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d) Décontextualisation due en partie aux contraintes de l’édition (laisse songeur)

Caractère incomplet des descriptions, allusions, ellipses, incohérences, changements de registre (tout pour nous déstabiliser?)

« Une voiture m’a pris en stop et m’entraîne vers Ottawa. On pense peut-être aux villages qui jalonnent de (sic) l’autre côté de la rivière Outaouais, Facett, Montebello, Papineauville, Plaisance, Thurso, Masson. De ce côté-ci de la rivière je ne connais pas le nom des lieux. Il y a Comberland je crois. Pour moi ce côté ci de la rivière Outaouais n’est que route et panneaux » (p. 36-37). On constate que les noms des villages évoqués sont ceux que l’on peut retrouver sur une carte. Ce serait la face abstraite du voyage. Le visage phénoménologique de la route ce sont l’asphalte et les panneaux. La matière et les signes. Mais cette décontextualisation n’est encore que partielle. Il faudra voir quand les souvenirs prendront le relais du présent comme on sera largué. « Je ne traverserai pas la rivière. J’ai traversé et retraversé déjà la rivière il y a quelques semaines. J’étais revenu bredouille de l’Ontario et j’avais fait escale chez mon père dans l’espoir de me refaire. » Nous voilà partis vers une nouvelle aventure. « J’avais fait les foins une bonne partie de l’été, j’étais parti en Ontario avec un copain, je n’avais pas trouvé de boulot dans les champs de pêches comme j’espérais, alors j’étais revenu demander du boulot à mon père. De toute façon je rentrais au Québec et à peine si c’était un crochet sur le chemin du Bas-Saint-Laurent. » (p. 36) On retrouve ici l’allusion à l’endroit où son chemin et celui de son ami se sont séparés. C’est donc sur le modèle d’un faufilage que se construit ce texte avec le retour constant en arrière qui sert à faire le point. Mais en même temps cette répétition qui donne le ton, ces reprises du propos qui procurent rythme et effet de scansion – d’incantation presque – à la narration, ils ne sont pas sans nous plonger dans une certaine perplexité. On en vient à se demander ici, par exemple, si deux fois il a tenté avec ce même copain d’aller Vers l’Ouest, ou s’il a tenté une fois avec un puis une autre fois avec un autre. Car il en parle à deux moments distincts. Et quand il répète qu’il n’avait pas trouvé du boulot (après avoir dit qu’il était rentré bredouille), ne fait-il que reformuler le même fait, ou est-ce que ce sont deux faits différents? « Se refaire » est-ce que c’est se renflouer ou est ce que l’objet de la quête n’est pas autre que de se procurer un travail rémunéré? Toujours est-il que nous voilà déviés vers l’histoire du retour de Mahigan et son ami la fois où ils avaient essayé sans succès quelques semaines auparavant de se trouver du travail en Ontario. Et il s’en passe des choses, sans paragraphe ni strophe pour nous aider à nous repérer, avant que l’on ne retombe sur nos pattes. « On commençait à en avoir assez de manger des de la soupe et des beignes. On a décidé de rentrer chez nous » (p. 58). Premier indice de ce que cette mise en abîme (ce récit de voyage vers l’ouest avorté, intégré dans le récit du voyage vers l’Ouest mieux réussi) touche à sa fin. On a déjà passé la moitié du livrel. Après nous avoir raconté vite fait le retour, avoir rappelé l’épisode du vieil homme qui lui avait mis la main sur la cuisse en route vers Oka, il se livre à des considérations générales et nous indique qu’il se revoit, qu’il se voit, sur le bord de la route, seul, à essayer sans succès d’obtenir un « lift » en faisant du pouce.

On serait bien en peine de dire si il parle de son retour vers le Québec ou de son nouveau départ vers l’Ouest. Quoi que comme il est revenu de sa première tentative avec son copain, il doit être déjà de retour en sol ontarien pour le deuxième essai. « Je repartirais, et cette fois je ne rebrousserais pas chemin de sitôt. » (p. 59) vient-il juste de dire. Il faut donc en conclure que c’était une résolution ferme. Ce conditionnel était un futur. Était-ce un signe que nous entrions dans la fiction? Pourtant il n’a pas inventé ce voyage. Mais beaucoup de considérations générales forment une toile de fond qui nous indique l’importance du poids de la solitude du sentiment que les villes représentent un piège. « C’est la ville qui m’avait perdu. L’asphalte déborde de la route à la ville et nous perd. On prend la ville pour la route, comme une escale sur la route, mais ce n’est pas du tout cela » (p. 59).

