Archives du mot-clé métissage

4.6.5 Place importante de la culture orale

(renaissance de l’art de raconter) [le conte fait un retour à l’avant-plan]

Rappel des idées de Marshall McLuhan

Pour commencer nous rappellerons que nous sommes implicitement en dialogue avec Marshall McLuhan lorsque nous examinons l’impact des médias numériques sur notre société. Plusieurs voient encore aujourd’hui l’intellectuel torontois comme un penseur d’Internet avant la lettre. Or qu’a-t-il affirmé qui permet d’oser un tel rapprochement, alors qu’il discutait des médias électroniques certes, mais de ceux qui sont en voie d’être éclipsés par le web, les médias sociaux, les technologies mobiles et interactives (la radio, la télévision, le cinéma et le téléphone) ? Il avait indiqué que l’oralité prendrait sa revanche sur l’écrit et que l’on n’aurait plus besoin de passer par les médiations de l’écriture pour communiquer. On pourrait se voir et s’entendre à distance comme si nous étions en présence les uns des autres, ce qui ferait de nous des concitoyens d’un même village global. Cette prophétie, le web la réalise en partie. Mais ce qui a le plus fondamentalement changé est que nous n’avons jamais autant écrit. Mais c’est une écriture qui ne relève pas uniquement de nous. Nous sommes écrits davantage que nous écrivons. Malgré tout on peut dire que la parole aussi a cours plus que jamais. Mais accourt-elle nécessairement plus rapidement au moment où il serait le plus nécessaire qu’elle se fasse entendre? Quoi qu’il en soit, on peut dire que pour l’instant toutes les illusions rattachées aux possibilités d’Internet et des mobiles n’ont pas été perdues. On oeuvre à la mise en place des infrastructures et de la logistique qui permettront l’implantation des villes intelligentes. Et pour Vers l’Ouest, quel rôle y joue cet enthousiasme qui devait avoir la forme d’un pressentiment en 1997 ?

Voyons comment la spontanéité et l’ouverture s’y manifestent dans la présence de l’oralité.

Si on se rappelle le passage où M. L. relit le mot que sa mère lui a laissé la veille de son départ, on voit combien son rapport à l’écriture n’est pas si éloigné de la relation à la langue parlée. Des écrits plus théoriques nous le confirmerons, comme la fameuse série « Écrire, c’est courir sur un cri ». Mais comme ils furent écrits bien après l’expérience vécue relatée dans ces « chapitres » sauvés des eaux par François Bon, il se pourrait que le premier jet à tout le moins ait été davantage l’incarnation de leur principe que l’application des idées abstraites associées à cette conception de l’écriture comme alliée de la marche. Mais revenons à ce document qui témoigne pour l’affection de la mère à son fils.

« C’est daté du di­manche matin, sans plus. C’est adressé à mon pré­nom juif, le pré­nom que tou­jours j’as­so­cie­rai au ter­ri­toire du Bas-Saint-Laurent, au fleuve et à la cou­leur bleue. Ma mère dit qu’elle a pensé à quelques pe­tites choses du­rant la nuit. Elle me parle de tente et d’ar­gent, d’huile à mouche. Elle me dit que si ça ne marche pas j’au­rai tou­jours ma place ici. Tu as ta place ici tou­jours, elle écrit. Et elle signe Môm, comme ça. » (pp. 9-10)

« Ma mère dit », « Elle parle », « Elle me dit ». « Tu as ta place ici toujours, elle écrit ».

L’inscription de la trace de la parole maternelle permet d’en restituer la présence à différence de temps, à distance d’années même.

