Archives du mot-clé multiplicité

iii. Lexique, phrases, aphorismes, recueils

« Décentrements » est une collection (formation anthologique) [Objet documental]
Une première hypothèse serait que cette ouverture se manifeste à travers le caractère anthologique de la culture, renvoyant à la fois à cette soif de savoir et à la volonté de promouvoir une nouvelle égalité entre les individus. Ce qui se traduit dans la culture geek, transposable à d’autres domaines que l’informatique, par un encouragement des initiatives provenant de la base, suivant le principe d’après lequel la révolution ne viendra pas d’une confrontation violente avec l’autorité, mais d’une systématisation des modes de fonctionnement remplaçant le top-down par le bottom-up. C’est l’idée de l’image du bazar par opposition à la cathédrale. Dans Vers l’Ouest, la manière dont cette ouverture se manifeste est par la mise à plat des émotions qui cèdent la place à la description de ce qui se produit et des paysages, à commencer par la route, premier personnage. Mais comment cela se rapporte-t-il à la culture du Bazar telle que l’a définie Milad Doueihi? Rappelons-nous que ce n’est plus seulement le rapport à la propriété des moyens de production qui est considéré ici, mais la mise en oeuvre des moyens pour diffuser la compétence numérique. (cf. 3.1.2, citation de CN, p. 165)

Il conviendrait ici de mettre en rapport la réflexion que nous venons de faire sur l’importance de la disponibilité des lecteurs à l’émergence de nouvelles interprétations, à partir des propositions contenues dans les textes, avec la valorisation de la culture anthologique, mise en évidence par Doueihi, et que semblait confirmer, du sein même de la collection que nous étudions, la présence d’un livrel en forme de lexique (La Petite Apocalypse illustrée, de Josée Marcotte – cf. 4.4.4). En effet, ce caractère étal de la matière qui constitue le texte, cela doit donner un sentiment de liberté quant à l’itinéraire qui permettra de couvrir tout le territoire que représente l’ouvrage. Or ce rapport entre ce qui est étal (comme dans un bazar) et l’égalité inter-individuelle (serait-ce entre des phénomènes impersonnels comme les couleurs), elle apparaît assez explicite déjà dans Vers l’Ouest, de Mahigan Lepage. Déjà, sa fascination pour l’idée d’étale nous vient de ce qu’il emploie ce mot d’une manière peu coutumière (comme substantif ). Parlant du stade, il dit : « De l’étale de la ville en re­trait se dresse un haut mât pen­ché sur une grosse sou­coupe » (p. 26). Mais « étale » est un terme maritime, un nom masculin : « Moment où le niveau de la mer ou d’un cours d’eau est stabilisé. » (Larousse). Il semble le savoir puisqu’il se réfère à un mât pour parler de la tour du stade, quoique dans ce cas-ci ce n’est pas une image, puisque c’est bien ce dont il s’agit, étant donné qu’il sert à soutenir la toile servant de toit à l’amphithéâtre… Par ailleurs il s’en sert à nouveau pour qualifier la ville, cette fois en tant qu’adjectif. « Le ter­mi­nus d’au­to­car se trouve dans une par­tie plus étale de la ville » (p. 33). Le fait de s’étaler est attribué à la route, en décrivant l’asphalte qui « continue de s’étendre » alors qu’il est aux marges de Montréal (p. 25). La notion prend vie avec le verbe « se dérouler ». On voit évidemment l’analogie avec le rouleau de papier. C’est une analogie classique entre le chemin et l’écriture que l’on retrouve déjà dans Le Rouge et le noir de Stendhal, lorsque le roman est défini par le narrateur comme un miroir brandi le long du chemin. Les tons de rouge et de noir, sont, rappelons-le, ceux qui s’entremêlent comme les couleurs fondamentales du bitume constitutif de la route. On pourrait même dire que phénoménologiquement, l’enroulement du rouge et du noir est constitutif de la route telle que nous la percevons, lorsqu’on y migre Vers l’Ouest, comme a tenté de le faire Mahigan Lepage avec un succès mitigé (c’est aussi le récit d’un échec partiel).

La notion de Beat est évoquée lorsqu’il mentionne que ses amis et surtout lui sont perdus. « Donc j’étais perdu, de tous mes amis j’étais sans doute le plus perdu » (p. 7). Elle nous ramène à cette idée d’égalité que nous voyons associée à ce qui est « étale ». Voici où le rapport apparaît. « C’est en­core et tou­jours la prai­rie, qui tout éga­lise. » (p. 68).

