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4.4.2 Journal

Confidence mais facture assez classique

Le journal est le format choisi par la plupart des auteurs car il conjugue l’univers numérique et l’autobiographie plus classique. En effet, certains d’entre eux publient une anthologie de leurs billets de blogue (Les Je-sais-pas et Les Je-sais-pas-pantoute de Sarah-Maude Beauchesne sont tirés de son blogue lesfourchettes.net) ou un recueil d’entrées de leur site littéraire, comme dans le cas de Marge de Josée Marcotte (une sélection de « post » courts sur margeautofictive.com). Les Filles du Calvaire d’Annie Rioux sont sans aucun doute un journal même si elle lui préfère l’appellation « Carnets » de voyage, complété par des réflexions sur la chemin parcouru (existentiellement) une fois de retour au pays. La confidence était-elle écrite avec à l’esprit l’idée d’une publication dans ce dernier cas? On peut dire que ce n’était complètement hors de question mais que ça n’a pas été le principal élément qui a entraîné une recherche stylistique. On écrit d’abord pour soi. Mais cela signifie-t-il que le fait de publier pour le numérique ne change rien comme le croit Guy Bouliane, fondateur des Éditions Dédicaces, comme il l’a affirmé sans ambages lors de sa participation au séminaire Sens Public en 2013 (séance sur le suppport). Comme pour tout ce qu’on écrit aujourd’hui on ne peut ignorer que les probabilités que ce soit disponible sur le web sont toujours présentes. Un fichier numérique est facilement reproductible. Un ordinateur portable ou une tablette peuvent facilement être perdus. Il suffit qu’on ait utilisé un espace de stockage en ligne afin de partage la page en cours avec soi-même pour qu’une diffusion ultérieure de nos écrits ne puisse être exclue. Même en s’envoyant un mot par courriel on autorise le service à se prétendre propriétaire du contenu qu’on y diffuse… Si on prend le cas de l’auteure d’Isidoro, Audrey Lemieux, elle donne aussi au récit que le conte Lautréamont aurait fait de son retour à Montevideo par bateau, la forme d’un journal écrit durant la traversée de l’Atlantique, depuis Paris. Pour Mahigan Lepage, même s’il écrivait déjà sur son blogue, les textes qu’il a publiés sous forme de livrels furent écrits dans l’optique d’un journal, écrit a posteriori dans le cas de Vers l’Ouest et plutôt dans le moment du retour pour ce qui est de La Science des lichens. Cela lui a pris trois jours. Mais cela raconte un séjour à Paris, comme dans le cas d’Annie Rioux. Les entrées d’un journal peuvent être plus longues que celles d’un billet de blogue, mais il se peut aussi qu’elles soient plus courtes comme pour Marge, ou plus longue comme avec Mahigan. Il n’y a donc pas d’équivalence entre le fragment et le journal, mais il n’y a pas de contradiction non plus. Après tout, chaque « tranche de vie » relatée n’est jamais qu’un morceau d’existence. Aucune partie ne peut prétendre se substituer au tout, bien que chacune y contribue.

L’idée de reconnaître que l’on ne peut témoigner que de ce qu’on connaît explique sans doute que la majorité des êtres humains ne fassent état, lorsqu’ils rédigent une entrée de journal, que de leur vie personnelle. Nos écrivains ne font pas exception à la règle, dans la mesure où ils donnent le sentiment de parler d’eux-mêmes, et ils le font effectivement, de leur propre aveu. Mais ils peuvent aussi jouer un rôle en parlant ainsi d’eux-mêmes. C’est d’ailleurs précisément leur rôle en tant qu’écrivains. C’est pourquoi il n’y a pas de différence de nature entre Audrey Lemieux écrivant une vie fictive de Ducasse et Annie Rioux racontant sa vie comme un carnet littéraire. Parce que dans tous les cas, on doit susciter l’adhésion et en même temps ne pas se leurrer sur nos chances de duper les lecteurs. Ceux-ci veulent simplement qu’on leur donne les moyens d’y croire, sans confondre leur croyance avec la réalité. Ils espèrent embarquer, être happés. C’est à cette aune qu’ils évalueront, pour la plupart, la qualité de l’auteur.