La route et son mélange qu’est la ville, sont des personnages, dont l’entremêlement même est probablement le propos principal du récit. Or leur rixe, leur joute de courbes découlant des couleurs qui les tracent est une conversation continuelle. Rien de moins évident que de désintriquer les mailles de leurs filets de voix. « Cou­ler la ville dans l’as­phalte c’est de­man­der seule­ment com­ment on y entre et com­ment on en sort, com­ment on s’en dé­bar­rasse. » (p. 30). L’auteur est en dialogue avec ses personnages. Il doit négocier avec eux ce qu’il pourra dire tout de suite et ce qu’il lui faudra taire. C’est un rappel de l’art du conteur qui doit jauger son public, se jauger lui-même comme premier public. « Il n’est pas temps en­core de cou­ler le béton de l’in­té­rieur de la ville. » (p. 29). La qualité de la narration vient du rythme qu’instaure le fait de raconter, comme une histoire dite avec énergie. C’est du rythme qui passe dans nos oreilles en premier lieu. Les descriptions aident. Mais c’est le fait d’inscrire ce qui a été perçu comme on le conterait pour des proches auprès du feu qui fait l’authenticité du récit. « On a erré dans Nia­gara toute la jour­née. La ville des­cend en pente vers sa chute. C’est quand même im­pres­sion­nant. C’est pris dans un nuage de cra­chin, ça ra­fraî­chit au vi­sage. » (p. 56).

Si on doute que ce qui nous a été raconté, qui se répète parfois, car on rompt souvent la linéarité du fil des évènements pour suivre des itinéraires périphériques, relève de la parole franche, on pourra entendre ce passage qui le réitère, en l’exposant comme souvent, de la part du narrateur, tel une évidence :

«  La suite je l’ai déjà dite. Je suis des­cendu quelque part entre Ot­tawa et Mont­réal. Mon co­pain a conti­nué, il a re­ga­gné Ri­mouski, il ne re­par­ti­rait pas. J’ai tra­versé la ri­vière Ou­taouais sur un ferry, j’ai de­mandé du tra­vail à mon père, le­quel m’a écon­duit, et je suis re­parti co­lère et je suis tombé sur un pé­dé­raste qui m’a tâté la cuisse dans la forêt d’Oka. J’étais ren­tré au pays et j’al­lais m’en mordre les doigts. Je re­par­ti­rais, et cette fois-là je ne re­brous­se­rais pas che­min de sitôt. » (pp. 57-58).

Lire la suite

4.3.5 Féminité, féminisme, intertextualité littéraire – Égalité, coopération et interdisciplinarité

[On pourrait aussi parler de métissage et de mélange des genres et des références, parmi les aspects (les pratiques) qui intéressent autant les chercheurs se réclamant des humanités numériques, que les auteurs qui écrivent depuis que le numérique semble former la culture commune.]

Dans le cas de Mahigan Lepage, est-il possible de parler de féminisme? Il mentionne dans le billet de son blogue à propos de la difficulté de « sortir de la maison du père », qu’il pouvait avoir l’air « efféminé » par rapport à ce que son père aurait souhaité qu’il soit. Puis, il préfère se tenir à distance des bagarres, préférant fumer de l’herbe que casser des bras. Si Lepage est probablement un pacifiste, cela fait-il de lui un être féminin? Dans Vers l’Ouest, on devine une tension entre lui et les femmes par la manière dont il mentionne celles qui sont apparues sur son passage, puis change de sujet sans autre explication. Il ne courtise pas les femmes qu’il rencontre. Mais il mentionne qu’il aurait aimé bénéficier d’une présence féminine auprès de lui. « J’aurais voulu avoir un compagnon de route, ou mieux une compagne de route. Je m’imaginais rencontrer une fille sur le chemin, une fille qui irait dans l’Ouest aussi. On aurait dit On peut faire du pouce ensemble. Et puis on se serait rapprochés et on aurait été heureux. » (p. 60). Outre les jumelles de l’aéroport, la fille qui l’embarque à Québec et sa soeur quelles sont les femmes du récit? Il y a sa mère, l’auteure du « mot » (message laissé avant son départ). Puis il y a le femme au sourire épanoui comme il n’en avait jamais vu de pareil, et qui était assise à coté de l’homme qui leur avait donné du « pot » (de la marijuana), lorsqu’il était avec son ami pour leur première tentative. Il y a la femme du monsieur bien mis qui l’a ramassé avant d’arriver à Edmonton et qui appelle sa conjointe pour lui dire qu’il a proposé à un jeune homme de venir manger chez eux et qui a refusé, ce qui lui a semblé suspect. « Je ne comprenais pas pourquoi il appelait sa femme et pourquoi il répétait ainsi devant moi notre conversation. » (p. 72). Il se peut qu’il lui revenait en mémoire l’épisode où un vieil homme lui avait mis la main sur la cuisse alors qu’il s’était séparé de son ami et qu’il voulait travailler chez son père… Et il y a la petite amie de son copain qui est à Banff. Elle travaille comme femme de chambre. C’était aussi une copine de Mahigan à Rimouski. Elle fait toute une tête quand elle le voit arriver. Elle lui devait cinquante dollars, « une vieille dette ». Notre voyageur passe quelques jours chez ses amis. Il y regarde Oprah à la télé. « C’était le nom d’une grosse animatrice noire que tout le monde semblait connaître. » (p. 77). On voit que Mahigan Lepage n’est pas phagocyté par les médias de masse. Par contre il s’en veut de ne pas repartir immédiatement après avoir salué les copains.

