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4.6.5 Place importante de la culture orale

(renaissance de l’art de raconter) [le conte fait un retour à l’avant-plan]

Rappel des idées de Marshall McLuhan

Pour commencer nous rappellerons que nous sommes implicitement en dialogue avec Marshall McLuhan lorsque nous examinons l’impact des médias numériques sur notre société. Plusieurs voient encore aujourd’hui l’intellectuel torontois comme un penseur d’Internet avant la lettre. Or qu’a-t-il affirmé qui permet d’oser un tel rapprochement, alors qu’il discutait des médias électroniques certes, mais de ceux qui sont en voie d’être éclipsés par le web, les médias sociaux, les technologies mobiles et interactives (la radio, la télévision, le cinéma et le téléphone) ? Il avait indiqué que l’oralité prendrait sa revanche sur l’écrit et que l’on n’aurait plus besoin de passer par les médiations de l’écriture pour communiquer. On pourrait se voir et s’entendre à distance comme si nous étions en présence les uns des autres, ce qui ferait de nous des concitoyens d’un même village global. Cette prophétie, le web la réalise en partie. Mais ce qui a le plus fondamentalement changé est que nous n’avons jamais autant écrit. Mais c’est une écriture qui ne relève pas uniquement de nous. Nous sommes écrits davantage que nous écrivons. Malgré tout on peut dire que la parole aussi a cours plus que jamais. Mais accourt-elle nécessairement plus rapidement au moment où il serait le plus nécessaire qu’elle se fasse entendre? Quoi qu’il en soit, on peut dire que pour l’instant toutes les illusions rattachées aux possibilités d’Internet et des mobiles n’ont pas été perdues. On oeuvre à la mise en place des infrastructures et de la logistique qui permettront l’implantation des villes intelligentes. Et pour Vers l’Ouest, quel rôle y joue cet enthousiasme qui devait avoir la forme d’un pressentiment en 1997 ?

Voyons comment la spontanéité et l’ouverture s’y manifestent dans la présence de l’oralité.

Si on se rappelle le passage où M. L. relit le mot que sa mère lui a laissé la veille de son départ, on voit combien son rapport à l’écriture n’est pas si éloigné de la relation à la langue parlée. Des écrits plus théoriques nous le confirmerons, comme la fameuse série « Écrire, c’est courir sur un cri ». Mais comme ils furent écrits bien après l’expérience vécue relatée dans ces « chapitres » sauvés des eaux par François Bon, il se pourrait que le premier jet à tout le moins ait été davantage l’incarnation de leur principe que l’application des idées abstraites associées à cette conception de l’écriture comme alliée de la marche. Mais revenons à ce document qui témoigne pour l’affection de la mère à son fils.

« C’est daté du di­manche matin, sans plus. C’est adressé à mon pré­nom juif, le pré­nom que tou­jours j’as­so­cie­rai au ter­ri­toire du Bas-Saint-Laurent, au fleuve et à la cou­leur bleue. Ma mère dit qu’elle a pensé à quelques pe­tites choses du­rant la nuit. Elle me parle de tente et d’ar­gent, d’huile à mouche. Elle me dit que si ça ne marche pas j’au­rai tou­jours ma place ici. Tu as ta place ici tou­jours, elle écrit. Et elle signe Môm, comme ça. » (pp. 9-10)

« Ma mère dit », « Elle parle », « Elle me dit ». « Tu as ta place ici toujours, elle écrit ».

L’inscription de la trace de la parole maternelle permet d’en restituer la présence à différence de temps, à distance d’années même.

