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5.4.1 Opération transtextuelle et hypermédiatique qui transforme l’identité…

(…en articulant différemment la relation des individus et des collectivités au temps et à l’espace)

On comprend que l’écriture, pour Mahigan Lepage, est une opération de transposition d’une expérience vécue dans le corps au moyen de la langue écrite vers des supports numériques. Mais cela tend à relier les aspects littéraires et oraux de la narration. Cela passe par le rythme haletant et syncopé (et les détournements de l’usage de la ponctuation), mais on le voit aussi par la figuration de scènes que les mots servent à rendre « manifestes » quitte à laisser tomber les détails tout en révélant beaucoup par la manière quelque peu décapante dont les faits sont relatés (sans grande sensiblerie). Mais ce qui est troublant est que, si on a le sentiment d’assister par là à une opération d’exploration scientifique des possibilités de l’écriture, on ne tombe pas moins né à né périodiquement avec des éclats de vie privée que l’auteur semble nous confesser sans crier gare, et qui rendent mal-à-l’aise car on semble être en pleine dispute intérieure entre les tenants de l’impersonnalité et les promoteurs de l’authenticité. Les résidus de monstration de soi sont-ils là pour maintenir l’illusion du contact qui fait qu’on aura envie d’en savoir davantage sur ce qu’en pensent les théoriciens? Et pourtant, Mahigan ne cite pas ses sources et ne cherche pas à faire une démonstration. On voit qu’il n’a pu éluder certains éléments de sa vie personnelle. Il y a là un acte de lucidité, plus qu’une complaisance à parler de soi-même, à mon avis. D’ailleurs, cela permet de conserver un effet de réel, dont l’auteur peut jouer afin de nous forcer à effectuer retour sur nos propres préjugés et interprétations trop rapides. À commencer par notre tendance spontanée à prendre pour acquis que ce qui nous est raconté s’est réellement déroulé ainsi (lorsqu’il s’agit de récits de soi). À ce chapitre, la démarche est commune à tous les auteurs de notre corpus, y compris la biographie fictive du conte de Lautréamont, Isidoro. On comprend donc par ce fait, que ce que les auteurs cherchent à nous exprimer, c’est d’abord qu’on peut faire de la littérature sans en avoir l’air. Mais cela laisse irrésolue toute la question de la fonction publique de l’écrivain. On dirait que la mise en place de leur monde personnel ne suffit pas à faire de leurs textes de la littérature engagée. Pourtant la manière dont ils structurent leurs mondes nous apprend quelque chose sur la manière dont notre monde est organisé. Et quand ils nous parlent du monde, ils nous disent aussi des choses à propos d’eux-mêmes. C’est peut-être un des rôles de la littérature que de nous révéler le caractère trouble de cette relation.

[À mettre en rapport avec 3.4.2 (L’incapacité à penser la liberté sans contraintes (fatalisme ou réalisme?))]

{La foi dans le fonctionnement des algorithmes se substitue à la croyance aux dogmes de l’Église}

Nous toucherons bientôt à la question de savoir ce que sont les « caractères distinctifs » de la culture numérique qu’elle « doit » à la littérature numérique dans ses formes qui font un usage intensif des possibilités technologiques. Toute une théorie de la culture est en cours d’élaboration sur cette base. Malgré l’importance de l’oralité dans ces médias qui favorisent l’instantanéité d’une présence à distance, il ne faut pas oublier que derrière ces relations qui se mettent en place à travers des échanges continuels (bien qu’intermittents) ce sont des écritures qui désignent les rapports entre les éléments. D’où l’idée de « transtextualité ». L’hypermédiatique, c’est en somme cela : la nécessité pour tout discours, quelle que soit sa forme sur le plan phénoménal, de passer par une écriture qui sera de plus en plus organisée comme fonctions dépendant de logiques transversales. Si l’interopérabilité constitue pour l’instant l’exigence première, elle deviendra sans doute un fait acquis à partir du moment où on aura su dépasser le formalisme des documents structurés pour adopter une convention de la conversation médiée numériquement, supposant que les annotations et commentaires deviennent le coeur de l’action au lieu des documents eux-mêmes. Entre temps, il faut une sorte de conscience philosophique des enjeux pour bien saisir ce qui se passe car nul tableau ne peut rendre compte des puissances en conflit et des interactions qui se trament en coulisse. Ce théâtre ne peut être « lu » que si on fait tomber le quatrième mur, comme le propose Marcello Vitali-Rosati en suggérant que l’on s’oriente vers l’édification d’une méta-ontologie (plutôt que vers une culture médiologique).

