Archives du mot-clé numérique

4.6.4 Termes et tournures issus de l’époque numérique

(ou « issant » celle-ci…) [c’est à dire des manières de s’exprimer qui contribuent à forger ce que sera le langage numérique, en lui donnant sa forme particulière]

Qu’en est-il maintenant des termes issus directement de l’époque numérique ? Ils se font étrangement rares pour un livre paru en 2009. C’est que Vers l’Ouest est issu de la récupération de chapitres rejetés de Coulées, grâce au flair de François Bon, qui sont donc des souvenirs de voyage effectué entre 1995 et 2000. Comme il est né en 1980 et qu’il a réalisé ce périple suite à ses études secondaires, c’est donc environ en 1997 que l’on peut situer cette excursion. Or, à cette époque, le web n’avait que 3 ans, Netscape était le navigateur le plus populaire, les Mac étaient très lents et le portable n’existait pas. Il n’y avait pas de téléphones mobiles intelligents, ni de tablettes. Donc on ne rencontre pas les expressions wifi, Internet, ou d’autres comme « cellulaire » ou « SMS » car ces usages étaient encore relégués à la marge, voire réservés à l’élite. Pour téléphoner, il fallait aller dans une cabine téléphonique. On parle de photos, mais pas numérique, de répondeurs, mais sûrement avec enregistrement sur ruban magnétique. Les CD existaient mais la plupart des véhicules n’étaient pas équipés de lecteurs laser. Alors, le chauffeur « met des cassettes de musique country » (p. 69).

Cependant, les villes possédaient déjà de ces échangeurs, qui font qu’un entrelacs de routes constitue l’architecture intriquée de leurs abords. Et cela ressemble à l’indéchiffrabilité du code numérique pour les non-initiés. « On gra­vite dans les boucles qui conduisent au pont Jacques-Car­tier. En bor­dure s’im­posent des blocs ap­par­te­ments aux mille fe­nêtres. Au pied des blocs est le métro de Lon­gueuil relié à Mont­réal par un tun­nel sous le fleuve. On s’en­gage sur le pont, on va en­trer dans Mont­réal. » (p. 29).

On peut donc voir une analogie entre l’espace urbain et l’internet. La route est le réseau qui se déroule comme les communications filaires et satellitaires. Il faut passer par les circuits pour entrer dans l’ensemble des relations qui se maillent en ce noeud.

Il faut distinguer les villes qu’on approche le long de l’eau et dont on voit le profil s’élever à l’horizon, comme Montréal, Campbleton et New York, des villes qu’on aborde par le train qui nous fait entrer à couvert et éventuellement directement dans le métro avant d’en ressortir, comme on soulève une trappe. C’est l’analogie qu’il propose pour Paris. Et il parle d’une ouverture de bas en haut, ce qui pourrait être rapproché du principe du bottom up, dont la culture geek se ferait la défendressse. « On ou­vrira fi­na­le­ment la ville de bas en haut comme on lève une trappe. On se trou­vera dans une gare, on se dé­pla­cera sur des tapis rou­lants, on pren­dra le métro, on re­mon­tera à la sur­face. Et là et seule­ment là on se dira Je suis à Paris. » (p. 28).

ll prend un bon moment pour nous exposer ses analyses des différences entre les approches américaines et française, finissant par remarquer que pour New York, l’approche est hybride.

Sinon l’analogie avec la culture numérique dans Vers l’Ouest au niveau de l’histoire vient de ce que ce voyage prend la forme d’une sorte d’errance, proche de la navigation sur le web. Mais sur le plan du langage, la relation entre le monde numérique et l’écriture apparaît dans la prépondérance de l’imagination sur la réalité, soit dans une certaine métaphorisation du réel, inspirée d’observations bien fondées. Ainsi le sentiment que des séparations dans un Tim Horton vous font sentir comme dans un aquarium. (p. 63). « J’avais beaucoup d’heures à tuer. J’ai passé la majeure partie de la nuit à fumer des cigarettes et à parler avec des habitants de l’aquarium » (Idem). L’image est « prise au sérieux » par son créateur. Il s’y installe comme dans un univers inventé. Et le langage a se pouvoir de transfigurer l’expérience. « Dans l’aquarium on me parlait de forêt et de parc, de rivière, on me parlait français et anglais, on m’indiquait des territoires indiscernables. » (p. 64). On retrouve donc ici le thème de la déterritorialisation, et on se rend compte que le web peut aussi être vu comme un univers sous-marin dans lequel on s’immerge. Le sens de l’humour manifesté ici indique un peu l’esprit pince sans rire de l’auteur. Il ne se prend pas réellement au sérieux. Mais il expérimente vraiment avec sa perception.