Une fois qu’il sera assez loin pour qu’il soit « impossible » de revenir, à Cochrane, il parlera de nouveau de la ville au présent de l’indicatif, sur le mode de la description. « C’était le soir, je marchais dans le noir, la ville était vide. J’ai traversé le passage à niveaux, j’ai marché au milieu d’une rue large et sans lampadaires » (p. 64).

À peine dix pages plus loin on se retrouve à Banff, dans un paysage-piège. Parmi des « proches », francophones, québécois. On écoute Oprah. On en apprend des choses. « Le gérant du bâtiment des employés était un Québécois. (…) C’est lui qui m’a ouvert une chambre au premier » (p. 77). Là commence, avec l’immobilisation, la déréliction, la stagnation. « J’ai dû rester au moins deux semaines dans ce staff accom. Le jour tandis que mes copains travaillaient, j’errais seul dans la ville, je cherchais du travail sans grand effort. Je traversais l’autoroute et je rejoignais la ville » (p. 78).

C’est là que survient l’autre saut, suite à une ascension d’un des sommets en bordure de Banff. Il fait le pont avec le parc du Bic. Il se revoit chez lui. Cette image du « chez soi ailleurs » le poursuivra jusque chez lui.

De cet hôtel isolé, il allait passer à un hôtel central, ayant trouvé un emploi. Mais en attendant il profite de ces jours de latence pour aller voir sa soeur en Colombie-Britanique. Il avait trop tardé à l’appeler. Il aurait pu avoir un emploi d’ébrancheur de canabis. Enfin il allait franchir les Rocheuses, aller dans le véritable « Ouest ». « Pour moi, l’Ouest, le vrai, le Grand Ouest, ç’avait toujours été la Colombie-Britanique. Sur les Plateaux où j’avais grandi on disait le B.-C., prononcer (sic) à l’anglaise, bi-ci. J’avais fini par comprendre que c’était les initiales de l’anglais British-Columbia. Des amis de mes parents venaient du B.-C., retournaient au B.-C., ma mère y avait cueilli des pommes. » (p. 81). Enfin il y était. Mais ce serait symbolique. De trop courte durée. « Puis je suis reparti, ma soeur m’a payé le billet de l’autocar retour. Je suis revenu à Banff. » (p. 83). Il regrette évidemment de ne pas avoir pu voir Vancouver et l’océan Pacifique. Mais rassurez-vous, il y est retourné depuis.

Encore là la déception est au rendez-vous. « Je n’ai presque rien connu de la ville de Banff » (p. 85). « L’ambiance n’était pas bonne, partout c’était du commerce » (Idem). « Et on parlait beaucoup de violence dans la nuit de Banff » (Idem).

Sa situation est précaire. Même s’il devient concierge de nuit, au premier retard, il se fait dénoncer et on le met à la porte. Il reviendra donc déçu à Rimouski. « Ça ne va pas de soi du tout. (…) Que cette ville enfin au bout de votre translation vous jetait aussi facilement qu’elle vous avait pris, et vous remplaçait aussi vite. » (p. 93).

En même temps, tout cela n’est pas si différent de ce que l’on retrouvait dans la littérature contemporaine. En quoi est-ce spécifiquement numérique?

Pour revenir au menu des facettes de ce point crucial de l’analyse des textes, qui porte sur le jeu avec la véridicité rendez-vous à l’article qui les regroupe et en offrira une présentation succincte.

Ou rendez-vous à l’introduction de la prochaine sous-section
4.2.3 Prégnance des thèmes du voyage du motif de l’exploration des possibles, du trope de la transgression des limites, de la métaphorisation du réel.

4.2.3 Prégnance des thèmes du voyage, du motif de l’exploration des possibles…

(…du trope de la transgression des limites, de la métaphorisation du réel…)

On entre, en envisageant cette troisième modalité du déplacement des frontières (celle du voyage raconté, qui peut paraître la plus évidente), au coeur de cette dimension essentielle de l’analyse des textes (celle qui, en examinant les « déplacements » que semblent tenter de provoquer les « contributeurs » à la collection « décentrements », révèle la tendance à mettre « sur la table » la question de la déterritorialisation), qui pose la question de la transformation de notre rapport à l’espace, ce qui parait faire écho – sur le plan des thèmes et des tensions constitutives de la littérarité du langage ici déployé (souvent sous le masque d’une parole semi-spontanée) – à la seconde propriété de la culture numérique qui est, comme nous avons tenté de le montrer, d’être « créative-critique« , ce qui – par hypothèse – devrait se refléter en termes de « traits littéraires », par le caractère paradoxal des préoccupations prédominantes.