La route et son mélange qu’est la ville, sont des personnages, dont l’entremêlement même est probablement le propos principal du récit. Or leur rixe, leur joute de courbes découlant des couleurs qui les tracent est une conversation continuelle. Rien de moins évident que de désintriquer les mailles de leurs filets de voix. « Cou­ler la ville dans l’as­phalte c’est de­man­der seule­ment com­ment on y entre et com­ment on en sort, com­ment on s’en dé­bar­rasse. » (p. 30). L’auteur est en dialogue avec ses personnages. Il doit négocier avec eux ce qu’il pourra dire tout de suite et ce qu’il lui faudra taire. C’est un rappel de l’art du conteur qui doit jauger son public, se jauger lui-même comme premier public. « Il n’est pas temps en­core de cou­ler le béton de l’in­té­rieur de la ville. » (p. 29). La qualité de la narration vient du rythme qu’instaure le fait de raconter, comme une histoire dite avec énergie. C’est du rythme qui passe dans nos oreilles en premier lieu. Les descriptions aident. Mais c’est le fait d’inscrire ce qui a été perçu comme on le conterait pour des proches auprès du feu qui fait l’authenticité du récit. « On a erré dans Nia­gara toute la jour­née. La ville des­cend en pente vers sa chute. C’est quand même im­pres­sion­nant. C’est pris dans un nuage de cra­chin, ça ra­fraî­chit au vi­sage. » (p. 56).

Si on doute que ce qui nous a été raconté, qui se répète parfois, car on rompt souvent la linéarité du fil des évènements pour suivre des itinéraires périphériques, relève de la parole franche, on pourra entendre ce passage qui le réitère, en l’exposant comme souvent, de la part du narrateur, tel une évidence :

«  La suite je l’ai déjà dite. Je suis des­cendu quelque part entre Ot­tawa et Mont­réal. Mon co­pain a conti­nué, il a re­ga­gné Ri­mouski, il ne re­par­ti­rait pas. J’ai tra­versé la ri­vière Ou­taouais sur un ferry, j’ai de­mandé du tra­vail à mon père, le­quel m’a écon­duit, et je suis re­parti co­lère et je suis tombé sur un pé­dé­raste qui m’a tâté la cuisse dans la forêt d’Oka. J’étais ren­tré au pays et j’al­lais m’en mordre les doigts. Je re­par­ti­rais, et cette fois-là je ne re­brous­se­rais pas che­min de sitôt. » (pp. 57-58).

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4.6.4 Termes et tournures issus de l’époque numérique

(ou « issant » celle-ci…) [c’est à dire des manières de s’exprimer qui contribuent à forger ce que sera le langage numérique, en lui donnant sa forme particulière]

Qu’en est-il maintenant des termes issus directement de l’époque numérique ? Ils se font étrangement rares pour un livre paru en 2009. C’est que Vers l’Ouest est issu de la récupération de chapitres rejetés de Coulées, grâce au flair de François Bon, qui sont donc des souvenirs de voyage effectué entre 1995 et 2000. Comme il est né en 1980 et qu’il a réalisé ce périple suite à ses études secondaires, c’est donc environ en 1997 que l’on peut situer cette excursion. Or, à cette époque, le web n’avait que 3 ans, Netscape était le navigateur le plus populaire, les Mac étaient très lents et le portable n’existait pas. Il n’y avait pas de téléphones mobiles intelligents, ni de tablettes. Donc on ne rencontre pas les expressions wifi, Internet, ou d’autres comme « cellulaire » ou « SMS » car ces usages étaient encore relégués à la marge, voire réservés à l’élite. Pour téléphoner, il fallait aller dans une cabine téléphonique. On parle de photos, mais pas numérique, de répondeurs, mais sûrement avec enregistrement sur ruban magnétique. Les CD existaient mais la plupart des véhicules n’étaient pas équipés de lecteurs laser. Alors, le chauffeur « met des cassettes de musique country » (p. 69).

Cependant, les villes possédaient déjà de ces échangeurs, qui font qu’un entrelacs de routes constitue l’architecture intriquée de leurs abords. Et cela ressemble à l’indéchiffrabilité du code numérique pour les non-initiés. « On gra­vite dans les boucles qui conduisent au pont Jacques-Car­tier. En bor­dure s’im­posent des blocs ap­par­te­ments aux mille fe­nêtres. Au pied des blocs est le métro de Lon­gueuil relié à Mont­réal par un tun­nel sous le fleuve. On s’en­gage sur le pont, on va en­trer dans Mont­réal. » (p. 29).

On peut donc voir une analogie entre l’espace urbain et l’internet. La route est le réseau qui se déroule comme les communications filaires et satellitaires. Il faut passer par les circuits pour entrer dans l’ensemble des relations qui se maillent en ce noeud.