4.6.5 Place importante de la culture orale (l’art de raconter)

Rappel des idées de Marshall McLuhan

Pour commencer nous rappellerons que nous sommes implicitement en dialogue avec Marshall McLuhan lorsque nous examinons l’impact des médias numériques sur notre société. Plusieurs voient encore aujourd’hui l’intellectuel torontois comme un penseur d’Internet avant la lettre. Or qu’a-t-il affirmé qui permet d’oser un tel rapprochement, alors qu’il discutait des médias électroniques certes, mais de ceux qui sont en voie d’être éclipsés par le web, les médias sociaux, les technologies mobiles et interactives (la radio, la télévision, le cinéma et le téléphone) ? Il avait indiqué que l’oralité prendrait sa revanche sur l’écrit et que l’on n’aurait plus besoin de passer par les médiations de l’écriture pour communiquer. On pourrait se voir et s’entendre à distance comme si nous étions en présence les uns des autres, ce qui ferait de nous des concitoyens d’un même village global. Cette prophétie, le web la réalise en partie. Mais ce qui a le plus fondamentalement changé est que nous n’avons jamais autant écrit. Mais c’est une écriture qui ne relève pas uniquement de nous. Nous sommes écrits davantage que nous écrivons. Malgré tout on peut dire que la parole aussi a cours plus que jamais. Mais accourt-elle nécessairement plus rapidement au moment où il serait le plus nécessaire qu’elle se fasse entendre? Quoi qu’il en soit, on peut dire que pour l’instant toutes les illusions rattachées aux possibilités d’Internet et des mobiles n’ont pas été perdues. On oeuvre à la mise en place des infrastructures et de la logistique qui permettront l’implantation des villes intelligentes. Et pour Vers l’Ouest, quel rôle y joue cet enthousiasme qui devait avoir la forme d’un pressentiment en 1997 ?

Voyons comment la spontanéité et l’ouverture s’y manifestent dans la présence de l’oralité.

Si on se rappelle le passage où M. L. relit le mot que sa mère lui a laissé la veille de son départ, on voit combien son rapport à l’écriture n’est pas si éloigné de la relation à la langue parlée. Des écrits plus théoriques nous le confirmerons, comme la fameuse série « Écrire, c’est courir sur un cri ». Mais comme ils furent écrits bien après l’expérience vécue relatée dans ces « chapitres » sauvés des eaux par François Bon, il se pourrait que le premier jet à tout le moins ait été davantage l’incarnation de leur principe que l’application des idées abstraites associées à cette conception de l’écriture comme alliée de la marche. Mais revenons à ce document qui témoigne pour l’affection de la mère à son fils.

« C’est daté du di­manche matin, sans plus. C’est adressé à mon pré­nom juif, le pré­nom que tou­jours j’as­so­cie­rai au ter­ri­toire du Bas-Saint-Laurent, au fleuve et à la cou­leur bleue. Ma mère dit qu’elle a pensé à quelques pe­tites choses du­rant la nuit. Elle me parle de tente et d’ar­gent, d’huile à mouche. Elle me dit que si ça ne marche pas j’au­rai tou­jours ma place ici. Tu as ta place ici tou­jours, elle écrit. Et elle signe Môm, comme ça. » (pp. 9-10)

« Ma mère dit », « Elle parle », « Elle me dit ». « Tu as ta place ici toujours, elle écrit ».

L’inscription de la trace de la parole maternelle permet d’en restituer la présence à différence de temps, à distance d’années même.

