Archives du mot-clé La Petite Apocalypse illustrée

iii. Lexique, phrases, aphorismes, recueils

« Décentrements » est une collection (formation anthologique) [Objet documental]
Une première hypothèse serait que cette ouverture se manifeste à travers le caractère anthologique de la culture, renvoyant à la fois à cette soif de savoir et à la volonté de promouvoir une nouvelle égalité entre les individus. Ce qui se traduit dans la culture geek, transposable à d’autres domaines que l’informatique, par un encouragement des initiatives provenant de la base, suivant le principe d’après lequel la révolution ne viendra pas d’une confrontation violente avec l’autorité, mais d’une systématisation des modes de fonctionnement remplaçant le top-down par le bottom-up. C’est l’idée de l’image du bazar par opposition à la cathédrale. Dans Vers l’Ouest, la manière dont cette ouverture se manifeste est par la mise à plat des émotions qui cèdent la place à la description de ce qui se produit et des paysages, à commencer par la route, premier personnage. Mais comment cela se rapporte-t-il à la culture du Bazar telle que l’a définie Milad Doueihi? Rappelons-nous que ce n’est plus seulement le rapport à la propriété des moyens de production qui est considéré ici, mais la mise en oeuvre des moyens pour diffuser la compétence numérique. (cf. 3.1.2, citation de CN, p. 165)

Il conviendrait ici de mettre en rapport la réflexion que nous venons de faire sur l’importance de la disponibilité des lecteurs à l’émergence de nouvelles interprétations, à partir des propositions contenues dans les textes, avec la valorisation de la culture anthologique, mise en évidence par Doueihi, et que semblait confirmer, du sein même de la collection que nous étudions, la présence d’un livrel en forme de lexique (La Petite Apocalypse illustrée, de Josée Marcotte – cf. 4.4.4). En effet, ce caractère étal de la matière qui constitue le texte, cela doit donner un sentiment de liberté quant à l’itinéraire qui permettra de couvrir tout le territoire que représente l’ouvrage. Or ce rapport entre ce qui est étal (comme dans un bazar) et l’égalité inter-individuelle (serait-ce entre des phénomènes impersonnels comme les couleurs), elle apparaît assez explicite déjà dans Vers l’Ouest, de Mahigan Lepage. Déjà, sa fascination pour l’idée d’étale nous vient de ce qu’il emploie ce mot d’une manière peu coutumière (comme substantif ). Parlant du stade, il dit : « De l’étale de la ville en re­trait se dresse un haut mât pen­ché sur une grosse sou­coupe » (p. 26). Mais « étale » est un terme maritime, un nom masculin : « Moment où le niveau de la mer ou d’un cours d’eau est stabilisé. » (Larousse). Il semble le savoir puisqu’il se réfère à un mât pour parler de la tour du stade, quoique dans ce cas-ci ce n’est pas une image, puisque c’est bien ce dont il s’agit, étant donné qu’il sert à soutenir la toile servant de toit à l’amphithéâtre… Par ailleurs il s’en sert à nouveau pour qualifier la ville, cette fois en tant qu’adjectif. « Le ter­mi­nus d’au­to­car se trouve dans une par­tie plus étale de la ville » (p. 33). Le fait de s’étaler est attribué à la route, en décrivant l’asphalte qui « continue de s’étendre » alors qu’il est aux marges de Montréal (p. 25). La notion prend vie avec le verbe « se dérouler ». On voit évidemment l’analogie avec le rouleau de papier. C’est une analogie classique entre le chemin et l’écriture que l’on retrouve déjà dans Le Rouge et le noir de Stendhal, lorsque le roman est défini par le narrateur comme un miroir brandi le long du chemin. Les tons de rouge et de noir, sont, rappelons-le, ceux qui s’entremêlent comme les couleurs fondamentales du bitume constitutif de la route. On pourrait même dire que phénoménologiquement, l’enroulement du rouge et du noir est constitutif de la route telle que nous la percevons, lorsqu’on y migre Vers l’Ouest, comme a tenté de le faire Mahigan Lepage avec un succès mitigé (c’est aussi le récit d’un échec partiel).

La notion de Beat est évoquée lorsqu’il mentionne que ses amis et surtout lui sont perdus. « Donc j’étais perdu, de tous mes amis j’étais sans doute le plus perdu » (p. 7). Elle nous ramène à cette idée d’égalité que nous voyons associée à ce qui est « étale ». Voici où le rapport apparaît. « C’est en­core et tou­jours la prai­rie, qui tout éga­lise. » (p. 68).