Il faut distinguer les villes qu’on approche le long de l’eau et dont on voit le profil s’élever à l’horizon, comme Montréal, Campbleton et New York, des villes qu’on aborde par le train qui nous fait entrer à couvert et éventuellement directement dans le métro avant d’en ressortir, comme on soulève une trappe. C’est l’analogie qu’il propose pour Paris. Et il parle d’une ouverture de bas en haut, ce qui pourrait être rapproché du principe du bottom up, dont la culture geek se ferait la défendressse. « On ou­vrira fi­na­le­ment la ville de bas en haut comme on lève une trappe. On se trou­vera dans une gare, on se dé­pla­cera sur des tapis rou­lants, on pren­dra le métro, on re­mon­tera à la sur­face. Et là et seule­ment là on se dira Je suis à Paris. » (p. 28).

ll prend un bon moment pour nous exposer ses analyses des différences entre les approches américaines et française, finissant par remarquer que pour New York, l’approche est hybride.

Sinon l’analogie avec la culture numérique dans Vers l’Ouest au niveau de l’histoire vient de ce que ce voyage prend la forme d’une sorte d’errance, proche de la navigation sur le web. Mais sur le plan du langage, la relation entre le monde numérique et l’écriture apparaît dans la prépondérance de l’imagination sur la réalité, soit dans une certaine métaphorisation du réel, inspirée d’observations bien fondées. Ainsi le sentiment que des séparations dans un Tim Horton vous font sentir comme dans un aquarium. (p. 63). « J’avais beaucoup d’heures à tuer. J’ai passé la majeure partie de la nuit à fumer des cigarettes et à parler avec des habitants de l’aquarium » (Idem). L’image est « prise au sérieux » par son créateur. Il s’y installe comme dans un univers inventé. Et le langage a se pouvoir de transfigurer l’expérience. « Dans l’aquarium on me parlait de forêt et de parc, de rivière, on me parlait français et anglais, on m’indiquait des territoires indiscernables. » (p. 64). On retrouve donc ici le thème de la déterritorialisation, et on se rend compte que le web peut aussi être vu comme un univers sous-marin dans lequel on s’immerge. Le sens de l’humour manifesté ici indique un peu l’esprit pince sans rire de l’auteur. Il ne se prend pas réellement au sérieux. Mais il expérimente vraiment avec sa perception.

4.6.5 Place importante de la culture orale (l’art de raconter)

Rappel des idées de Marshall McLuhan

Pour commencer nous rappellerons que nous sommes implicitement en dialogue avec Marshall McLuhan lorsque nous examinons l’impact des médias numériques sur notre société. Plusieurs voient encore aujourd’hui l’intellectuel torontois comme un penseur d’Internet avant la lettre. Or qu’a-t-il affirmé qui permet d’oser un tel rapprochement, alors qu’il discutait des médias électroniques certes, mais de ceux qui sont en voie d’être éclipsés par le web, les médias sociaux, les technologies mobiles et interactives (la radio, la télévision, le cinéma et le téléphone) ? Il avait indiqué que l’oralité prendrait sa revanche sur l’écrit et que l’on n’aurait plus besoin de passer par les médiations de l’écriture pour communiquer. On pourrait se voir et s’entendre à distance comme si nous étions en présence les uns des autres, ce qui ferait de nous des concitoyens d’un même village global. Cette prophétie, le web la réalise en partie. Mais ce qui a le plus fondamentalement changé est que nous n’avons jamais autant écrit. Mais c’est une écriture qui ne relève pas uniquement de nous. Nous sommes écrits davantage que nous écrivons. Malgré tout on peut dire que la parole aussi a cours plus que jamais. Mais accourt-elle nécessairement plus rapidement au moment où il serait le plus nécessaire qu’elle se fasse entendre? Quoi qu’il en soit, on peut dire que pour l’instant toutes les illusions rattachées aux possibilités d’Internet et des mobiles n’ont pas été perdues. On oeuvre à la mise en place des infrastructures et de la logistique qui permettront l’implantation des villes intelligentes. Et pour Vers l’Ouest, quel rôle y joue cet enthousiasme qui devait avoir la forme d’un pressentiment en 1997 ?