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2.2.4 Le numérique, entre rupture et continuité (par rapport à l’imprimé)

a) Le caractère éclairant du paradoxe associé à la poursuite de la performativité par l’intensification des médiations

i. Pour tenter de comprendre l’histoire de la civilisation occidentale
ii. Pour aborder la question de l’historicité de la condition humaine
iii. Pour identifier ce qui séduit les Québécois dans l’aventure numérique

La valeur heuristique de la littérature numérique (Bouchardon)

b) L’articulation plus poussée entre les faits et les valeurs

i. Constatée dans les transformations de l’identité par les métamorphoses du corps
ii. Explicitée par la notion de stigmergie applicable à la science et à la gouvernance

Enfanter l’inhumain (Dyens) – blogue http://t.co/u2TRuUuJ17 Lilian Ricaud

iii. Reconnaître que nos utilisations des techniques abréagissent sur notre être

Pour une théorie critique de la technique (Feenberg) et Le temps et la technique (Stiegler)

iv. Le projet d’intelligence artificielle n’évacue pas la nécessité d’une interprétation

La Grande conversion numérique (Doueihi)

v. Et nulle interprétation sans évaluation

Pour un humanisme numérique (Doueihi) et Corps et virtuel (Vitali-Rosati)

c) Le point tournant ne marque pas un virage à 180°

i. Le caractère excessif de la prophétie de McLuhan quant à la disparition de l’écriture

T’es où? Ontologie du portable (Ferraris)

ii. La tabula, le volumen et le codex étaient technologiques. Le livrel l’est autrement

Après le livre (Bon)

iii. La différence est essentiellement une question de mémoire et de mobilisation

Âme et iPad (Ferraris)

Cela n’est pas nouveau, mais il demeure pertinent de considérer le point de différenciation entre la civilisation d’avant et d’après le numérique en termes de déplacement du centre d’intérêt des développeurs de l’économie du point de vue de la production vers celui de la consommation. À ce chapitre une des théories qui mérite d’être considérée de près est celle formulée par Herbert Simon concernant l’avènement d’une société « riche en information » ce qui met de l’avant la nécessité de penser une économie de l’attention. Comme le dit Yves Citton, interviewé par Stéphane d’Arc : «  S’il y a bien quelque chose de nouveau, ce sont les accélérations induites par la diffusion massive de développements technologiques tels que l’ordinateur personnel, Internet ou les algorithmes des moteurs de recherche. » <https://lejournal.cnrs.fr/articles/lattention-un-bien-precieux&gt;. Cette formulation a l’avantage de conjuguer la question de l’objectivation de la mémoire Lire la suite

2.2.2 Quels rapports entre « numérique » et « culture »?

a) Culture et numérique sont-ils antinomiques?

Cela semble être la position des techno-sceptiques (pour ne pas dire des technophobes), ou des « puristes » (ce qui revient souvent au même). Mais la réalité est plus « mitigée ».

b) La précision « numérique » est-elle en voie de devenir superflue?

Voir à ce sujet le billet « Interfaces » sur le blog de recherche de Marcello Vitali-Rosati.

c) Des « valeurs numériques » et du défi de la numératie

[Ce point est à formuler (les compléments qui suivent ouvrent quelques pistes)]

Compléments intéressants annoncés dans la présentation du point 2.2 La question de la culture : comment aborder la « culture numérique »? :

C’est ici qu’il vaudrait la peine de parler de déprolétarisation (Stiegler) et du lien avec l’automatisation, qui représente une opportunité dans le sens où elle signifierait la fin de l’emploi salarié mais une ouverture vers le retour au travail véritable (synonyme de savoir), ainsi que de grammatisation et d’individuation qui sont les concepts qui fonderaient un ordre nouveau. On pourrait réfléchir au lien entre grammatisation et documentalité. Mais jusqu’à quel point les textes de nos auteurs nous permettent-ils d’aborder ces questions?

Voir l’article de Marcello Vitali-Rosati : « Culture numérique? »  et celui de Bernard Stiegler « Organologie » : Pourquoi ne pas proposer un rapprochement entre Stiegler et Stigmergie (Cf. Enfanter l’inhumain, d’Ollivier Dyens) – cf. le premier billet de mon blogue, Ruptare : Printemps ! Print Time ? Mais voir aussi le rapport avec Feenberg, qui pose la question dans une perspective critique, mais pas nécessairement méta-ontologique (comme le propose Marcello, qui dit dans le fond que l’ontologie disparaît avec la mouvance des formes de pensée sous la pression du numérique à toujours aller de l’avant). Mais il demande quand même comment l’écrivain évolue avec ses outils (dans un autre billet : l’écrivain et ses techniques : http://blog.sens-public.org/marcellovitalirosati/lecrivain-et-ses-techniques-question-iconographique/).