Sinon, la culture anthologique se manifeste peut-être dans ce récit, par l’énumération des noms des villes que l’on traverse. Mais comme elles ne sont pas vécues, elles font l’objet d’une reconstitution a posteriori. Cela fait partie de la réalité du monde cartographié. Si le monde se présente concret comme ruban d’asphalte se déroulant, et succession de panneaux de circulation. Il n’en demeure pas moins qu’il est plus facile que jamais de le survoler à l’aide d’une carte et d’y repérer les agglomérations qui jalonnent notre parcours.

« Je viens à peine d’at­ter­rir sur la route que déjà je me sens seul. Une voi­ture m’a pris en stop et m’en­traîne vers Ot­tawa. On pense peut-être aux vil­lages qui ja­lonnent de l’autre côté de la ri­vière Ou­taouais, Fa­cett, Mon­te­bello, Pa­pi­neau­ville, Plai­sance, Thurso, Mas­son. De ce côté-ci de la ri­vière je ne connais pas le nom des lieux. Il y a Com­ber­land je crois. Pour moi ce côté-ci de la ri­vière Ou­taouais n’est rien que route et pan­neaux. » (pp. 35-36).

Ce passage est emblématique de ce que représente le passage à la culture numérique. Soit l’imprégnation de la réalité par la philosophie via l’introduction du rapport phénoménologique à l’existence vue la strate supplémentaire de référence perceptuelle que vient introduire le numérique. La virtualisation c’est surtout la possibilité de comprendre comment ça fonctionne en décomposant la perception en moments discrétisés. Et ce qu’on comprend d’abord, c’est que c’est à nous que revient la responsabilité d’établir les ponts entre les points. Et les points eux-mêmes, à la limite, n’existent peut-être que dans notre imagination.

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4.4.4 Lexique

Signe que Milad Doueihi a raison de parler de culture anthologique

Pour La Petite Apocalypse illustrée, Josée Marcotte propose carrément un lexique. Mais la vie des personnages de « papier » qui le composent s’y invite.

Le fait que ce soit un inventaire de termes définis suivant l’ordre alphabétique nous amène à reconnaître une instance très claire de ce que Milad Doueihi appelle la culture anthologique, même si ce concept a une portée plus large dans son esprit, comme nous le verrons. De plus c’est aussi une raison de plus de parler d’une culture numérique car si des définitions semblent nécessaires, c’est bien parce qu’on entre dans un nouveau territoire de l’imaginaire collectif. Il importe de nous doter de repères. Le fait que les autres écrits n’aient pas cette forme ne contredit pas ce que nous affirmons ici. Le lexique est un cas précis de la culture anthologique. Mais les autres recueils sont aussi des anthologies et les carnets sont aussi des collections de « feuillets ». C’est une culture qui accumule des éléments en séries sans chercher une hiérarchie ni une narration au sens classique pourrions nous dire. C’est que le contrat de lecture est en cours de négociation au fil de l’intrigue. C’est pourquoi il est utile de voir chaque « période » comme une historiette.

3.2 Créative-critique (Une mobilisation qui se veut réflexive)

3.2.1 La toile est un itinéraire qui s’écrit en le traçant

Pour donner une illustration de la façon dont l’idée de « démarche », que nous associons à l’humanisme, en ce sens où les moyens ne doivent pas contrevenir à la fin, conserve son importance dans la culture numérique, voici la définition que Josée Marcotte propose du terme Perfection dans son lexique impertinent La Petite Apocalyspe illustrée : « n. f. La per­fec­tion est un chien cou­rant après sa queue, ce fai­sant, le chien des­sine des cercles par­faits. » (p. 43). Ce faisant elle souhaite se moquer du caractère creux de ce concept. Mais elle indique aussi que c’est le cheminement qui compte davantage que le résultat. Cela nous renvoie à la théorie de Mahigan Lepage selon laquelle « écrire, c’est courir sur un cri » (voir sur son blogue, le dernier des mahigan, dans « fictions et séries », sous « web-fictions et non-fictions » http://www.mahigan.ca/spip.php?rubrique68). Ainsi confie-t-il qu’il lui a fallu surmonter des obstacles pour s’autoriser à partir vraiment. Il attribue à l’écriture un rôle libérateur à cet égard :

« En écrivant, j’ai lâché la bride au mental, je lui ai donné de l’espace où courir. Et le mental, délié, délie à son tour le corps. Du dedans vers le dehors, l’écriture a des effets sur la vie. D’abord on court sur un cri, et puis bientôt on court de par le monde. » (6 | Écrire c’est courir sur un cri, 9 mars 2013, lors d’une conférence en Colombie-Britannique). <http://www.mahigan.ca/spip.php?article317&gt;

On pense également à un autre grand voyageur, Karl Dubost qui nous confie ses pensées et ses expériences depuis son blogue La-Grange.net.