Sinon, la culture anthologique se manifeste peut-être dans ce récit, par l’énumération des noms des villes que l’on traverse. Mais comme elles ne sont pas vécues, elles font l’objet d’une reconstitution a posteriori. Cela fait partie de la réalité du monde cartographié. Si le monde se présente concret comme ruban d’asphalte se déroulant, et succession de panneaux de circulation. Il n’en demeure pas moins qu’il est plus facile que jamais de le survoler à l’aide d’une carte et d’y repérer les agglomérations qui jalonnent notre parcours.

« Je viens à peine d’at­ter­rir sur la route que déjà je me sens seul. Une voi­ture m’a pris en stop et m’en­traîne vers Ot­tawa. On pense peut-être aux vil­lages qui ja­lonnent de l’autre côté de la ri­vière Ou­taouais, Fa­cett, Mon­te­bello, Pa­pi­neau­ville, Plai­sance, Thurso, Mas­son. De ce côté-ci de la ri­vière je ne connais pas le nom des lieux. Il y a Com­ber­land je crois. Pour moi ce côté-ci de la ri­vière Ou­taouais n’est rien que route et pan­neaux. » (pp. 35-36).

Ce passage est emblématique de ce que représente le passage à la culture numérique. Soit l’imprégnation de la réalité par la philosophie via l’introduction du rapport phénoménologique à l’existence vue la strate supplémentaire de référence perceptuelle que vient introduire le numérique. La virtualisation c’est surtout la possibilité de comprendre comment ça fonctionne en décomposant la perception en moments discrétisés. Et ce qu’on comprend d’abord, c’est que c’est à nous que revient la responsabilité d’établir les ponts entre les points. Et les points eux-mêmes, à la limite, n’existent peut-être que dans notre imagination.

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ii. L’indexabilité, une disponibilité des textes pour la lecture

S’orienter dans le virtuel (Vitali-Rosati)

Il faut le dire, les livres de Publie.net ne sont pas nécessairement conçus pour être particulièrement ‘Indexables’. Ce qui serait une qualité fort pertinente pour répondre aux exigences du web « sémantique » (où les métadonnées informent les objets de manière plus transparente) en particulier. Quoique le web sémantique exige surtout que les documents (y compris les oeuvres hypermédiatiques – comme le sont les livres numériques, même les moins sophistiqués) soient indexés (accompagnés des informations pertinentes les concernant pour faciliter leur repérage et leur utilisation). Idéalement, il faudrait qu’ils soient décrits au moyen de métadonnées pertinentes, et conformes à des normes respectant des critères d’interopérabilité. À cet égard, les versions ePub des livrels ont au moins l’avantage d’être réalisés à partir de documents structurés fondés sur XML et utilisant le XHTML comme langage de balisage pour les contenus. Mais la coopérative n’avait pas les moyens de s’assurer de paramétrer leurs livrels pour aller plus loin en utilisant un schéma RDF pour la description des contenus, ou en utilisant une couche de métadonnées supplémentaires visant à indiquer des informations à propos des parties ou des chapitres. Le lecteur est livré à lui-même et le moteur de recherche aussi. Du coup. il n’y trouve que… ce qui s’y trouve! En ce sens cette collection ne prend pas autant avantage des possibilités du numérique malgré les efforts pour instaurer des manières de faire autres (dont l’écriture à quatre mains, les résidences numériques d’auteurs sur nerval.fr et sur le blogue de François Bon, le tiers livre). C’est déjà beaucoup mieux que ce que la situation de la majorité des livrels homothétiques dans lesquels les maisons d’édition investissent bien peu pour le prix qu’elles les font payer. Un autre des avantages des « volumes » des différentes collections de publie.net est qu’ils ne sont pas protégés par DRM, restriction à l’accès qui est optionnelle avec le format ePub (norme supportée par l’IDPF – comme le XHTML l’est par le W3C – et qui fut adoptée par l’IPA (ePub3, 2013) parce qu’elle permet justement la protection des droits de reproduction). Publie.net a plutôt opté pour le filigranage afin que l’on puisse savoir si l’ouvrage appartient réellement à la personne qui l’utilise. Mais ils ont décidé de retirer ce marquage à l’achat depuis 2014. Donc, les livrels peuvent être prêtés et même donnés sans problème. On fait confiance à la bonne volonté des lecteurs pour acheter leur copie. Déjà, ce facteur d’ouverture au partage est celui qui contribue le plus à rendre les textes disponibles, en favorisant leur circulation.