Il n’est pas exclu que cela puisse se « vérifier » par la cohabitation d’une posture engagée d’un côté (dénonciation des injustices, écologisme) et d’une forme d’individualisme (plaisir à parler de soi, de ses désirs, de ses sentiments, sur un ton libre et sans prétention), peut-être comme une forme de résistance à tous les dogmatismes. Malgré cette piste d’interprétation, il pourrait donc s’agir de déceler une sorte de parallélisme ouvrant une faille dans les textes quant à leur intelligibilité, du point de vue d’une logique proprement « cohéretiste », ce qui ouvre la voie à la liberté d’interprétation de la part du lecteur.

Mais cela ne veut pas dire que toutes les interprétations se valent. Celles qui relèvent l’aspect problématique de cette dualité et qui offrent comme piste de résolution de cette tension la nécessité pour les auteurs participant de la culture numérique de se tenir sur un fil (précisément comme l’exprime Mahigan Lepage – à propos de son admiration pour un funambuliste français), justement en raison du caractère « non-linéraire » que l’on attribue généralement à la lecture dans ces nouveaux environnements (Bouchardon, Hayles, Martel, …) [en raison du fait qu’ils y invitent constitutivement à une forme de saut (philosophique, au sens où l’entendait Camus, ou sémiologique, comme le souligne Archibald?), qui ne serait pas uniquement technique, mais à tout le moins psychologique et politique]. On a déjà identifié certaines manifestations de ces « paradoxes » qui nous sont apparus, à la première lecture comme représentatifs du caractère relativement irrésolu de l’objectif politique derrière ces mises en scène de la nouvelle relation à l’espace, ce qui – par la rencontre entre l’espace physique et l’espace symbolique – constitue un des enjeux de taille pour comprendre et construire la société humaine qui aura appris à vivre avec le « changement de paradigme culturel » en cours.

a) Déterritorialisation et nomadisme

(Anti)-voyage dans 3 cas sur cinq ; (més-)aventures affectives dans un et (trans-)figuration du quotidien dans l’autre

En rapport avec le thème de l’effacement des frontières qui nous avait mis sur la piste (grâce à Vers l’Ouest de Mahigan Lepage) de la mise en évidence du caractère central de l’enjeu de la dimension plutôt floue que peuvent revêtir les identités dans les oeuvres influencées par la culture numérique, on retrouve plus crument la question de la déterritorialisation dont le corollaire est le nomadisme. Encore une fois, c’est probablement dans Vers l’Ouest que ce thème est le plus présent. Si je parle d’anti-voyage pour désigner la situation du protagoniste dans la première des auto-fictions de Mahigan Lepage, c’est en partie en raison de la déception qu’il éprouve car il n’est pas parvenu à s’établir durablement dans l’Ouest. Mais c’est aussi parce que si on admet que le personnage principal est peut-être la route elle-même et que les villes représentent l’antagoniste parce qu’elle semblent être une escale alors qu’elles détournent la route de son cours, alors il n’y a pas de déplacement. Il n’y a que l’exposé d’une identité fluente… D’où le lien entre le thème du voyage et la métaphorisation du réel.
Mais quels sont les signes, outre l’entrevue, que la route est le personnage central? D’abord il y a le fait que les villes sont des acteurs déterminants (opposants à la quête selon le schéma actanciel de Greimas) : « Encore une fois cette ville m’avait vidé et m’avait rejeté. » (p. 96). Ensuite, il y a cette symbolisation de la route comme miroir du réel tourmenté de l’être humain contemporain. « Le rouge et le noir sont les tons dominants d’une matière asphalteuse qui multiplie les reflets comme une surface miroir. » (p. 42). Mais plus en amont on découvre une citation plus révélatrice à cet égard : « La ville comme un noeud inextricable sur le ruban de la route, on voudrait l’éviter, on ne peut pas l’éviter. Parce que la route c’est déjà la ville, mais la ville comme coulée d’asphalte, comme bande d’asphalte à travers la ville et ce qui tente de s’en détacher. » (p. 31).
Les réflexions préliminaires qui ont motivé ce voyage viennent plus tôt. En ce sens la chronologie est respectée. « La route est une expérience en soi qui jamais ne lie les territoires qu’elle relie. » (p. 13)
A la fin, on a une indication supplémentaire que la route possède une autonomie : « la route reculait et glissait sous la brume » (p. 99)

On constate donc que c’est le lieu de transition (Lepage utilise même l’expression de « translation ») lui-même qui se transforme et qui sort de son unilatéralité habituelle, grâce à la porosité des couleurs qui l’habillent selon le moment du jour ou l’angle sous lequel on l’observe. Mais les étapes sont quand même marquées par la reconnaissance des « différences » qui surviennent lorsque le paysage change en lien avec le passage d’une province du Canada à l’autre. Finalement, c’est l’expérience d’être jeté « sur la route », qui fait de chaque instant l’occasion d’une rencontre avec soi-même, dont nous sommes témoins avec cette aventure qui retrace aussi bien les jalons du voyage que l’évolution de l’état intérieur du personnage. De ce point de vue la déterritorialisation est aussi en train de gagner la frontière coutumière entre l’intérieur du sujet et le monde « extérieur ».

