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4.4.6 Interpellation

Comme quoi le lecteur a un rôle à jouer dans la complétion du sens

On a déjà mentionné le fait que le lecteur est interpellé de manière générale par la forme, la langue et lors d’une occurrence où le « on pensera peut-être » renvoie à la manière dont l’auteur présume que le lecteur refait le film de l’histoire (en consultant Google Maps ou une autre carte de la région), pour préciser que ce n’est pas sous cet angle que les choses lui apparaissent à l’époque. Le voyageur est plongé dans le flux, il est immergé dans la matière, il est dans le défilement (cf. 4.2.1 d)). Mais n’est-ce pas là précisément la manière la plus forte dont le lecteur est interpellé?

Cela est un point fondamental pour la possibilité d’une interactivité. Mais on ne peut pas dire qu’il soit entièrement nouveau avec la civilisation numérique. Et en même temps l’interactivité est toujours possible avec le numérique même sans interaction. Pour l’instant c’est la pudeur qui nous interdit de nous y livrer, car on se sentirait mal de copier-coller le texte d’un auteur, et surtout on verrait comme une sorte de fraude de farfouiller dans le texte pour le réorganiser. Pourtant c’est ce que fait tout bon lecteur. Si le texte nous invite à le lire à l’envers, ce peut être un leurre. Les lecteurs doivent savoir qu’ils sont libres de faire ce qu’ils veulent avec le texte. Mais ils ne peuvent ignorer ses injonctions, ses invitations et ses suggestions. Ils peuvent simplement y résister, bien que ce ne sera pas sans coût psychologique.

Diversité des formes de discours

Réflexion sur la diversité des formes (genres) et des types de discours (structures narratives) qui s’y manifestent

L’aspect forme de l’écriture se présente sous deux aspects principaux (outre le rythme et le souffle liés au ton qui est aussi une composante du style) qui sont la forme (au sens de la composition, mais d’abord du genre) et le type de discours (qui relève de la structure narrative et qui touche aussi à la composition).

Nous examinerons ce que différents aspects génériques et formels de l’écriture de ces textes ont à nous dire sur la manière dont les discours dont ces oeuvres sont porteuses s’inscrivent dans le contexte de la culture numérique émergente.

D’abord, le fragment, que ce soit un aphorisme, une entrée de journal ou de dictionnaire, ou encore un segment de l’aventure qui se détache du flux dans lequel elle se trouve insérée, ce morceau qui est éclat de vie autant que du web, c’est bien entendu la première « forme » à laquelle nous pensons lorsque nous cherchons à voir en quoi le texte numérique change par rapport à la littérature classique. [4.4.1 Fragments]

Une autre forme qui semble bien s’intégrer à l’univers numérique est l’entrée de journal. Le fait qu’il soit possible d’en produire des recueil, et éventuellement de les augmenter nous montre bien la souplesse du medium numérique. Mais les règles de l’écriture ont-elles changé avec le changement de support? La sélection requise implique-t-elle la recherche d’une cohésion ou veut-on montré un échantillon des possibilités, des humeurs, dont l’auteur est « capable » (ou dont il est la proie…). Comme la mode du feuilleton, ces formats hybrides, ni longs ni trop courts (plusieurs entrées dans un journal) ont peut-être quelque chose à nous apprendre sur les périodes de transition telle que celle que nous traversons. [4.4.2 Journal]

planche 39 de l'album Naufrages de Gabrielle B. par Dominique et Alain Robet (dessinateur) avant sa mise en couleurs

planche 39 de l’album Naufrages de Gabrielle B. par Dominique et Alain Robet (dessinateur) avant sa mise en couleurs

Parlant de période, la Période (au sens du procédé littéraire) est une forme qui se sert de la prosodie elle-même pour marquer les unités sémantiques, à défaut d’un découpage physique au moyen du syntagme. C’est un procédé qui nous ramène aux origines de la littérature, mais il n’est pas antinomique avec les caractéristiques du medium numérique. Car la page de blogue ne se caractérise-t-elle pas par un défilement qui ressemble à un déroulement, comme celui du rouleau (volumen), à l’époque? [4.4.3 Période]

Nous verrons en outre que l’aphorisme peut se déguiser en entrée de dictionnaire et l’anthologie se muer en lexique. [4.4.4 Lexique]

On ne manquera pas de noter la spécificité des cours récits reprenant le principe du feuilleton mais davantage dans l’esprit de la nouvelle. [4.4.5 Historiettes].

Mais le fil conducteur de toutes ces formes littéraires, ce sera peut-être le recours à l’interpellation, qui peut elle-même prendre différentes formes, de la provocation à l’interrogation, en passant par le jeu avec les conventions. [4.4.6 Interpellation]

Finalement les mots sont les principaux acteurs du jeu littéraire. Cela est une loi qui ne change pas. Mais une intervention humaine est nécessaire pour la reconduction du contrat de lecture sans lequel il n’y aurait aucun « échange ».

C’est pourquoi la remise en question des genres et des frontières traditionnelles du récit par le numérique n’empêche pas leurs auteurs d’interpeller le public à travers une mise à mal des conventions d’écriture qui appellent une renégociation du contrat de lecture. Finalement le lecteur est invité à trouver ses propres repères à travers les pistes brouillées qui se croisent sous la forme de références polysémiques dans la marque même du phrasé, qui renvoie souvent à un mélange d’oralité et d’érudition. Rien pour rester assis sur ses lauriers…