériences. Ceci dit, les tenants de cette approche pragmatique auraient avantage à reconnaître que l’écriture aussi consiste en une véritable expérience.

Mais comment ce renversement de perspective qui ne veut pas non plus tomber dans un déséquilibre inverse, se manifeste-t-il à travers les textes de notre corpus? C’est ce que nous verrons au point 4, relatif à l’analyse des textes. En particulier lorsqu’il s’agira de repérer comment nos auteurs se livrent à une exploration des possibles.

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Sujet déposé (hypothèses de travail)

Brève présentation du corpus

Il s’agit de fictions auto-biographiques. Le voyage est au coeur de la moitié de ces récits (Vers l’Ouest, Isidoro, La Science des lichens et Filles du Calvaire). L’autre moitié dépeint la vie quotidienne, des anecdotes ou des mini-aventures, nourries d’observations et de clins d’oeil spirituels ou sensuels… Tous sont courts et la plupart prennent la forme de “recueils” : de fragments (Marge  et La Petite Apocalypse illustrée), d’entrées de journal (Filles du Calvaire, Isidoro) ou d’historiettes (Les Je-sais-pas et Les Je-sais-pas-pantoute). Au contraire, La Science des lichens et Vers l’Ouest, de Mahigan Lepage sont presque dénués de ponctuation et forment une longue phrase qui se déroule comme la route du voyage qu’ils racontent.

Hypothèses de travail

La généralisation des usages associés aux technologies numériques modifie visiblement nos moeurs et nos mentalités. On peut dire, en ce sens, que la culture est, globalement, en voie de devenir “numérique”. Comment la littérature est-elle affectée par ces transformations? Existe-t-il une littérature numérique québécoise? Et si oui, comment le rapport à la culture numérique s’y exprime-t-il?

Pour mener à bien notre recherche, nous devons répondre à la question suivante : Quelles sont les propriétés principales de la culture numérique?. Nous devions d’abord comprendre en quoi consiste la littérature numérique. La critique littéraire réputée Katherine Hayles, spécialiste de ce domaine, nous y a aidé. Mais nous avons découvert, à cette occasion, que la définition de la littérature numérique qui fait autorité, celle élaborée par un comité de l’Electronic Literature Organization (ELO), pose problème : la question de savoir si l’œuvre considérée exprime bien la culture numérique n’est même pas prise en compte…

Nous avons imaginé la possibilité d’établir une distinction entre littérature numérique (sens culturel : qui accorde une importance de premier plan à l’expression, par les textes, de la culture numérique) et littérature électronique (sens technique : qui met l’accent sur l’intensité processuelle du recours à la technologie, comme le veut la définition de l’ELO). Dans le cadre de ce mémoire, à des fins de clarté, lorsque nous parlerons de littérature numérique, ce sera pour désigner des œuvres “hypermédiatiques” (au sens général où elles utilisent des fichiers informatiques comme support) mais où la dimension culturelle des propriétés du numérique prime sur les effets attribuables à la technique.

Nous avons identifié un corpus qui, selon nous, est susceptible de satisfaire à la définition de la littérature numérique au sens culturel. Il s’agit de huit livrels (livres numériques, ‘ebooks’) au format ePub, relativement courts (équivalant à moins de cent pages chacun) rassemblés dans la collection « Décentrements », parus – en ligne uniquement (dans un premier temps) – de 2009 à 2012, chez Publie.net. Ils sont le fait de cinq auteurs différents.

Cet échantillon de littérature québécoise contemporaine, distribuée en ligne mais ne faisant aucun usage particulier des possibilités du numérique, peut-il être considéré comme de la littérature numérique?

Les œuvres de notre corpus ne sont presque pas commentées et la littérature critique à leur sujet est “virtuellement” inexistante. Pourtant nous estimons qu’elles représentent une bonne illustration de ce que la littérature numérique québécoise peut être. Notre hypothèse est qu’elles expriment à différents niveaux (thématique, formel et langagier) des éléments  de la culture numérique, qui se présentent sous différents aspects d’une œuvre à l’autre.

En premier lieu, une présentation historique de la culture numérique permettra de constater la difficulté de déterminer ce qui l’emporte entre la rupture et la continuité, par rapport au contexte contemporain qu’elle contribue à transformer.

Puis, avant de spécifier les principales propriétés de la culture numérique que nous aurons pu découvrir en étudiant les théories sur le sujet (Doueihi, Vitali-Rosati, Ferraris), nous préciserons notre approche méthodologique. Puisque l’objet central de ce mémoire est de nous doter d’une meilleure compréhension de la culture numérique à travers l’interprétation de textes littéraires, la méthodologie de l’herméneutique critique – dont Temps et récit de Paul Ricoeur nous fournira le modèle – convient tout à fait. Si la méthode herméneutique repose sur des principes assez généraux pour s’appliquer à un objet aussi vaste que la culture numérique, elle gagne à être complétée par une méthode d’analyse mieux ciblée pour les questions spécifiquement littéraires. Le fait que la lecture joue un rôle central dans l’interprétation des textes des auteurs de littérature numérique, car ils utilisent souvent des techniques d’interpellation – comme l’adresse et le commentaire -, justifie que nous sollicitions également la théorie de la réception littéraire développée par Jean-Louis Dufays dans Stéréotype et lecture : essai sur la réception littéraire.

Au terme de ce travail d’herméneutique numérique, nous devrions être parvenus à montrer comment des “éléments” de la culture numérique se manifestent sous une forme littéraire dans les œuvres de la collection « Décentrements ».

Corpus

Étant donné que la littérature numérique québécoise est encore relativement récente, la recherche à son sujet n’en est qu’à ses premiers balbutiements. Et ce même si les initiatives allant dans le sens d’une réflexion théorique et d’une innovation pratique dans ce domaine (dont les coutours restent à délimiter) sont assez nombreuses. De plus, il y a fort à parier que ces essais et explorations se multiplieront au cours de ma recherche.

Le corpus consiste en la collection « Décentrements » de Publie.net.

Beauchesne, Sarah-Maude. 2012a. Les Je-sais-pas. Paris, Publie.net, Coll. « Décentrements », 82 p.

Beauchesne, Sarah-Maude. 2012b. Les Je-sais-pas-pantoute. Paris, Publie.net, Coll. « Décentrements », 88 p.

Lemieux, Audrey. 2010. Isodoro. Paris, Publie.net, Coll. « Décentrements », 143 p.

Lepage, Mahigan. 2009. Vers l’Ouest. Paris, Publie.net, Coll. « Décentrements », 82 p.

Lepage, Mahigan. 2011. La Science des lichens. Paris, Publie.net, Coll. « Décentrements », 74 p.

Marcotte, Josée. 2010. Marge. Paris, Publie.net, Coll. « Décentrements », 218 p. [Publié également chez Publie.papier (Hachette) en 2013, 212 p,]

Marcotte, Josée. 2012. La Petite Apocalypse illustrée. Paris, Publie.net, Coll. « Décentrements », 52 p.

Rioux, Annie. 2011. Filles du calvaire. Paris, Publie.net, Coll. « Décentrements », 61 p.