Audrey Lemieux, Isidoro

Dans le cas d’Isidoro, en quoi pouvons-nous dire que le périple représente une mise en scène de cet arrachement à soi qui jette le sujet dans une sorte d’ex-stase permanente faisant de l’angoisse d’une vie dénuée de sens le principal « opposant » à la quête du « héros »?, pour reprendre le schéma actantiel de Greimas… Effectivement, lorsqu’on n’a qu’à se laisser porter sur un bateau, on ne peut dire qu’il y ait beaucoup d’efforts à faire pour se rendre à bon port. Mais comment vivre ce retour au bercail sans « perdre les pédales »? On dirait que, l’air de rien, Isidore Ducasse est obligé de ramer fort pour se mettre en état d’affronter son passé. [(tout ce qui suit, entre crochets, est à retravailler) Audrey Lemieux s’est livrée à une reconstitution prudente de ce dernier, et elle part de l’hypothèse qu’il a été abusé sexuellement par un professeur mais qu’il aimait profondément ce-dernier, pour comprendre les « aberrations » du personnage. Elle imagine peut-être la nature « douteuse » des jeux auxquels Georges Dazet et Isidore Ducasse s’adonnaient enfants, mais elle n’exagère rien]. Le fil conducteur de sa description semble consister en ceci qu’il faudrait pouvoir accéder aux pensées intimes de l’auteur pour savoir ce qui s’est réellement produit. Car les mêmes actes ou gestes extérieurs n’ont pas la même signification selon les intentions des acteurs qui y sont associés. Cependant, il fallait qu’elle donne forme littéraire à ses intuitions à ce sujet pour que les idées qu’elle a formées, quant à la manière dont le caractère du comte de Lautréamont s’est développé, puissent en venir à réaliser une des potentialités d’Isidore Ducasse. Son chef d’oeuvre, qui a toute une feuille de route (voir la thèse de doctorat de Tristan Rodriguez en cours de complétion à l’Université de Montréal).  Mais le voyage en milieu océanique n’en demeure pas moins un support nécessaire à la tenue de cette intrigue saisissante où l’auteur des Chants de Maldoror commence à prendre conscience de ce qu’il a pu faire. Et ces eaux internationales sous lesquelles courent aujourd’hui les immenses câbles qui assurent la « mondialité » d’Internet, n’existaient peut-être pas encore en tant que telles à l’époque. Elles étaient une sorte de lieu libre, qui rendait extensible la frontière n’ayant pas de délimitation fixe [à vérifier].

b) Bohème bourgeoise et hédonisme sensualiste

Séjour dans une résidence d’étudiant (deux cas), retour chez soi d’un écrivain (intercontinental), remake de Sur la route (Vers l’Ouest), commentaires sur les curiosités et fantaisie

Vers l’Ouest, peut être considéré comme un hommage à Sur la route de Jack Kerouack. On est frappés par le sentiment d’échec qu’éprouve le personnage principal (l’auteur lui-même) alors qu’il est non seulement parvenu à Banff, où il a quand même séjourné un certain temps, mais il a même franchi les Rocheuses, et traversé du côté de la Colombie-Britannique. Pourtant, on voit bien qu’il partage la déception de sa mère qui tente pourtant de n’en rien laisser paraître (elle aurait aimé qu’il parvienne à s’accrocher plus longtemps). Le passage le plus clair quant à ce sentiment d’avoir réalisé seulement une partie du rêve retrouve ici (p. 83):

Je suis re­venu à Banff. Je ne ver­rais rien de plus de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique. Je ne fe­rais pas les pommes, je ne tri­me­rais pas de can­na­bis. Je ne ver­rais pas Van­cou­ver, l’océan Pa­ci­fique. J’étais de re­tour à Banff et cette fois j’al­lais ha­bi­ter la ville.