Du point de vue de l’indexation, la table des matières joue un rôle crucial pour les lecteurs et elle représente même un des rares suppléments de fonctionnalité qu’apporte le livre numérique homothétique par rapport à son équivalent papier. Un certain flou existe autour de la manière dont on peut annoter des livrels de manière à conserver ces métadonnées produites par les utilisateurs. Les signets ne sont pas toujours synchronisable (dans Calibre, par exemple, c’est difficile), et on peut craindre que ces informations se perdent à l’occasion d’une mise à jour du logiciel ou s’il cesse de fonctionner dans un nouvel environnement.

Parmi les livres étudiés, Vers l’Ouest est dénué de toute table des matières. En le lisant on peut y adjoindre son propre système de repères en marquant par des signets nos propres découpages du texte. En ce sens, il demeure tout à fait indexable. De plus, on peut copier-coller le texte et le réorganiser dans un logiciel de traitement de texte, ou dans une base de données en découpant les passages qui sont des réflexions s’ajoutant aux descriptions, les souvenirs renvoyant au passé, les actions contribuant à l’évolution de la situation et les péripéties épiçant le voyage comme des aventures dans l’histoire. Mais il faut se rappeler que Vers l’Ouest résulte de la récupération de chapitres élagués de Coulées (cf. corpus secondaire, dans la bibliographie). Et on devrait aussi se rappeler que les « récits de soi », les « récits d’apprentissage » et les « récits de voyage » forment toute une constellation qui s’enracine dans une vaste tradition. Toutes ces informations devraient demeurer présentes à l’esprit lorsque nous lisons… Mais, avec le numérique (caractérisé davantage par l’enregistrement que par la « présence immédiate » comme le croyait McLuhan, tel que les travaux de Maurizio Ferraris concourrent à le montrer), il pourrait y avoir délestement de la mémoire (c’est un des traits « positifs » du numérique qu’a le plus fortement soulignés Michel Serres – avec son image controversée de Saint-Antoine marchant sa tête entre les mains – vue la libération de la puissance intellectuelle pour réfléchir et imaginer davantage de possibilités d’interrelation) et inscription de ces informations dans l’enveloppe du document (métadonnées encapsulées dans le fichier .opf dans le cas des livrels ePub2).

Certains termes et expressions plus obscurs demanderaient explication, comme talweg ou « les Plateaux ». Il y a parfois des éléments qui relèvent de la création d’une mythologies personnelle, mais d’autres (ou les mêmes) peuvent plutôt (aussi) renvoyer à des éléments de la culture partagée (locale ou humaine en général).

Mais, à travers tout cela, il ne faut pas perdre de vue que nous sommes aujourd’hui en mesure d’accéder à beaucoup d’informations en effectuant des recherches. C’est donc peut-être l’indexation des informations extérieures au texte qui est la plus importante? Si tel est le cas, des applications pourraient être conçues pour nous suggérer des liens entres les termes contenus dans le récit, en tenant compte de leur sens dans le contexte du discours environnant, pour avoir des suggestions de liens à effectuer avec d’autres textes ou connaissances. C’est ce que propose un projet d’application appelée Marmalades consistant à appliquer un algorithme de lecture à nos livres numériques afin de pouvoir accéder à des informations en ligne en sélectionnant une segment du texte que nous lisons (voir ces quelques vidéos, pour avoir une idée de ce que donnerait une telle lecture enrichie par la combinaison de recherches sur le web et des indications fournies par l’interprétation du mot ou de l’expression pointée, en relation avec le contenu de la page courante analysée par un algorithme d’intelligence artificielle). Le caractère dynamique de la lecture numérique proviendrait alors directement de la mise en oeuvre de principes issus de la culture numérique dans un sens qui combine l’informatique, le web sémantique et les interfaces intégrant de l’interactivité (en cliquant sur un mot ou une expression, on accèderait non seulement à son sens mais à un ensemble d’autres phénomènes auxquels il/elle renvoie, non pas dans l’absolu, mais en tenant compte du contexte de la lecture – avec certaines limites bien sûr). Actuellement le site du projet est indisponible (29 août), car le lancement aura lieu le 1er septembre (rendez-vous sur http://marmalad.es/ ). Jeff Lizotte, un des fondateurs de Sid Lee, affirme qu’il tient particulièrement à ce projet, pour lequel il a quitté une boite très lucrative, et qu’il développe avec Mathieu O’connor depuis au moins un an et demie (mars 2013).