Voyons comment la spontanéité et l’ouverture s’y manifestent dans la présence de l’oralité.

Si on se rappelle le passage où M. L. relit le mot que sa mère lui a laissé la veille de son départ, on voit combien son rapport à l’écriture n’est pas si éloigné de la relation à la langue parlée. Des écrits plus théoriques nous le confirmerons, comme la fameuse série « Écrire, c’est courir sur un cri ». Mais comme ils furent écrits bien après l’expérience vécue relatée dans ces « chapitres » sauvés des eaux par François Bon, il se pourrait que le premier jet à tout le moins ait été davantage l’incarnation de leur principe que l’application des idées abstraites associées à cette conception de l’écriture comme alliée de la marche. Mais revenons à ce document qui témoigne pour l’affection de la mère à son fils.

« C’est daté du di­manche matin, sans plus. C’est adressé à mon pré­nom juif, le pré­nom que tou­jours j’as­so­cie­rai au ter­ri­toire du Bas-Saint-Laurent, au fleuve et à la cou­leur bleue. Ma mère dit qu’elle a pensé à quelques pe­tites choses du­rant la nuit. Elle me parle de tente et d’ar­gent, d’huile à mouche. Elle me dit que si ça ne marche pas j’au­rai tou­jours ma place ici. Tu as ta place ici tou­jours, elle écrit. Et elle signe Môm, comme ça. » (pp. 9-10)

« Ma mère dit », « Elle parle », « Elle me dit ». « Tu as ta place ici toujours, elle écrit ».

L’inscription de la trace de la parole maternelle permet d’en restituer la présence à différence de temps, à distance d’années même.

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4.6.3 Régionalismes auxquels s’adosse la déterritorialisation

Pour commencer, qu’il soit clair que cette idée de la déterritorialisation n’est pas nécessairement un trait commun de tous les textes de notre corpus. Il n’est pas non plus évident que tous nos auteurs vont employer des régionalismes et plus spécifiquement des québécismes. En outre, nous réalisons bien qu’il peut paraître contre-intuitif que des régionalismes aillent dans le sens de la déterritorialisation, alors qu’ils semblent, au contraire, redécouper des frontières même dans l’univers poreux du web. On peut reconnaître d’où vient une contribution à une discussion dans un forum francophone d’après le type de termes que la personne utilise. Mais nous verrons, avec Mahigan Lepage, qu’il utilise des régionalismes québécois et français, ce qui peut contribuer à doter son écriture d’une dimension cosmopolite.

Premièrement, il faut remarquer que l’emploi du registre familier ne change pas nécessairement du tout au tout d’une région à l’autre pour une même langue. En exagérant, on peut l’illustrer en tirant un exemple du registre vulgaire (pourtant extrêmement courant) : le mot « Fuck ». Le « four letters word » ou « F word » est l’expression la plus universellement utilisé, bien au-delà des frontières anglophones. Pour revenir au familier, le fait d’utiliser le pronom « on » au lieu de « nous » est un cas courant de niveau de langue moins soutenu, qui renvoie à l’oralité. Mahigan Lepage en fait un grand usage, et on ne peut pas dire que cela le rende repérable (par un moteur de recherche configuré à cette fin, par exemple), comme auteur « québécois ».

Des expressions comme « on s’est arrachés » (p. 46) donnent davantage à penser que l’auteur s’inspire de l’argot parisien. Ainsi, le Dictionnaire de la zone désigne ce verbe pronominal (réfléchi) comme synonyme de partir[note1 (Cf. à l’entrée correspondante <http://www.dictionnairedelazone.fr/traduction-glossaire-p-partir.html&gt;)]. Par ailleurs, c’est aussi une manière de dire qu’on a fait des efforts extraordinaire pour faire du mieux qu’on pouvait. Voyez cet exemple dans la bouche de Bracconi, entraîneur de l’équipe de Bordeaux[note2 (Cf. l’article suivant de L’Équipe <http://www.lequipe.fr/Football/Actualites/Bracconi-on-s-est-arrache/456889&gt;)].