On comprend donc que le protagoniste est le premier à regretter que son « épopée » ne prenne pas un tournant plus « révolutionnaire ». Mahigan Lepage semblait bien conscient, déjà à 17 ans, que s’il s’incrustait dans un staff accom de Banff, ville qui est faite pour le tourisme mercantile, avec plus d’affichage en japonais qu’en français dans les vitrines des boutiques d’art et d’artisanat. typiquement de la bohème bourgeoise, il n’aurait pas vécu la route de l’Ouest jusqu’au bout. Faire des courbettes pour les visiteurs fortunés des paysages canadiens, ce n’est pas « beat ». Trimer du cannabis, si… On voit donc que la philosophie révolutionnaire est toujours menacée d’embourgeoisement.

Pourtant, cette bohème qui colore le récit ne va pas à l’encontre de ce que l’ouverture caractéristique du numérique devrait permettre d’accomplir. Faisons plus ample connaissance avec ce personnage principal qui est aussi l’auteur, mais qui n’est jamais nommé. Même si ici le personnage « Je » (Mahigan Lepage n’est jamais nommé) est peu fortuné (on n’est pas à Paris – il vit dans le coin de Rimouski), il aime fumer de l’herbe. Bien qu’il supporte assez bien la solitude, il aimerait pouvoir avoir une copine comme compagne de route pour adoucir ces nuits solitaires. Il a beau être indépendant de tempérament, la vie grégaire à Banf, entouré de  Québécois le retient trop longtemps dans cette ville-vallée qui le rejettera. Même s’il est bien conscient que cela jette une sorte d’ombre sur la révolte dont son voyage serait censé être porteur, il appelle son père, sa mère, sa soeur afin qu’ils l’aident, l’orientent et le soutiennent financièrement. Il ne cherche pas très énergiquement à travailler. Il craint de se retrouver « planté au milieu de la forêt » (p. 39). Mais lorsqu’il décroche un emploi, il obtient rapidement une promotion.
On voit donc que le plaisir pris à voyager est lié à la recherche d’une forme d’exaltation, dont la littérature semble être le relais essentiel. Il essaie de traduire par ses mots la puissance d’une voie. Comme s’il avait senti à travers lui l’avancée irrésistible de la route et qu’il voulait lui donner la chance d’être entendue. Ce n’est donc pas un trip faussement rebelle. Seulement, c’est une démarche qui se sait limitée dans sa portée vu que l’acte d’exploration de l’Ouest fut maintes fois repris. Cependant, le cheminement prend son relief en s’effectuant, et il exige aussi bien l’engagement de la marche que la distance de la scription. C’est ainsi que le dialogue peut naître entre les idéaux et les contraintes du parcours.
Pour illustrer cet équilibre entre la vision idyllique du voyage et le côté plus authentiquement « bohémien » de notre « héros », rappelons que le livrel évoque aussi la première tentative de « virée » du narrateur vers l’Ouest avec son ami (cette fois-là ils ne se sont pas rendus plus loin que l’Ontario).  Or, lorsqu’ils arrivent à Saint Catharines et qu’ils y trouvent un hôtel ils ne sont pas indifférents aux plaisirs du luxe que la piscine représente. « Quand on est entrés dans la chambre, on était tout excités (…) Il y avait une piscine. On ne s’est pas baignés dans la piscine mais on était excités du simple fait qu’il y eût une piscine et qu’on pût si on voulait se baigner dans la piscine. » (p. 49).
Derrière la candeur apparente de ces sentiments le passage témoignage d’une disponibilité des voyageurs au présent. Cette capacité à jouir de ce dont on ne profite pas « en acte » requiert une sorte de disposition contemplative, qui n’est pas sans valeur spirituellement. C’est une sagesse, même, dans la mesure où les acteurs s’adaptent aux circonstances auxquelles ils sont confrontés (le lendemain ils auront changé d’hôtel, car celui-ci est trop cher). Mais en même temps on ne peut s’empêcher de se demander si ce n’est pas tout simplement une forme de réaction naturelle, ou de manifestation d’un bon sens qui est peut-être « la chose du monde la mieux partagée » comme l’écrivit Descartes. Du coup, le lecteur peut ressentir une espèce de doute quant à l’interprétation qu’il conviendrait de conférer à cette histoire de voyage qui réussit en partie. On se demande si Mahigan Lepage, cherche à refléter la popularité de cette philosophie hédoniste qui tire sa source du sensualisme des Lumières, ou s’il souhaite lui opposer une forme de mysticisme qui pourrait s’incarner dans le fameux carpe diem de la pensée antique, repris comme leitmotiv des jeunes de Dead Poets’ Society? Cherche-t-il à exalter le mode de vie « bohémien » ou à dénoncer le fait qu’il puisse difficilement s’extirper du carcan bourgeois instauré par le culte de la consommation se traduisant par une errance des individus déconnectés de tout sentiment d’appartenance à un tout plus large que leur personne ou leur clan. Un questionnement sur la place de la spiritualité dans nos sociétés sécularisées se fait en tout cas sentir, mais c’est le work in progress indiquant la valeur accordée à la pratique heuristique qu’est le voyage (lorsqu’il n’est pas uniquement touristique), qui ressort comme le propos principal, pour les artisans de l’existence que sont les humains indépendamment du fait qu’ils connaissent les sources philosophiques de cet état d’esprit (j’avoue moi-même ne pas être sûr de les connaître).