Cependant, ce qui est vraiment dynamique dans la culture numérique, ne l’oublions pas, c’est la part active que les lecteurs peuvent prendre dans la construction du sens. C’est ce que nous explique Marcello Vitali-Rosati dans son texte « Auteur ou acteur du web? », où il éclaire le concept d’éditorialisation. Comme il l’a réexpliqué plus tard, nous pouvons dire que les interactions que nous avons avec le réseau laissent des traces de sorte que nous écrivons sans le savoir lorsque nous effectuons des recherches, car ces recherches, leur provenance, le contexte de navigation dans lequel elles s’effectuent sont enregistrées. Cette écriture est le fait des moteurs de recherche et des sites qui recueillent de l’information sur nous lorsque nous sommes connectés, mais elles sont aussi le fait des relations que nous proposons entre des nouvelles et des souvenirs personnels, des lectures et des évènements historiques, des livrels et des livres. C’est ainsi qu’on se rend compte que la culture numérique est « contaminée » (elle n’a rien contre ça…) d’emblée par des ensembles de connaissances préalables, plus ou moins formalisées et par des attentes qui relèvent en partie de l’imaginaire quant à ce que les nouvelles technologies peuvent nous aider à accomplir. De ce point de vue, nous pouvons légitimement parler de « mutation culturelle », même si la recherche de continuité est au coeur de ce qui donne sens à ce type de dénomination. En effet, que cherchons-nous à faire avec « les Internets », comme disait Xavier de la Porte lorsqu’il animait Place de la toile, si ce n’est « (re)créer du lien »?…  A cette différence près que les « liens » deviennent le lieu d’enjeux extrêmement divers et pas toujours explicites. Un des devoirs des « intellectuels » sera de déterrer les substrats politiques des présupposés qui président à l’édification de ce nouvel espace d’action. La mobilisation des consciences, et des « acteurs » (les éditorialisateurs sont toujours dotés de corps, qu’ils soient hommes ou machines – bien que celles-ci ne soient pas des robots, la plupart du temps, comme nous le rappelait Bernard Stiegler) constitue donc un des points de vue sous lequel il vaut la peine d’étudier l’évolution du web. Mais qu’on ne doute pas que celle-ci prolonge l’évolution biologique et qu’il y a contamination des deux ordres d’organisation de la vie. Cependant l’effet n’est pas linéaire. Il est systémique. Voici le fondement de la problématique soulevée par l’idée de changement de paradigme. Mais comme le dit Maurizio Ferraris, le propre des NTICs, c’est davantage de révéler les modalités de fonctionnement politique de nos cultures, sous tous les rapports (rapport à la vie et à la mort, à la mémoire et à l’oubli, à l’identité et à la différence) que de créer du « radicalement neuf ». Pour replacer ce grand questionnement philosophique en perspective littéraire, il convient de revenir à la façon dont notre usage des langues est modifié par la médiation des réseaux (qui sont toujours des réseaux d’appartenance mais en un sens extrêmement labile) émergents et de réfléchir sur cette question : « comment entrons-nous en « concurrence » avec nous-mêmes en cherchant à nous conformer à la norme? ».

Mais pour ce qui est des auteurs que nous avons tenté de suivre pour ce mémoire sur la manière dont la littérature québécoise s’inscrit dans le nouveau contexte culturel, je dois dire que la plupart des auteurs semblent résister – outre les limitations inhérentes aux moyens réduits de la coopérative publie.net pour révolutionner les livrels – à l’invasion de la culture numérique. Mahigan Lepage, il faut le dire, a dû écrire la première version du récit de son trajet vers 2001, alors que le seuil de « non retour » – que nous situons vers 2008 – n’était pas franchi. Son aventure survient à un moment où le web n’en était qu’à ses « balbutiements » (pour les profanes). La mobilité n’était pas un fait social courant (;o)). Mais cela n’empêche pas celui qui est devenu directeur de la collection « Décentrements » de parler beaucoup de ça: de mouvement, de la route, du voyage. Comment on « s’arrache », à un lieu, à une situation, à un destin? Telles sont certaines des questions que se pose « Le dernier des Mahigan« . Et, de ce point de vue, une partie de son propos est relativement classique sur le plan de valeurs humanistes véhiculées. Il y est question d’assumer ses choix, d’aller à la rencontre de qui on est, quitte à se confronter à l’échec, à l’erreur ou à l’errance. D’ailleurs, les écrits des autres auteurs québécois de Publie.net vont dans le même sens à plusieurs égards. Le travail de ces écrivains numériques francophones semble avoir tourné beaucoup autour de la recherche d’un équilibre entre affirmation de soi et exploration des sens possibles de l’existence.
En fin de compte, le goût de s’ouvrir aux possibilités de ce monde est peut-être ce par quoi ces quatre jeunes femmes et ce jeune homme ont le mieux intégré la culture numérique naissante, et en ce sens ils en sont d’excellents représentants. Mais, on pourrait se demander si, bénéficiant d’une formation littéraire universitaire, ils se retrouvent en porte-à faux par rapport à ce nouveau paradigme? Mais le fait qu’ils soient « cultivés » à la fois sur le plan littéraire et du point de vue de la société numérique ne devrait pas les rendre inaptes à évoluer au sein de ce « nouveau monde » sous prétexte qu’ils auraient encore un pied dans l’ancien. Cela signifie peut-être, cependant, qu’ils seront moins « tragiques » comme « personnages » que ne le fut Bérénice Einberg, dans L’Avalée des avalées, lorsqu’elle fut aux prises avec le passage à l’âge adulte.