2.2.1 Pratiques de l’édition numérique

Certains intellectuels français ont commencé à étudier concrètement les pratiques en rapport avec les NTICs du point de vue de l’édition. On pense notamment à Jean Sarzana et Alain Pierrot qui, avec Impressions numériques, font le tour de cette modification des manières de faire, et qui furent parmi les premiers à parler d’édition « homothétique ». Un autre est Philippe Aigrain qui s’est questionné également sur les dimensions économiques de cette évolution de la chaîne du livre, dans Sharing. Car on aura compris que le livre papier ne disparaîtra pas du jour au lendemain en raison de la portabilité accrue des livrels. Mais il est évident que les habitudes des acteurs du milieu du livre sont fortement bousculées par les possibilités nouvelles que les supports numériques mettent à la disposition des lecteurs (annotation, recherche) et des auteurs (autopublication), et dont les éditeurs auraient tort de ne pas tenir compte.

a) Comparaison entre le papier et les supports numériques

D’un point de vue pragmatique (voire matérialiste), il est raisonnable de penser que les changements physiques qui se produisent lorsqu’on lit sur un écran par rapport ce qui se passe lorsque le texte lu est imprimé sur des pages de papier ne sont pas sans conséquences sur la signification même de l’acte de lire. Pour comprendre les effets de ces changements, il est possible d’adopter différentes perspectives. On peut réfléchir à la nature de l’objet livre. Quel est le support du livre numérique? Quelles en sont les caractéristiques? Comment cela modifie-t-il notre rapport à l’appréciation du sens? On peut aussi se concentrer sur les processus psychologique et biologiques qui sont différents lorsqu’on regarde une machine nous offrant différentes options, avec un écran rétro-éclairé ou non, vs lorsqu’on utilise un livre de poche ou cartonné pour accéder aux contenus que l’on est intéressé à lire. Une troisième perspective, qui est peut-être la plus appropriée pour saisir l’ensemble des enjeux Lire la suite

2. Élargissement de la perspective sur le champ (de la littérature numérique)

2.1 Définition, histoire et prise de recul critique
2.1.1 Définition
a) La définition qui fait autorité, celle de l’ELO
i. Qu’est-ce que l’ELO?
ii. Comment Katherine Hayles y est-elle reliée?
iii. « What is E-lit? » La définition de l’ELO
b) Analyse de la définition (comparaison avec d’autres)
2.1.2 Histoire
a) Origines
b) Situation présente
c) Point tournant
d) Comparaison France Québec
2.1.3 Prise de recul critique
a) Caractère insatisfaisant de cette (ces) définition(s)
i. Tautologique (circulaire)
ii. Dépend des exemples (pas universelle)
iii. Accorde trop d’importance à l’intensité processuelle comme critère (fait abstraction de l’aspect culturel du numérique)
iv. Exclut du coup toute la littérature homothétique, alors qu’elle pourrait être très pertinente (exprimer la culture numérique)
b) Proposition de décloisonnement (ouverture du champ à la littérature numérique au sens culturel)
i. Serait approprié d’adopter une autre perspective (culturelle)
ii. Distinction entre littérature numérique et littérature électronique

– Littérature électronique : focalisation sur l’intensité processuelle
– Littérature numérique : priorisation de l’expression de la culture numérique

2.2 La question de la culture : comment aborder la « culture numérique »?
2.2.1 Pratiques de l’édition numérique
a) Comparaison entre le papier et les supports numériques
b) Éditorialisation et inscription médiatique (médiation et poétique critique)
c) Comment la lecture numérique affecte-t-elle la culture?
2.2.2 Quels rapports entre « numérique » et « culture »?
a) Culture et numérique sont-ils antinomiques?
b) La précision « numérique » est-elle en voie de devenir superflue?
c) Des « valeurs numériques » et du défi de la numératie
2.2.3 Comment peut-on parler d’humanités numériques?
a) Le rapport essentiel de l’être humain à la technique
b) Des humanités numériques à l’humanisme numérique?
c) L’accent mis sur le processus automatisé rend-il caduque l’idée de « démarche » (au profit du résultat)?
2.2.4 Le numérique, entre rupture et continuité par rapport à l’imprimé
a) Le caractère éclairant du paradoxe associé à la poursuite de la performativité par l’intensification des médiations
b) L’articulation plus poussée entre les faits et les valeurs
c) Le point tournant ne marque pas un virage à 180°
2.2.5 Vers un nouveau rapport à l’identité
a) Identités numériques et droit à l’oubli
b) La fiction de la transparence, un affront à la remédiation
c) À la conjoncture médiatrice de l’espace et du temps