Pour « s’arracher » sur la route, il y a la technique dite de l’autostop. Cette manière de désigner le fait de demander l’aide de conducteurs en se tenant le bras tendu sur le bord de la route, avec le pouce pointé vers le haut (ou vers l’arrière pour désigner la direction vers laquelle on va), afin qu’ils nous embarquent (fassent monter à bord) pour faire un bout de chemin avec eux — ce que les anglophones appellent « hitchhiking » — , au Québéc, on appelle cela… « faire du pouce ». [note3(Bel exemple de métonymie, où l’on prend le signe pour le sens de l’action. Pour être rigoureux, il faudrait parler de faire de la direction (ce qu’indique le pouce). Quoique l’expression « faire du pouce » existe aussi (suivie de « sur ») pour dire prendre appui sur quelque chose afin de prolonger le mouvement acquis sur cette base dans l’objectif de lui procurer une plus grande portée (à ce mouvement, ou à un autre qui en serait dérivé). Voir le billet de L’Oreille tendue à ce propos : http://oreilletendue.com/2012/01/06/l%E2%80%99oreille-trouve-enfin-un-pouce/ … Une lectrice de Vers l’Ouest a reproché à Mahigan de s’être conformé à l’usage français « de France » en employant « autostop » pour désigner l’action qui permet à son personnage de parcourir une bonne partie du territoire canadien.)]

Or, si on relit le « roman » (ou si on recherche les occurrences de ces termes …), on se rend compte que l’expression québécoise « [faire] du pouce » (3) ou « [avancer/être pris/rentrer] sur le pouce » (3) se retrouve presque aussi souvent que « [faire] du stop » (5) ou « [aller] en stop » (2). Il n’y a, par ailleurs, que deux occurrence du mot « auto-stop ». Par contre, on retrouve plusieurs références au fait de « [lever] le pouce » (4) et, quatre (4) fois, on retrouve « le pouce [tendu/levé/dressé/tiré] ». Une (1) fois, enfin, on retrouve un verbe conjugué après le mot « pouce » : « Je tenais le pouce levé » (p. 72 — notez qu’on ne retrouve jamais : je faisais du pouce : verbe conjugué à l’imparfait avant le mot « pouce »). Par contre on fait référence aux « stoppeurs » (8 fois !, p. 60) plutôt que de parler de « pouceux » comme on pourrait le faire (péjorativement), en poussant un peu (ou de « jeunes qui font du pouce) en respectant le parler québécois. C’est sûrement sur ce passage (où la répétition de « stoppeurs » est marquante) qui a poussé… la lectrice à rédiger son commentaire. En somme, même en incluant cette « anomalie », on trouve vingt-trois (23) fois le « pouce » utilisé pour désigner l’activité qui se trouve au coeur de ce récit de soi. Tandis que « stop » s’y trouve dix-sept (17) fois seulement. La coloration régionale québécoise existe donc bel et bien dans Vers l’Ouest., étant entendu que les Québécois utilisent les deux expressions, alors que les Français ont tendance à s’en tenir au stop. Mais il y a métissage, hybridité du langage. Cela se manifeste aussi à travers des expressions comme « paumée » (perdu, en français de France) qui côtoient dans la même phrase des expressions plus québécoises comme « on s’en foutait » (cf. passage cité point 4.6.1).

Mais nous avons déjà remarqué que ces expressions plus faciles à assigner à une région sont généralement d’un registre plus familier, voire vulgaire. La majeure partie du texte que nous analysons est écrit en français international. Il ne fait pas de doute que la langue des Québécois est le français. Mais le français québécois standard présente tout de même des différences d’usage et la norme n’est pas exactement identique à celle de la France, dans l’ancienne Nouvelle-France.