Ultimement, donc, c’est davantage dans la disponibilité des auteurs au monde dont ils font preuve par leur écriture axée sur l’exploration, la découverte et la rencontre d’une vérité qui ne se veut pas définitive que l’on retrouve la marque de la culture numérique dans leurs livrels homothétiques. Mais alors comment retracer dans la forme, le style ou le rythme des signes d’ouverture des auteurs à la réalité de leur temps qui est faite de changement à un point rarement atteint auparavant?

i. Fragments, historiettes et périodes

Déconstruire le mythe du virtuel comme monde séparé du nôtre

Le monde des imaginaires littéraires en contexte numérique n’est donc pas déconnecté de la réalité corporelle. Le numérique n’est pas non plus en train de modifier notre corps au point de reprogrammer le génôme humain. Le numérique est devenu essentiel à la vie culturelle des peuples de la Terre, et cela aura des conséquences difficiles à évaluer sur l’avenir de la civilisation. D’un côté cela accélérera l’unification des races et des parties du monde. D’un autre côté cela entraînera peut-être un isolement accru des individus et une augmentation du sentiment de désespoir lié à la solitude effective des êtres entourés de milliers de semblables qu’ils ne connaissent pas alors que des millions d’étrangers sont officiellement leurs amis potentiels, des relations accessibles ou avérées sur les réseaux sociaux.

Le fait que les individus aient plus que jamais tendance à se raconter ne devrait pas nous surprendre. La question de savoir jusqu’à quel point ils sont fidèles à la vérité mérite d’être posée. Mais, si nous ne pouvons présumer qu’ils ou elles seront de mauvaise foi, il vaut mieux admettre que chacun est libre de transformer l’image de soi qu’il projette via les nouveaux nouveaux médias. Par contre, on a aussi souligné comment il deviendrait compliqué de déjouer les mécanismes mis en place par les fournisseurs de services pour s’assurer de collecter des données valables concernant notre identité, pour être en mesure de revendre ces informations plus cher à des compagnies voulant acheter de la publicité diffusée via leurs plateformes et ce en rapport étroit avec les utilisateurs qui s’en servent effectivement.

Cela justifie peut-être aussi le caractère parfois lacunaire, voire crypté de l’information que les auteurs numériques distillent à propos d’eux-mêmes dans leurs écrits. Les formes brèves, les historiettes qui restent en surface, les clins d’oeils anodins en apparence, les confessions trop crues pour être vérifiables, cette ludicité de l’expression qui se moque de notre voyeurisme tout en le nourrissant, comme le fait que Mahigan Lepage réfère à plusieurs reprises à son prénom juif sans jamais nous le communiquer. Qu’est-ce que cela signifie? Quelle différence entre son prénom juif et son prénom chrétien? Possède-t-il aussi un prénom laïque? Mahigan est-il amérindien, comme le Mohican auquel réfère le titre de son blogue (le dernier des Mahigan). Sa « race » lui importe-t-elle autant? Se sent-il viscéralement attaché à sa religion? Ou est-ce que ce n’est qu’une diversion. Avec le numérique, une seule chose est sûre, le terrain est glissant. Les micro-nouvelles sont alors comme autant de billes sur lesquelles on peut perdre l’équilibre. Et c’est ce qui rend l’exploration de cet espace excitant. On ne sait jamais sur quelle perle on va tomber (au milieu de nombreuses baudruches, il est vrai). Cela n’est pas un fantasme. Ce n’est pas non plus une représentation imagée. Chaque propos est un atome de ce monde culturel qui est le nôtre. Tous n’ont pas le même degré de visibilité et chacun n’y a pas accès avec la même facilité. Il n’est pas donné à tout le monde de se sentir à l’aise que ce soit en flottant grâce à la tension superficielle de cette mer d’informations, ou en y plongeant carrément. Mais une chose est certaine, qui s’y frotte s’y pique. Et ces épines numériques ne sont pas sans puissance de pénétration.
Enfin, à vous de juger.