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Audrey Lemieux

Isidoro

Isidoro nous rappelle l’origine américaine (du Sud) de l’auteur des Chants de Maldoror. Il le fait, d’abord, par la finale du prénom qui est dans le titre, puis par l’objet de la « quête » du narrateur qui est, superficiellement, le retour à sa ville natale, Montevideo (capitale de l’Uruguay), et, plus profondément, la connaissance de soi. C’est pourquoi la forme du journal convient bien à cet effort pour retracer les temps forts (psychologiquement) de cette traversée de l’Atlantique en bateau, qui est en même temps une reconstitution du drame intérieur (non sans ancrage dans la chair, on s’en doute) ayant peut-être (vraisemblablement) servi de moteur à l’écriture d’une oeuvre immense dans le siècle le plus puissant, à mon sens, que la France ait connu littérairement (et sur d’autres plans). Si cet écrit paraît porter sur un autre que l’auteur, et faire figure d’exception parmi les autres livrels du corpus, il convient de relativiser cette différence. On verra, en effet, que la manière dont la relation entre le conte de Lautréamont et son personnage « monstrueux » est explorée par Audrey Lemieux grâce à une combinaison d’imagination et de réflexion sur les faits nous permet d’interpréter cette oeuvre comme une étude de soi dans le miroir d’un autre. Lemieux s’en serait servi (de ce dispositif qu’il nous revient de chercher à mieux comprendre, afin de dégager ses rapports à la culture numérique), pour s’interroger sur elle-même en tant qu’écrivain. En ce sens, ce texte (parmi les plus beaux – et les plus classiques – de la collection « Décentrements »), comporte, métaphoriquement une forte dimension auto-biographique. Non qu’Audrey Lemieux s’identifie au génie d’Isidore Ducasse. Pas plus qu’elle cultive une telle blessure qu’il lui soit impossible de ne pas exposer l’horreur d’une âme écorchée à vif dans ses écrits. C’est plutôt que se sensibilité à fleur de peau fait en sorte qu’elle est particulièrement sensible au caractère problématique de l’écriture de soi, puisque d’emblée la distinction est ténue entre l’écrivain et son art d’écrire, de sorte qu’en prenant la question de la porosité de la paroi invisible séparant le délicat individu physique qui se faisait appeler Lautréamont et sa créature qui a inspiré les surréalistes et suscité l’incompréhension, comme prétexte pour faire étude phénoménologique de l’identification de l’écrivain à son oeuvre, elle a en fin de compte montré qu’elle prenait à coeur la terrible tension qui fait vibrer le malheureux intellectuel, cherchant un supplément de vie dans la friture de l’encre grafignant la feuille, comme la peau d’un double que l’auteur se crée pour s’exalter et se cacher à soi.Autrement dit, l’objet de son écrit demeurait la révélation de ce que tout écrivain écrit à propos de soi. Mais que cela n’est pas simple. Et donc, c’est cette complexité qu’elle met en évidence en nous faisant réaliser que ce ne devait pas être facile d’être soi-même pour l’auteur d’un personnage de papier plus réel que la nature. Et cela exprimait d’Audrey Lemieux qu’elle était préoccupée par l’importance de cette question. Elle a livré une part d’elle-même en s’efforçant de rendre justice à la relation qui devait unir Maldoror à son créateur. Elle a pu sentir sa voix vibrer à travers ses propres cordes vocales en écrivant.
« Et à force d’écrire, peu à peu, il me semble que j’ai fini par muer, que la voix d’Isidore, aigrelette, mais plus grave que la mienne, s’est mise à vibrer dans ma gorge. » (Mémoire, p. 88).
Donc, c’est une écriture qui nous responsabilise. Nous reviendrons à la relation de cet aspect avec la culture numérique. Pour l’instant, on y voit une référence à la pensée de l’infini (du visage) chez Lévinas. « Comment riait et pleurait ce visage? » (p. 84). Mais Lemieux se réfère plutôt à la notion de « surplus de la vision esthétique » développée par M. Bakhtine dans Esthétique de la création verbale, et selon laquelle l’autre voit plus de l’un que le premier concerné. On peut donc projeter sur autrui une image d’ensemble (y compris l’arrière-plan du monde auquel il ou elle tourne le dos) plus complète que celui-ci a de lui-même. (p. 84). Cependant, comme le note notre auteure : « Le biographe bénéficie à peine de ce « surplus » de vision à l’égard de son biographé : il voit bien, en observant un portrait de son sujet, son visage, l’expression qui l’anime, mais c’est là une expression figée, une trace, une révélation nécessairement partielle. »(p. 85).