C’est donc en nous donnant l’occasion de nous questionner sur notre propre appréciation de la valeur de la quête personnelle entreprise par le personnage de l’auteur (alter ego de Mahigan Lepage qui peut facilement être confondu – à tort ou à raison – avec lui) que le premier « contributeur » à la collection « Décentrements » nous met sur la piste pour réfléchir au fait que les connaissances n’ont jamais autant été valorisées, mais que lorsqu’on y réfléchit on n’est pas beaucoup plus avancés sur le plan de la sagesse humaine qu’à l’époque où Socrate devait rappeler à ses concitoyens qu’ils se méprenaient s’ils se croyaient dignes d’être nommés sages. Notons tout de même que la morale de l’histoire est que la pensée et l’action ne peuvent être dissociés. Et cela nous permet d’effectuer le rapprochement avec une des particularités des des humanités numériques, qui prônent l’expérimentation plutôt que le ressassement de pensées abstraites. Ceci dit qui dit spiritualité dit aussi formulation de certaines croyances, et qui dit système de valeurs dit aussi justification de cet édifice au moyen de discours relativement formalisés. Ici ce sont des pensées qui surviennent à certaines moments.

Audrey Lemieux traite de tous ces aspects (a,b,c,d) ensemble dans Isidoro

Si Isidoro sort du lot en raison du lien moins évident à faire avec l’ « auto-fiction » que puisqu’Audrey Lemieux n’est pas le personnage central de l’oeuvre, la notion de déplacement des frontières est plus aisée à associer à l’oeuvre d’Audrey Lemieux qu’à celles de Sarah-Maude Beauchesne. Le fait de revenir au bercail, pour un auteur qui a déjà connu la gloire en France, cela ne fait-il pas réfléchir à l’identité. Le choix du bateau comme moyen de transport (il n’y en avait pas d’autre qui permît de traverser l’Océan à l’époque) nous fait vivre cette traversée de la frontière tout au long du récit. On éprouve alors l’épaisseur de celle-ci, mais on réalise également combien elle est labile. Où en était la définition des limites des « eaux internationales » à l’époque où écrivait Lautréamont? Le bateau battait-il pavillon français? Est-ce à dire qu’un morceau de France peut entrer en Uruguay? Comme le disait Richard Desjardins « Revenir d’exil comporte des risques. C’est comme rentrer une aiguille dans un vieux disque » (Tu m’aimes tu?, 1994). Admettons donc que le fait d’effectuer le voyage du retour peut virer le coeur de l’auteur à l’envers. Histoire d’un être métissé qui se laisse visiblement pénétrer davantage par la fiction que ce ne serait souhaitable pour conserver un équilibre salutaire, cet individu est disposé comme son personnage à se faire du mal à lui-même. On pourrait penser que le personnage de Maldoror pousse Isidore à faire des horreurs. Mais ne serait-ce pas pousser un peu fort? La même hantise de se découvrir lui-même semble continuer d’habiter l’écrivain qui ne connut pas la gloire dans sa vie de tous les jours de sorte que celle-ci ressemble dangereusement à celle du protagoniste « pervers » et « violent » de son chef d’oeuvre. Il cède à ses pulsions et il outrepasse les règles du bon sens. Bon sang ne saurait mentir. Il est de sa race. De la race des écrivains qui ne veulent pas mentir, mais qui se donnent la liberté de divertir le réel de son cours.

c) Analyse littéraire et intertextualité

Analyse littéraire

La syntaxe est bousculée dans ce premier écrit d’envergure publié par Mahigan Lepage. Des phrases sans verbe. « Mais les rues et les murs et les moteurs et les passants et les klaxons » (p. 33). Bon c’est un procédé courant, mais on verra que le manque de verbes est parfois criant. « On pense peut-être aux villages qui jalonnent de l’autre côté. » Comme si jalonner était intransitif. Non : les villages jalonnent l’autre côté, et pas « de » l’autre côté. On ne jalonne pas dans le vide…
Mais la ponctuation non plus n’est pas à l’honneur. Pour les guillemets afin de démarquer les paroles rapportées des autres reformulations du spectacle, il faudrait voir pourquoi ils sont abandonnés. « Bientôt aussi on a rencontré un couple de Québécois. On marchait dans la rue et la fille nous a adressé la parole en français, Excusez-moi vous ne seriez pas Québécois ?
Avant de parler d’intertextualité soulignons l’importance des coïncidences: « C’était un hasard qu’ils logent dans la chambre juste au-dessus de nous, et un hasard aussi qu’ils connussent mon meilleur ami d’enfance, mon ami des Plateaux en Gaspésie. » (p. 50).