Pourtant dès que l’usage québécois diverge de celui de la métropole, on a tendance à le considérer incorrect. Par exemple, Lepage utilise le mot « genre » pour introduire un exemple, justement, ce qui se fait beaucoup au Québec. Voici le seul cas noté dans Vers l’Ouest : « je me suis installé dans la section fumeur, que des cloisons de plastique transparent genre parois d’aquarium séparaient du reste du restaurant. » (p. 63). C’est une manière contractée de dire « comme par exemple, quelque chose dans le genre de ceci » ou « qui sont du genre suivant ». Évidemment ici, il aurait fallu placer le tout entre virgules. On retrouve l’expression un peu plus loin, mais utilisé dans son acception plus reconnue internationalement : « Dans la cour de l’hô­tel j’ai tout de suite re­connu mon copain, il était un peu artiste et portait des genres de cadenettes appelée dreads. » (p. 74). Le mot « cadenette » est peu connu du locuteur moyen. Il renvoie aux tresses des soldats. Ce sont effectivement de tresses dont il est question. Ce qui constitue un nouveau cas d’hybridité dans les registres et le langage employé. Cette fois, c’est la contamination de la culture anglophone qui vient se frayer un chemin entre les mailles du français québécois et de France. Donc, les régionalismes évoluent avec la région géographique, et comme la majeure partie de « l’action » se trouve en territoire canadien-anglais, le langage qui y est parlé sera forcément influencé par cet état de fait. Et cela se reflète dans le texte, en particulier lorsque des propos direct sont rapportés.

Le cas paradigmatique pour distinguer le Québec et la France à cet égard est probablement le terme utilisé dans les deux cultures pour parler du lieu où l’on gare les voitures. « Stationnement » en France, « Parking » au Québec. Donc l’utilisation de termes anglophones peut aussi renvoyer à la région du monde francophone à laquelle Mahigan appartient. Dans ce cas-ci, le « parking » l’emporte haut-la-main sur « stationnement » (9 à 0). Par contre, on ne voit pas le verbe dérivé « se parker » (ni se stationner, d’ailleurs). L’autre indice qu’on est au pays des ceintures fléchées (ou de la poutine), c’est sans doute la référence au repas du midi comme à un « dîner » (nom qu’en France on donne au repas dus soir). En France, on parlera plutôt du déjeuner. « On allait dans le sous-sol d’un église pour déjeuner » (p. 52). Comme le moment de la journée n’est pas clair dans ce cas-ci, on cherchera confirmation de ce que c’est le sens en se rapportant à une autre situation : « Je lui ai ra­conté mon pé­riple. Il vou­lait que je vienne dé­jeu­ner à la mai­son. » (p. 72).

On peut débattre de la question de savoir si « commence à » dénote une origine québécoise vu l’usage plus courent de « commencer de » en France. Mais cela ne nous paraît pas significatif.

Pour revenir aux termes anglophones, on citera en vrac, truck stop (arrêt de camions), convenience store (épicerie), staff accom (chambre d’employé), billet stand by (en attente), faire du pouce en top (en haut de bikini), sauce gravy et mashed potatoes (purée de pommes de terre ou patates pilées en québécois)… tous termes en italique dans le texte, comme certaines paroles rapportées des personnes rencontrées : « You know, I understand french », « House keeping » (mot que les employés – dont l’auteur – prononce pour s’annoncer aux clients), et « I d’ont care about politics » (paroles que prononce le voyageur pour éviter les ennuis avec l’une des personnes qui le prend en voiture, et qui lui demande : « Are you a separatist ». D’autres paroles rapportées : « Not for sale », « Thank you, thank you », « You can’t camp here », « What the fuck is goin’ on », « Do I look like a fucking dope dealer? », cette dernière parole étant le fait d’un squigi.

Remarquons quand même que la manière dont la mère signe, Môm, renvoie en partie à l’accent québécois mais aussi à l’anglais « mommy » (équivalant de « ma petite maman »). On a déjà noté les dreads il faudrait ajouter hot spring (source naturelle), house keeper et night house man. Ainsi que le fameux bi-ci (B.C. pour British Columbia, au lieu de Colombie-Britannique).

Enfin, à noter que les deux seuls termes anglophones qui ne sont pas mis en italique (outre les noms propres) dans Vers l’Ouest sont les mots « pick-up », qui signifie camionnette (p. 47), et « lifts », qui signifie « accompagnement en véhicule motorisé pour une partie du chemin », soit des termes très liés au sujet.

