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3.2.3 La théorie de la documentalité, une philosophie du numérique culturel qui remonte des faits sociaux aux textes sous-jacents

[Là encore on pourrait revenir à l’idée de Doueihi selon laquelle la culture numérique repose sur des textes fondateurs, dont ceux qui traitent d’intelligence artificielle (Turing, Von Newman, etc.).]

Il ne faut pas croire tout ce qu’on lit sur le net, mais ce n’est pas parce que c’est sur le net que c’est faux. Il importe de comprendre que s’il est difficile de se prononcer sur ce qu’il en est de la réalité en soi, comme le disait Kant à propos du numen, on doit pouvoir considérer ce qui nous est accessible par les sens sous un jour « scientifique » du moment où nous disposons de documents pour en témoigner. Or ces documents peuvent être de différentes natures, exister sur divers supports, mais il importe qu’ils soient des enregistrements, qu’ils portent témoignage sur une représentation des faits, qu’ils traduisent une expérience, qu’ils contiennent des propositions que l’on puisse étudier pour voire les interprétations qu’il est possible d’en tirer et en fonction du contexte laquelle est la plus plausible. À partir de là on peut recouper des preuves et reconstituer les évènements afin de défendre une cause devant la justice par exemple.

Comment les auteurs montrent-ils une saisie de cette situation où l’on n’a jamais autant écrit alors que nous disposons des moyens de communication les plus sophistiqués? On y reviendra au moment de parler des relations entres les thèmes abordés et les préoccupations des Humanités numériques (notamment la traçabilité en lien avec le voyage) et lorsque nous identifierons la tendance à vouloir déplacer les frontières comme un des traits marquants qui ressort de notre analyse des textes (en particulier lorsque nous soulignerons ce trait avec l’évocation du jeu avec la véridicité – le ludique).

Mais, me direz-vous, cette idée que des textes sous-tendent toutes choses humaines n’est pas nouvelle. On la retrouvait chez Derrida, qui défendait même une thèse plus forte, semble-t-il (comme quoi la déconstruction pourrait s’appliquer même aux phénomènes naturels). Le constructivisme dit aussi essentiellement la même chose, même s’il n’insiste pas tant sur la dépendance des processus d’interaction sociale avec les textes qui sous-tendent ces opérations conjointes.

D’accord, cela nous ramène encore une fois à la portée limitée, en apparence, de notre hypothèse. Mais si, au total, le fait d’affirmer que la culture numérique est caractérisée par sa dimension « créative-critique », comme si cela était épouvantablement nouveau, risquait fort de nous plonger dans la déception, en même temps cela n’était pas complètement gratuit. Et c’est tout de même pertinent. Car il y a peut-être un degré de créativité et de critique qui est plus élevé que normalement sur le web. Et le fait que ça soit les deux qui se déploient dans une tension difficile à surmonter, cela marque aussi une propension de la culture numérique à viser un équilibre tout en ne se soustrayant pas aux difficultés.

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Tendances à vouloir déplacer les frontières

La tendance à déplacer les frontières, à quoi cela correspond-il? Chez Mahigan Lepage en tous cas, il y a un lien étroit avec la déterritorialisation. On y reviendra [lien]. On pourrait faire un rapprochement avec le « post-colonialisme ». Que l’acteur du récit (qui est au moins « fictionnellement » son auteur puisqu’il s’agit de « récits de soi ») soit simplement en séjour hors de chez soi, ou en déplacement entre différents pays, le voyage, on le verra, joue un rôle de remise en question des repères coutumiers, un peu à l’image de ce qui se passe lorsqu’on navigue sur le web. On le sait l’information puisée sur les médias numériques peut provenir de partout dans le monde. Les communications globalisées par Internet sont un vecteur de mondialisation. Mais celle-ci ne sert pas nécessairement les intérêts de la déterritorialisation bien comprise. Par exemple, le pan-indianisme continue de réclamer un attachement à la terre. L’identité continue d’être une source de valorisation, et l’appartenance territoriale revient au premier plan. Mais c’est davantage dans le rapport au territoire que consiste la signification de celui-ci que dans son encadrement au moyen de frontières, dont on sait le caractère généralement arbitraire. La volonté de dépasser cette construction « bornée » du monde représenterait donc le premier fil conducteur (outre la tension entre rupture et continuité) de l’analyse des textes de notre corpus comme nous invite d’ailleurs à le penser le nom même de la collection, « décentrements », elle-même transitoire. Ce serait ainsi, suivant cette hypothèse interprétative, un désir de franchir ces tracés dictant la séparation entre le tien et le mien (fondant, comme le dénonça Rousseau, l’ordre capitaliste moderne) qui amènerait le pouvoir contestataire de la littérature numérique, même si elle sait, parfois, exprimer discrètement sa « révolte ». Est-ce pour dépasser l’opposition entre l’objectif et le subjectif, en renouant avec une forme de dialectique de l’histoire ou dans un objectif essentiellement « esthétique » (est-ce alors du nihilisme?), ça demeurera à voir. Mais si cette « tendance » est une propension qui relève du désir, il est raisonnable de penser qu’elle se manifestera différemment d’un auteur à l’autre, et on peut espérer que cela réduit les risques qu’il s’agisse d’art idéologique (au sens de la propagande). Par contre, on devra aussi s’attendre à ce que ce soient des tracés parfois difficiles à suivre, qui mettront en oeuvre cette volonté « sourde ».
Nous essaierons de retracer cette « inflexion » que nos auteurs tendent à donner à leur écriture, de manière à pouvoir, sans rompre complètement tous les liens avec la fonction classique de l’auteur, amener le rôle de la littérature (et en particulier celui de la lecture), ailleurs. On peut prévoir que de nombreuses empreintes de cette démarche formeront des espèces de « blancs », plutôt que des marques aux contours bien définis.