En ce qui a trait à l’intertextualité, outre la référence évidente à Jack Kerouac, il mentionne avoir lu quelques Jules Verne, déplorant avec le recul ne pas s’être davantage préparé à vivre cette expérience du point de vue de l’écriture. « À quoi je pensais ? Je partais comme ça dans l’Ouest et je croyais que la vie allait s’occuper de lier elle-même l’expérience. Je croyais qu’Asphalte était donnée, que Route se déroulerait aussi facilement qu’un ruban. Non mais à quoi je pensais ? » (p. 88). Mais les références intertextuelles sont certainement plus nombreuses. Elles s’entremêlent de manière quelque peu intriquée dans le style de l’auteur, comme les couleurs semblent se confondre au début dans l’asphalte pour ressortir à la fin : « La route défile sous le capot et la couleur de l’asphalte est indéfinissable. On ne sait exactement si elle est grise ou noire ou blanche ou bleue ou jaune. » (p. 13). La variation (une figure de style recensée dans le Gradus) est-elle ici liée à l’indécision quant à la prévalence de telle couleur sur telle autre, de la part de l’auteur-acteur, à la variabilité des perceptions selon les conditions (le moment de la journée, l’éclairage, l’ennuagement), ou à la volonté de l’écrivain de montrer l’égalité entre des couleurs pourtant opposées, ce qui pourrait constituer une sorte de profession de foi féministe (en faveur de l’égalité en général)? Dupriez précise que « La variation a des causes diverses, l’hésitation (V. à dubitation), la gradation, la dénudation de l’acte d’écrire. Dans ce dernier-cas l’auteur semble dire au lecteur: “choisissez vous-même, moi ça m’est égal”. » (Gradus, p. 461). Cette hypothèse est intéressante car elle irait dans le sens de l’encouragement à une plus grande participation de la part du lecteur. Dans ce cas-ci le motif de Mahigan semble nous être révélé immédiatement après cette sériation des possibles : « Elle a de la couleur mais elle est avant tout matière ». (p. 13). Cela correspond à la perspective phénoménologique ou la « variation éidétique » est une variation par l’imagination des apparences possibles des phénomènes pour dégager le coeur de ce que « les choses elles-mêmes » (auxquelles Husserl prétendait vouloir faire retour) sont.

Peut-être que l’intertextualité est plus subtile que ce à quoi les cours de littérature nous prépare dans cet écrit de gare. On voudrait croire qu’il y a un riche réseau de référence. Mais comment en discerner la trame? Outre Kerouac et Joyce, pour le flux verbal ininterrompu, Poulain, qui imite Kerouac tout en traçant son propre chemin, Mahigan est-il redevable à un autre auteur que Vernes?

La peur d’être « violenté » est présente en raison du traumatisme qui survient à la jonction entre la première tentative et celle qui conduira tout de même Mahigan jusqu’à Banff et même en Colombie-Britannique.

Du point de vue du métissage, on n’oubliera pas que M. Lepage évoque son « prénom juif » (sans le nommer) à plus d’une reprise.