En conclusion, la principale leçon à tirer de l’examen de la relation entre régionalismes et déterroitorialisation, c’est que c’est en mêlant les expressions provenant de différente régions francophones qu’on parvient à donner le sentiment d’une déterritorialisation. Mais l’expression qui conviendrait alors le mieux serait peut-être alors celle de « transterritorialisation ». Celle-ci renverrait au fait de choisir des termes et des expressions susceptibles de traverser les frontières. L’autre leçon que cet examen plus poussé de l’utilisation combinée du « pouce » et du « stop » nous aura permis de tirer est que Vers l’Ouest n’est pas un cas de figure de la « neutralité linguistique comme son auteur a pu le laisser entendre par moment dans ses billets à propos de son œuvre. Il y aurait donc un ancrage bien réel dans le français québécois, mais avec un souci de demeurer lisible pour des lecteurs francophones de la France ou d’ailleurs dans le monde.

Il faudra se demander en quoi cela est compatible avec l’objectif déclaré de l’auteur de mettre de l’avant la puissance d’une voix, susceptible de rendre le sentiment de la route ?

4.6.1 Générer un effet de présence, par un niveau de langue familier

[… un tutoiement implicite (en lien avec l’interpellation toujours latente), mettre le lecteur dans le coup en le sollicitant par des mots qui lui sont connus, ou qui le dépaysent.]

Comment perçoit-on que le ton change en écoutant (lisant) les propos de Mahigan Lepage? Probablement que cela se « voit » en particulier lorsqu’il cesse de raconter les évènements qui se sont succédés et qu’il commence à nous communiquer ses réflexions personnelles sur le sujet. C’est à cette occasion (répétée maintes fois) que l’on peut avoir l’impression qu’il s’adresse directement à soi, qu’il nous tutoie. Et pourtant, le paradoxe de cette perception est qu’elle n’est fondée sur rien de palpable car ce ne sont que des digressions qui peuvent revendiquer une portée plus universelle que la narration des faits. Prenons tout de même le temps de relire un cas de passage de la description à la réflexion pour voir si la forme de la pensée rapportée à l’écrit se rapproche de l’adresse directe à un interlocuteur familier. «  Le pro­blème c’est que la plu­part des lifts qui nous font avan­cer sur le pouce sont des lifts lo­caux, des bouts de quinze ou trente ou cent bornes. » (p. 61). Ici le langage est adapté en partie pour un public français (bornes pour km) mais conserve des traces de son origine québécoise (« sur le pouce », des « lifts »). On est cependant davantage dans la retranscription d’un raisonnement pratique qui a été mené à ce moment-là que dans l’élévation d’une pensée universelle. La question est « comment va-t-on passer sans risquer sa peau dans un secteur qui a hérité d’une haine des Québécois ? ».

Une autre piste est de chercher dans les passages où le Je se manifeste pour se confier. Peut-être à ce moment-là la volonté de communiquer à des proches se fera-t-elle plus manifeste. Nouveau paradoxe : on constate que ce sont ces passages qui ont la portée la plus philosophique (et poétique) : « J’apprenais à vivre dans une vallée, dans une ville-vallée, où la nuit camoufle les massifs et où le val n’est plus surgissement et descente et vitesse mais marche et déambulation et lenteur. » (p. 93). Le vocabulaire et simple et la série de qualités opposées forme un raisonnement. Il y a opposition entre la situation « horizontale » du val et la vie en diagonale telle que son enfance sur les pentes du Bic l’y a habitué : « Je venais du haut de la montagne et je ne savais rien du du pied de la montagne, pour moi les pieds de montagne étaient des ravins noirs et inhabités, et l’idée qu’on puisse habiter au pied d’une montagne n’allait pas du tout de soi. » (Idem). Le vocabulaire est peu recherché, mais les considérations que les mots transportent ne sont pas insignifiantes. Le choix des termes comme « le pied », le « haut », « les pieds » nous fait penser qu’il y a généralisation ou abstraction abusive. Mais c’est cela aussi la vie. On sent donc la pensée en marche à travers ces propos. Et c’est ainsi que devient palpable le fait qu’il s’agit d’une expérience qui conduit vers un apprentissage.