Intertextualité

Pour ce qui est de l’intertextualité, on doit s’ouvrir à l’idée qu’une part des influences qui ont pu se mailler à l’écriture de ces jeunes auteurs se soit immiscée dans leur pratique littéraire sans qu’ils n’en aient eu pleinement conscience. On ne cherchera donc pas d’abord à confirmer la filiation revendiquée entre les auteurs et leurs inspirations conscientes. Pour Vers l’Ouest, de Mahigan Lepage, on ne pourra pas contourner le fait que le livre culte Sur la route de Kerouac soit un moteur du projet de création. En outre, la forme du livre se veut une écriture suivie sans chapitres, ni paragraphes. Et cette idée de « premier jet » est reprise pour La science des lichens. La logique de ce « mimétisme » est pourtant assumée comme telle, ce qui – nous le verrons – est probablement ce qui en fait un trait plus spécifique au numérique que de nombreux autres que l’on pourrait retrouver dans l’écriture. Nous parlons ici de la culture du recyclage, de la récupération, de la reproduction, phénomène qui est grandement facilité par les possibilités techniques du numérique et type de « conduite » qui est encouragé par l’idéologie qui sous-tend cette culture (vu le contexte historique de son émergence).
Une autre des caractéristiques de l’écriture de Mahigan Lepage qui est le contrepoint de cette unité de la coulée de la forme dans un texte qui soit d’un seul tenant, c’est la scansion cadencée par le rythme des phrases. Dans Vers l’Ouest les phrases sont ponctuées et généralement courtes. Mais dans La Science des lichens, la ponctuation s’efface parfois suffisamment pour forcer le lecteur à assigner lui-même le rythme à la narration. En la découpant de cette façon plus « instinctive », on donne à l’écriture une structure qui nous appartient en partie comme notre propre interprétation, mais qui est aussi commandée en partie par les possibilités sémantiques et les conventions stylistiques. À partir de là, je voudrais suggérer que l’on rejoint l’écriture de James Joyce dans Ulysse, ou du moins un aspect de cette écriture. Alors, est-ce qu’on peut voir là une solidarité entre cet aspect poétique (prosodie soulignée par des répétitions de syntagmes ou de fragments de phrases) de l’écriture de La Science des lichens et, dans une moindre mesure, de Vers l’Ouest (dans ce-dernier ouvrage, c’est surtout sur le plan de la structure de la narration que les répétitions jouent un rôle de périodisation), peut-on voir un lien entre cet effort de poétisation de la prose, dis-je… et une dimension philosophique ou existentielle du propos?

Si oui, cette « correspondance » entre la forme et le fond est-elle accessible uniquement au chercheur en littérature qui a étudié ces questions? Faut-il maîtriser les nuances entre les acceptions du concept de stylisation chez Jean-Louis Dufays (Stéréotypie et lecture) et chez Fernand Dumont (Le Lieu de l’Homme)? Probablement qu’il y a « lieu » de rapprocher les indices d’une volonté de lyrisme (n’est pas cela, « vouloir procurer une voix »?) avec quelque chose comme une interrogation personnelle et significative à l’égard de l’identité?

[À retravailler encore] Et ne serait-il pas légitime de comprendre ce soin à procurer au texte une forme répondant « intérieurement » à la « constitution » de l’objet décrit, comme la marque, également, d’une aspiration à se montrer digne de l’organisation spirituelle dont celui-ci serait porteur (dans une perspective animiste?). Et d’où vient cette « âme » de l’être ou du phénomène, dont l’oeuvre littéraire cherche à témoigner, si ce n’est une projection de la nature humaine? Et la nature humaine, lorsqu’elle est médiée non seulement par la littérature, mais encore par le numérique, en quoi est-elle différente?

[À partir de là, à retravailler]

La question est peut-être de savoir comment le numérique incite à réécrire notre rapport au réel, quitte à ne pas dépendre de cette notion de représentation dont on a fait une cage qui nous a mis en boite. Pourtant, plus que jamais lorsqu’il est question d’identité numérique, on envisage cette question sous l’angle de l’emboitement, notamment avec Louise Merzeau.