5.1.2 Médiation – virtualisation

[À mettre en rapport avec 3.1.2 (Une dématérialisation plus physique que l’on croit)]

Nous l’avons dit, il est erroné de croire que le numérique signifie « dématérialisation ». Certes, pour les individus que nous sommes, c’est l’impression qu’on peut en conserver. Une bibliothèque complète peut entrer dans un téléphone mobile. C’est une révolution inimaginable. Mais le réseau commence à peser lourd sur l’écosystème et il faudra réduire notre consommation de bande passante et d’électricité pour ne pas être obligés de fermer interner si on veut survivre. Je ne suis pas prophète de malheur. On ne se rend pas compte de ce que ça coûte. Il y a tant d’intermédiaires qui entrent en ligne de compte pour arriver à la connectivité constante à laquelle nous sommes habitués. Mais là n’est pas le problème. C’est plutôt la solution. Le problème est que ce sont les mêmes fermes de serveur qui hébergent toute l’information qui circule à travers le web, celles de Google, d’Apple et de quelques autres gros joueurs, comme Microsoft, Facebook et Amazon. Si nous sommes soucieux de protéger nos données personnelles, il y a beaucoup d’information qui ne vaut pas grand chose que nous partageons volontiers. Il y a là un gaspillage éhonté. Mais en même temps, les possibilités de création ne doivent pas être jugulées au nom de la survie de l’humanité. Quel sens aurait la vie sur cette terre sans horizon de nouveauté? Le problème est difficile. Ce qu’on nous permet de partager est monétisé. Le médiocre circule librement et nous sommes privés de formation pour comprendre les enjeux associés à cette situation toxique pour notre jugement.

Comprendre les enjeux juridiques, politiques et éthiques (et les contraintes techniques)

Mais comment cette préoccupation pour la qualité de ce que nous faisons et la nécessité de développer une littératie numérique suffisante pour être en mesure de critique ce qui doit l’être sans rejeter en bloc tout ce qui a trait aux technologies de l’information, comment ces aspects politiques et éthiques transparaissent-ils dans les écrits de nos auteurs, de manière à ce qu’on puisse parler d’une participation à l’humanisme numérique, d’un point de vue littéraire?

Dans Vers l’Ouest, on le voit, il y a un refus s’engager frontalement dans les débats. Mais en même temps, on y retrouve des observations qui démontrent bien que la question de la langue, de l’exploitation des francophones au Canada n’est pas réglée. Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark disait Shakespeare. On pourrait dire la même chose du Québec, d’ailleurs, puisque nous sommes capables de nous poignarder dans le dos, comme le montre ce qui se passe quand Mahigan ne se réveille pas pour son travail de nuit et qu’il est immédiatement dénoncé.

La charge utopique de ce récit de voyage est évidente. Elle n’est pas sans son contrepoids de réalisme. D’un côté il souhaite vraiment sortir d’un carcan. « Enfin j’étais libre, j’al­lais quit­ter le pays noir, la mai­son du père, j’al­lais ten­ter ma chance sur la route. » (p. 43). D’un autre côté, il se rend bien compte que sa révolte est presque vaine, et c’est d’autant plus difficile que ses parents ont déjà effectué une sorte de pseudo révolte qui était déjà mimétique. « J’étais fils de ré­volte. Je ne pou­vais que re­jouer la ré­volte de mes pa­rents. Donc j’étais perdu, de tous mes amis j’étais sans doute le plus perdu. Mais je vou­lais quand même ten­ter le coup. De toute façon je n’avais pas le choix. » (p. 7).