Autobiographie fictive d’Isidore Ducasse
Un récit de soi troublant : une reconstitution imaginaire nous plongeant dans la peau d’un génie tourmenté
Une projection de l’auteure dans ce personnage d’écrivain s’identifiant à son personnage?
Une traversée de l’océan racontée dans un journal, sans fard ni filtre

Diversité des formes de discours

Réflexion sur la diversité des formes (genres) et des types de discours (structures narratives) qui s’y manifestent

L’aspect forme de l’écriture se présente sous deux aspects principaux (outre le rythme et le souffle liés au ton qui est aussi une composante du style) qui sont la forme (au sens de la composition, mais d’abord du genre) et le type de discours (qui relève de la structure narrative et qui touche aussi à la composition).

Nous examinerons ce que différents aspects génériques et formels de l’écriture de ces textes ont à nous dire sur la manière dont les discours dont ces oeuvres sont porteuses s’inscrivent dans le contexte de la culture numérique émergente.

D’abord, le fragment, que ce soit un aphorisme, une entrée de journal ou de dictionnaire, ou encore un segment de l’aventure qui se détache du flux dans lequel elle se trouve insérée, ce morceau qui est éclat de vie autant que du web, c’est bien entendu la première « forme » à laquelle nous pensons lorsque nous cherchons à voir en quoi le texte numérique change par rapport à la littérature classique. [4.4.1 Fragments]

Une autre forme qui semble bien s’intégrer à l’univers numérique est l’entrée de journal. Le fait qu’il soit possible d’en produire des recueil, et éventuellement de les augmenter nous montre bien la souplesse du medium numérique. Mais les règles de l’écriture ont-elles changé avec le changement de support? La sélection requise implique-t-elle la recherche d’une cohésion ou veut-on montré un échantillon des possibilités, des humeurs, dont l’auteur est « capable » (ou dont il est la proie…). Comme la mode du feuilleton, ces formats hybrides, ni longs ni trop courts (plusieurs entrées dans un journal) ont peut-être quelque chose à nous apprendre sur les périodes de transition telle que celle que nous traversons. [4.4.2 Journal]

planche 39 de l'album Naufrages de Gabrielle B. par Dominique et Alain Robet (dessinateur) avant sa mise en couleurs

planche 39 de l’album Naufrages de Gabrielle B. par Dominique et Alain Robet (dessinateur) avant sa mise en couleurs

Parlant de période, la Période (au sens du procédé littéraire) est une forme qui se sert de la prosodie elle-même pour marquer les unités sémantiques, à défaut d’un découpage physique au moyen du syntagme. C’est un procédé qui nous ramène aux origines de la littérature, mais il n’est pas antinomique avec les caractéristiques du medium numérique. Car la page de blogue ne se caractérise-t-elle pas par un défilement qui ressemble à un déroulement, comme celui du rouleau (volumen), à l’époque? [4.4.3 Période]

Nous verrons en outre que l’aphorisme peut se déguiser en entrée de dictionnaire et l’anthologie se muer en lexique. [4.4.4 Lexique]

On ne manquera pas de noter la spécificité des cours récits reprenant le principe du feuilleton mais davantage dans l’esprit de la nouvelle. [4.4.5 Historiettes].

Mais le fil conducteur de toutes ces formes littéraires, ce sera peut-être le recours à l’interpellation, qui peut elle-même prendre différentes formes, de la provocation à l’interrogation, en passant par le jeu avec les conventions. [4.4.6 Interpellation]

Finalement les mots sont les principaux acteurs du jeu littéraire. Cela est une loi qui ne change pas. Mais une intervention humaine est nécessaire pour la reconduction du contrat de lecture sans lequel il n’y aurait aucun « échange ».

C’est pourquoi la remise en question des genres et des frontières traditionnelles du récit par le numérique n’empêche pas leurs auteurs d’interpeller le public à travers une mise à mal des conventions d’écriture qui appellent une renégociation du contrat de lecture. Finalement le lecteur est invité à trouver ses propres repères à travers les pistes brouillées qui se croisent sous la forme de références polysémiques dans la marque même du phrasé, qui renvoie souvent à un mélange d’oralité et d’érudition. Rien pour rester assis sur ses lauriers…