Une troisième piste vient de la recherche de passages dont le style est plus relâché, pour voir s’ils semblent s’adresser plus directement à nous.

«  On s’est ins­tal­lés dans notre chambre au troi­sième ou qua­trième étage. La chambre était moins confor­table qu’en face, il n’y avait pas de pis­cine, mais on s’en fou­tait. La fe­nêtre de la chambre don­nait sur la rue et les pros­ti­tuées. On en­ten­dait des cris et des pa­roles de bas-fonds. On di­sait que c’était un hôtel de putes et de re­ven­deurs. On di­sait que Saint Ca­tha­rines était la ville la plus pau­mée de l’On­ta­rio » (p. 49, nous soulignons).

L’expression « on s’en foutait », ainsi que les mots « putes » et « paumée », dénotent un niveau de langage relâché. Mais ce « ton libre » nous donne-t-il le sentiment que l’auteur s’adresse à nous sans barrières arbitraires et nous interpelle? Ou du moins, ces expressions plus « colorées » nous rendent-elles le locuteur (le narrateur qui raconte l’histoire) plus présent? Les évènements relatés gagnent-ils en vivacité? Lire la suite

Le rapport au langage et à la parole

(niveau de langue, place de l’oralité)

[Langage – l’articulation entre les thèmes, le temps et l’espace ; en lien avec la triade multiplicité-médiation-spiritualisation dont on aperçoit qu’elle concerne des actants qui peuvent être impersonnels, des agents intelligents qui sont gouvernés par des algorithmes, des objets qui ont une histoire constituant leur ADN, une table, une chaise, un décor, un paysage, une scène. Le langage est lui-même un milieu qui est l’acteur central, quoi que toujours décentré de ce dialogue qui est interpénétration de l’humain et de la machine, du code et de l’esprit. Il a la propriété d’être « virtuel d’office ». Un officieux agent du changement continuel. Un complice de la contingence historique. Une source de dissidence dans les rangs du sens qui en infléchit régulièrement le cours.]

{Substitut de la collaborativité}

À la base, le langage est ce qui nous permet de communiquer même quand les circonstances (à commencer par l’interlocuteur) changent. C’est la formalisation de conventions présidant à la mise en relation de signes. Or, au terme de cette aventure, on se rend compte que la leçon (nous ne dirons pas la morale) qu’il en tire est que chacun a une valeur égale, pour le meilleur ou pour le pire. Il nous en donne l’indication par la manière dont il nous parle des voitures, expressions de l’individualisme ambiant. « Et j’attendais le plein jour et les voitures les mêmes toujours et qu’une de plus la même me prenne et me remmène. » (p. 98). Jamais rien ne change, tout est égal. On sent une forme de mise à plat des différences, que traduit aussi le retrait des signes de ponctuation. L’insistance à dire que le véhicule est toujours le même, quel que soit son nombre, nous donne à voir quelque chose du caractère indifférencié du réel actuel, que l’on nomme sans comprendre : « virtuel ». Mais « virtuel » et « réel » est-ce du pareil au même? En un sens, c’est comme demander si la littérature diffère du monde naturel.

4.6.1 Générer un effet de présence, par un niveau de langue familier

4.6.2 Créer son style propre pour atteindre au littéraire

4.6.3 Régionalismes auxquels s’adosse la déterritorialisation

4.6.4 Termes et tournures issus de l’époque numérique (ou issant celle-ci…)

4.6.5 Place importante de la culture orale (l’art de raconter)

Pour conclure sur ce chapitre, où la colère réprimée pousse à « s’arracher », je rappellerai simplement cette idée de dialogue que je viens d’invoquer tout en signalant un passage où le rôle du silence dans la délibération (et l’épuration des émotions) est exprimé sans détour : « Je me tai­sais. Quand on fait du pouce on ap­prend à par­ler ou à se taire quand il faut. J’en pro­fi­tais pour ava­ler ma co­lère, (…) » (p. 37). C’est donc un dialogue intérieur qui débouche sur une dialectique entre prudence et audace. Je crois que nous touchons avec ces relations quelque filament qui a partie liée au noeud du problème qui nous intéresse ici, soit celui du rapport de ces écrits avec la culture numérique.