Comment celui qui est « fils de fils » peut-il croire être le « premier fils »? On voit là un motif qui se rapproche de celui du drame de Jésus Christ, qui a déjà un père humain, et qui est donc fils de l’homme en même temps que fils de Dieu. Comment peut-on le croire? Au mieux, il est peut-être un héros…

Sharing de Philippe Aigrin, Impressions numériques de Jean Sarzana, Démocratie et Internet de Dominique Cardon

Ce qui est frappant, c’est cet effet de différé qui contraste avec tout ce qu’on est habitué de voir ou d’entendre dans les réseaux sociaux, lorsque Mahigan Lepage nous exprime que ce qu’il nous décrit est le fruit d’une ressouvenance, qui arrive comme à travers la brume du rêve. La médiation est donc ici d’abord celle de la mémoire. Mais c’est aussi une reconstitution imaginaire. Et le fait de nous pas dire comment il se sent aide à conserver un voile de pudeur sur les évènements.

C’est ce qui permet à la fiction de jouer son rôle. Et sur ce point, il faut souligner que le flou est accentué par le fait que les auteurs se construisent une identité en ligne. L’écriture de leurs histoires est-elle sans rapport avec ce jeu d’auto-définition publique? Non, mais cela n’enlève rien à la valeur de ce qu’ils écrivent. Cependant que penser des écritures qui semblent contenir des confidences. Quand la pudeur manifeste nous indique que l’individu est timide, doit-on réserver son jugement sous prétexte que ce pourrait être un procédé littéraire? « Je me vois ap­pe­lant ma mère dans la ca­bine té­lé­pho­nique, parce qu’elle m’avait de­mandé de l’ap­pe­ler sou­vent et parce que je m’en­nuyais cer­tai­ne­ment. » L’auteur a-t-il intérêt à inventer que sa mère lui avait demandé cela? Doit-on remettre en cause le fait qu’il l’ait appelée? Peut-on douter de ce qu’il s’ennuyait d’elle? Le fait qu’il ajoute « certainement » ne fait que nous dire qu’il peine à l’avouer mais qu’il ne peut le nier. Mais le « je me vois » pourrait laisser entendre que ce souvenir n’est pas très fiable. Ou, au contraire, cela peut dénoter qu’il est très net, comme présent sous les yeux du narrateur. Mais le narrateur est-il l’auteur? Comment cette question évolue-t-elle avec le numérique. Nous avons vu que le rôle du lecteur concret était accru. Mais l’auteur demeure celui qui établit le texte. L’éditeur aide à sa révision lorsqu’il y en a un. Mais le processus est peu documenté. Il y a donc d’abord une relation de confiance. Et une volonté de permettre à une parole de s’exprimer. Chacun est responsable de ce qu’il écrit. Mais les lecteurs ont le dernier mot quand à l’histoire qu’ils « reçoivent ». Ils y ont certainement « mis du leur ».

5.1.1 Multiplicité – discrétisation

[À mettre en rapport avec 3.1.1 (La relation entre « virtualisation » et écriture)]

Formes brèves, indexables ou périodisables et culture anthologique

D’après ce que nous pouvons observer dans Vers l’Ouest, la manière dont le texte se présente est plutôt marquée par l’unité que l’éclatement auquel on s’attend lorsqu’on parle de fragmentation en pensant à la discrétisation qui sous-tend, techniquement, les médias numériques. C’était en partie sur le constat de cette fragmentation des contenus, se présentant généralement sur la toile sous forme de morceaux épars, difficiles à recenser, que Milad Doueihi se basait pour dire que nous entrions dans une ère de l’inventaire. Ce qui l’amenait à proposer une caractéristation de la culture numérique comme « culture anthologique ». Pourtant, nous avons vu aussi que le caractère continu du syntagme que forme le premier opus numérique de Mahigan qui semble ne former, à la limite, qu’une seule phrase, masquait une plus grande analogie qu’il n’y paraît de prime abord avec, précisément, ce sentiment de confusion généralisée qui nous saisit la première fois qu’on aborde le web, où toute la masse des données qui y circule y formerait un immense spaghetti indifférencié et inextricable, si nous ne pouvions nous appuyer sur des méthodologies de sélection de l’information qui demeurent d’ailleurs fort lacunaires jusqu’à ce jour, où le web sémantique tarde à s’implanter. Donc, cette image de bloc, qui résiste – en un premier temps – au déchiffrement, ne fait pas que figurer l’apparence de la route se déroulant à l’infini devant nous. Elle mime en même temps la résistance à la lecture, l’opacité de la toile qui noie toutes les données discrétisées dans un amalgame inintelligible, lorsqu’on ne dispose pas de moyens d’appropriation personnalisés, adaptés à nos besoins de compréhension.