Dans un billet de sept. 2014, il raconte comment il a su flâner, malgré cet âge de l’accélération dans lequel nous vivons.

[Pour la suite du développement, cliquez sur le titre de cette sous-section (3.2.1).

Elle se conclut pour l’instant ainsi : ]

On est donc en droit d’attendre, aussi bien de la littérature homothétique que de la littérature générative, ou des fictions interactives, qu’elles mettent en tension des enjeux qui peuvent paraître mal-assortis et qu’elle invite le spectateur à jouer un rôle pour leur faire retrouver une sorte de cohérence. Elle impliquerait donc les lecteurs dans la création, mais elle leur demanderait de faire preuve de sens critique. Et ce faisant elle serait un outil précieux de développement des facultés. Encore du travail, me direz-vous? Oui, je ne nierai pas que c’en est.

3.2.2 Les Humanités numériques misent sur l’expérimentation plus que sur les pensées abstraites

Un peu comme lorsqu’on dit « C’est en forgeant qu’on devient forgeron », il est de tradition, chez les membres de la communauté des humanités numériques, d’estimer que ce serait plus souhaitable que la pratique marche toujours main dans la main avec la théorie. Non pas que la théorie doive toujours accompagner la pratique pour la guider, mais parce qu’elle a beaucoup à apprendre de cette fréquentation. Évidemment la pratique est par nature curieuse et puisera tout ce qui peut lui être utile dans la théorie, si elle est vigoureuse (je parle d’une pratique éveillée, qui n’est pas moribonde). Le tout pourra être formalisé au moyen de modèles afin de partager les découvertes au moyen de présentations dans un cadre académique. Mais ce sera toujours plus facile de transmettre la passion de découvrir à des jeunes en leur faisant réaliser des expériences. Ceci dit, les tenants de cette approche pragmatique auraient avantage à reconnaître que l’écriture aussi consiste en une véritable expérience.

Mais comment ce renversement de perspective qui ne veut pas non plus tomber dans un déséquilibre inverse, se manifeste-t-il à travers les textes de notre corpus? C’est ce que nous verrons au point 4, relatif à l’analyse des textes. En particulier lorsqu’il s’agira de repérer comment nos auteurs se livrent à une exploration des possibles.

[Pour suivre l’évolution de ce point, visitez régulièrement 3.2.2]

3.2.3 La théorie de la documentalité, une philosophie du numérique culturel qui remonte des faits sociaux aux textes sous-jacents

[Là encore on pourrait revenir à l’idée de Doueihi selon laquelle la culture numérique repose sur des textes fondateurs, dont ceux qui traitent d’intelligence artificielle (Turing, Von Newman, etc.).]

Il ne faut pas croire tout ce qu’on lit sur le net, mais ce n’est pas parce que c’est sur le net que c’est faux. Il importe de comprendre que s’il est difficile de se prononcer sur ce qu’il en est de la réalité en soi, comme le disait Kant à propos du numen, on doit pouvoir considérer ce qui nous est accessible par les sens sous un jour « scientifique » du moment où nous disposons de documents pour en témoigner. Or ces documents peuvent être de différentes natures, exister sur divers supports, mais il importe qu’ils soient des enregistrements, qu’ils portent témoignage (…)

[Ce point relatif à la théorie de la documentalité devrait être retravaillé plus finement]

(…) cela nous ramène encore une fois à la portée limitée, en apparence, de notre hypothèse. Mais si, au total, le fait d’affirmer que la culture numérique est caractérisée par sa dimension « créative-critique », comme si cela était épouvantablement nouveau, risquait fort de nous plonger dans la déception, en même temps cela n’était pas complètement gratuit. Et c’est tout de même pertinent. Car il y a peut-être un degré de créativité et de critique qui est plus élevé que normalement sur le web. Et le fait que ça soit les deux qui se déploient dans une tension difficile à surmonter, cela marque aussi une propension de la culture numérique à viser un équilibre tout en ne se soustrayant pas aux difficultés.