4.2.1 Identités floues (dédoublement de personnes)

Tout d’abord : Les identités floues qui traduisent de manière ambiguë une sorte de « dédoublement de personne » (ne serait-ce qu’entre l’auteur et le personnage qui fait l’objet d’un récit de soi).

4.2.2 Jeu avec la véridicité (ludicité du rapport réel/fiction)

Ensuite, le jeu avec le postulat que pour être digne d’être racontée une histoire devrait être véridique. Nos jeunes auteurs québécois semblent plutôt avoir choisi de reconduire sur la plan des écritures numériques le défi à la vraisemblance qu’on lancé la plupart des auteurs avant-gardistes du XXè s., soit un jeu avec le rapport entre réalité et fiction. Mais ce jeu « classique-contemporain » avec la vérité n’est pas univoque. Il y a un attachement à la représentation de scènes inspirées de la vie quotidienne et une charge éditoriale qui rapproche la parole poétique de l’action politique. De sorte qu’en tant que lecteur formé de manière académique, on ne sait plus sur quel pied danser : est-ce une marque de numéricité ou un refrain nous venant de l’hyperréalisme mêlé au formalisme tirant vers un retour paradoxal au Parnasse contemporain?

carte 4 du système des lieux centraux en Allemagne du sud, réalisée par Walter Christaller, et présentée dans le cadre d'un article d'Elsa Venau sur Roman Heiligenthal : "À la recherche de l'unité perdue"

carte 4 du système des lieux centraux en Allemagne du sud, réalisée par Walter Christaller, et présentée dans le cadre d’un article d’Elsa Venau sur Roman Heiligenthal : « À la recherche de l’unité perdue »

4.2.3 Prégnance des thèmes du voyage, du motif de l’exploration des possibles…(…du trope de la transgression des limites, de la métaphorisation du réel…)

Pour nous aider à retomber sur nos pattes, on se concentrera dans un troisième temps sur les formulations plus clairement concrètes de cette idée de sortir du moule, de briser les conventions, de franchir les bords de la page, de l’école, de la famille… Bref, l’anticonformisme sera traqué, tel qu’il s’exprime dans ses aspects les plus crus, comme la volonté de voyager, l’exploration des possibles, la transgression des limites, et la métaphorisation du réel (qui rend, encore une fois, moins précise la ligne séparant la réalité de la fiction). On parlera entre autres de déterritorialisation et de nomadisme, d’intertextualité et d’interstices, de décolonisation et de féminisme…

4.2.4 Le travail sur les relations entre les aspects formels et les thèmes explorés (visible au niveau de la stylisation, de la poétisation et de la mise en musique du langage)

Pour conclure sur cet aspect on abordera le travail sur les relations entre les aspects formels et les thèmes explorés, visible au niveau de la stylisation, de la poétisation et de la mise en musique du langage.
Ce point demandera un développement plus poussé car il devrait normalement constituer le coeur de notre mémoire. C’est pourquoi nous y reviendrons en approfondissant chaque point lors des analyses portant sur les thèmes en relation avec les préoccupations humanistes, des réflexions sur la diversité des formes et des types de discours qui se manifestent à travers ces textes et, finalement, de notre étude des procédés littéraires qui y sont à l’oeuvre.

Ce trois derniers point formeront d’ailleurs la suite et la fin de l’analyse des textes, avant que nous revenions sur les aspects communs et aux singularités pour les rapprocher des propriétés de la culture numérique, d’un point de vue critique (en ne prenant pas pour acquis que ces rapprochements se justifient, mais en les défendant, lorsque faire se peut, de manière argumentée).