L’impression que le texte fait masse cède d’ailleurs rapidement la place au sentiment qu’il forme un espace, une étendue, qui – telle la représentation courante du web comme une mer sur laquelle on peut surfer – constitue une surface qu’il nous serait loisible de parcourir. [Le caractère plus ou moins ouvert de la zone du web où nous nous trouvons dépend en partie de la possibilité qui nous est donnée ou non de mettre en rapport les points auxquels nous avons immédiatement accès par notre réseau et d’autres qui en seraient fort éloignés ne fut-ce de l’interrelation constante des différents points de jonction les uns avec les autres.] Malgré tout, la deuxième observation qui nous frappe, passé le premier moment d’inquiétude dans ce nouveau milieu, c’est que chaque segment existe bel et bien dans un cadre, c’est à dire que toute phrase, ponctuée ou non, toute citation, appartient à une portion du discours qui s’associent aux autres d’abord par la rupture de ton qui marque le rythme de la scansion. C’est donc la respiration qui accompagne la démarche de lire qui structure finalement le mode d’organisation du texte, dont le lien avec la narration n’aura jamais été plus évident, depuis que le rôle des lecteurs aura été ainsi catapulté à l’avant-plan. Cele nous ramène à la remarque que nous faisons que c’est en nous orientant dans ce dédale apparent que nous commençons à en configurer la carte mentale. Il y a là quelque chose qui rejoint, sans la médiation habituelle des manettes et de leurs boutons, la notion de littérature ergodique, où les sensations proprioceptives deviennent fondamentales dans la relation que les « récepteurs » entretiennent à la formation du sens. Mais ces sensations se passent, dans une certaine mesure, de mouvement visible, ce qui ne veut pas dire qu’ils soient moins signifiants pour autant. Certes il y a eu des précurseurs, comme Joyce qui utilisa déjà le principe de la période marquée par des répétitions indiquant les unités de lecture autrement que par la ponctuation, dans Ulysse, comme on s’en souvient. Mais il n’en demeure pas moins que même l’idée de Lector in Fabula, développée par Umberto Eco, n’attribuait pas, in concreto, un rôle aussi important qu’au lecteur réel, puisque celui-ci était en fin de compte, prévu par l’auteur dans son effort de structurer « sémiologiquement » la relation entre le narrateur et son « lecteur idéal » (le narrataire).

C’est ainsi que, même lorsque la lecture pourrait aussi bien être linéaire (comme l’idée d’une sorte de rouleau nous y invite à le penser), la périodisation se produit inévitablement, ne serait-ce que sur la base de notre incapacité radicale à tout ingérer le récit d’un coup. N’en déplaise à Ray Bradbury, manger un texte ne nous le fera pas apprendre par coeur. Et même si on dévore une histoire, on en manquera forcément des bouts. De sorte que la forme narrative, la composition et la mise en ordre du discours sont dissociés en partie de la mise en « chaîne de caractères » (array en anglais) du texte formant le livre « physique » (aussi dématérialisé soit-il) puisque la responsabilité des lecteurs concrets devient le premier chapitre du contrat de lecture qui se forme désormais en contexte numérique. Cele est peut-être la principale nouveauté amenée par la culture numérique, qui entraîne la véritable multiplication des versions de l’oeuvre, chaque lecture entraînant sa propre cristallisation du sens, dans un parcours singulier, toujours personnel, de lecture. Cela ne veut pas dire que toutes les lectures se valent. Les lectures seront plus souvent que jamais morcelées, voire incomplètes. Il y a des avantages et des inconvénients à ces changements du point de vue de la valorisation de l’intertextualité notamment. Mais il faut reconnaître que la capacité à procurer un momentum à la lecture est une force qui rend un lecteur plus puissant. Son interprétation de l’oeuvre gagnera en réverbération, et son pouvoir d’attraction rendra davantage de lecteurs sympathiques à la source de son plaisir qu’un lecteur apathique, n’intégrant pas ses appréciations personnelles des oeuvres à ses autres discours médiatisés. Et nous ne présumons pas ici que toute lecture personnelle est forcément subjective et consacre le relativisme esthétique en art. Un rapport entre sensibilité et rhétorique sera sûrement à redéfinir dans les années à venir, sur le base d’une meilleure compréhension de l’être humain, ébranlé dans son identité par les heurts que son « développement » a provoqués sur l’écosystème global dont il dépend.

i. Fragments, historiettes et périodes : des touts courts…

ii. L’indexabilité, une disponibilité des textes pour la lecture

iii. Lexique, phrases, aphorismes, recueils, « Décentrements » est une collection