Et cela nous renvoie à une caractéristique du numérique qui est de dépendre de la médiation d’un code, qui est le plus souvent un langage de balisage pour documents structurés (HTML, XML, EPUB) et on arrive alors à ce constat que pour être communicable le message doit être contraint. Ou alors il n’est pas « interopérable ». Or cela est véritablement le crime de lèse-majesté numérique. Car on se condamne alors à l’ephèmèrité. Mais alors on fait finalement fi de la volonté de liberté qui s’exprime aussi bien chez Joyce que chez Kerouac et Lepage. Doit-on admettre un tel décrochage entre la forme et le fond? Cela exclut-il ces auteurs de la littérature? Au contraire, on se rend compte qu’ils essaient de repousser les limites de ce qu’il est possible de faire, ce qui incarne bien la nature dynamique de la littérature. Et en ce sens, ils donnent le code à parler en perspective de transition, ce qui pourrait bien être le donné fondamentale qui donne sens à la révolution numérique.

Comme Deleuze est un des penseurs qui a réfléchi sur la notion de virtuel, on pourrait se donner une chance de saisir ce qui est en jeu en rappelant le rapport établi dès le titre avec la répétition dans l’ouvrage « Différence et répétition ». Vous aurez remarqué et compris que j’ai voulu associer « virtuel » et différence, en associant les deux à la spécificité du numérique. Mais ce qu’elle apporte, cette culture numérique, c’est probablement la possibilité penser autrement l’opposition classique entre identité et différence. Et cette ouverture viendrait de la possibilité de comprendre que le multiple est indispensable à l’apparition de l’identique. Et en même temps c’est toujours de la confusion entre deux aspects d’une même réalité qu’émerge la nécessité de réfléchir aux différences qui les mettent en perspective l’un par rapport à l’autre. Pour saisir ce que nous disons ici, il faudrait revenir à la pensée des modes chez Spinoza. Et pourtant, cela ne veut pas dire que tout avait déjà été pensé quand le numérique est arrivé. À preuve, Hume avait bien mis au jour les difficultés associées à la définition de l’identité personnelle en particulier, notamment en raison du constant renouvellement des composantes du corps. Mais la réflexion de Marcello Vitali-Rosati sur le virtuel, s’enracinant dans ses études philosophiques sur la relation entre virtuel et l’écart qui doit sans cesse être surmonté entre corps et acte, nous montre bien que ce ne pouvait être simplement une question de disposition des objets dans l’espace, pas plus que de la navigation d’impressions atomiques dans la mer de nos subjectivités. Il fallait surmonter ce dilemme et maintenir la tension sans se réfugier dans la dialectique.

Une perspective radicale est requise, mais elle doit être mue par le désir de sincèrement s’inscrire dans le processus de découverte du sens qui nous unit au monde, continuellement en manque de définition.

Une relation serait à établir entre Vers l’Ouest et Wolkswagen Blues de Jacques Poulain. Dans les deux cas il s’agira de rejoindre la Côte Ouest et les protagonistes sont des Québécois, tout comme leurs auteurs. Mais, même si Wolkswagen Blues s’inspire aussi de On the Road de Kerouac (Jacques s’identifie pas mal à Jack…), la construction en chapitre poursuit une logique épistolaire, de quête de soi à travers la littérature. L’intertextualité joue donc un rôle plus grand dans le texte de Poulain que dans celui de Lepage, du moins sur le plan des références explicites. Quelles sont les influences littéraires de Lepage? On peut certainement percevoir des liens entre sa manière d’écrire et celle de François Bon. Surtout dans La Science des lichens et dans ses écrits sur son blogue, Le dernier des Mahigan, qui ont parfois davantage l’allure d’essais que de fictions. Une des principales tâches que nous devrions nous fixer est de discerner jusqu’à quel point cette influence est vérifiable, et n’est pas surdéterminée par le fait que nous savons que Lepage a réalisé un doctorat sur l’oeuvre de François Bon (François Bon : la Fabrique du présent, thèse réalisée sous la direction de Robert Dion, à l’UQÀM, déposée en 2010. ) juste avant d’écrire La Science des lichens, soit disant d’un trait. Nous disons soit-disant, parce que même le fameux « Sur la route » de Kerouac aurait fait l’objet d’une pré-écriture et ne serait pas sorti d’un jet. Bref, l’idée du ruban qui se déroule tel la route qu’il écrit, et que Lepage reprend dans « Coulées » qui contraste en ce sens beaucoup avec Relief, un texte clairement poétique et plus « classique », cela nous induit à penser que Lepage lui-même avait exagéré l’idée d’une écriture en continu.

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