Le problème est que si on ne fait pas cela on risque de perdre de vue la finalité initiale de la théorie de la rémédiation, et de croire que chaque medium a sa logique (et peut donc fonctionner en vase clos), ou alors que tous les médias ne font que traduire de différentes manières une même réalité, ce qui nous reconduit vers une sorte d’idéalisme camouflé derrière l’idée d’évanescence, masquée derrière le terme de transparence. Bref, ce sont deux nouveaux essentialismes dont on doit se prémunir en réalisant dès le départ la portée critique de l’interrogation qui doit être menée : comment penser le changement. Car c’est à cette question que la fascination pour le numérique (autrefois appelé « virtuel ») nous ramène. Or si on veut y parvenir, il ne faut pas sous-estimer l’ampleur de la tâche. Le principe de devenir suppose qu’on ne considère jamais la même chaise. Le spectre de la vanité de toute chose nous guette. On peut accepter la mort, mais cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner la recherche de sens à nos existences.

C’est pourquoi il faut espérer que si nos auteurs semblent tergiverser entre l’adoption d’un point de vue faussement objectif et une volonté un peu naïve de se confier à leurs lecteurs « en toute sincérité », c’est précisément un signe qu’ils sont clairvoyants, et qu’ils sont conscients de la nécessité de rechercher un équilibre entre l’expression de soi et la compréhension du nous qui fonde chaque soi. Si on admet que les auteurs numériques de notre corpus ne sont pas complètement perdus, mais qu’ils héritent d’une forme d’errance dont ils tentent de faire quelque chose, on doit saluer le talent avec lequel ils rendent difficile à discerner quel est le motif qui préside à leur écriture. Et on ne peut que conclure que c’est, du moins pour une part, une aspiration à faire pénétrer une part de joie dans le dur lot de vivre, qui leur fait jouer de ce paradoxe qu’on peut aspirer l’universel, tout en demeurant soi-même.

Il est clair, à notre avis, que le corollaire de cette ambiguïté assumée, voire cultivée, est qu’on n’évitera pas de parler des enjeux politiques, de l’avenir de l’identité nationale (des Québécois dans ce cas-ci), ou des problèmes d’injustice sociale, et qu’on ne se gênera pas pour proposer des solutions (la souveraineté, le socialisme), mais qu’on ne se privera pas de la possibilité d’avoir recours à l’ironie pour déjouer les verdicts des bien-pensants et des opposantes idéologiques, non pas pour « plaire à tout le monde », mais pour « perdurer dans l’être » au nom des causes-mêmes qu’on défend.

On se situe donc dans un contexte où il semble qu’il soit possible d’affirmer que l’écriture numérique peut-être prise « au pied de la lettre » ou qu’elle doit être « maniée avec des pincettes ». C’est comme ci le glissement était le terrain même sur lequel s’élabore une littérature homothétique et qu’à cet égard, elle serait le paradigme de la littérature numérique.

{La solidarité sociale commence par la « spiritualité » singulière, laquelle est d’abord une « force de conviction » qui tourne à vide et se nourrit de fictions}

Malgré cette sorte de conclusion, réconfortante au sens où elle nous fournit au moins un invariant sur lequel on pourrait s’appuyer pour édifier une explication compréhensive de ce qui fait la spécificité de la culture numérique, on ne peut vraiment se réjouir de cette conclusion préliminaire, car elle signifie ni plus ni moins, qu’on ne peut guère se fier à soi-même lorsqu’on pénètre un tel territoire. Ou plutôt il faut sans cesse alterner entre deux attitudes pour appréhender le phénomène qui nous intéresse (soit la participation de la littérature numérique homothétique à l’élaboration d’une culture numérique qui soit une base de réforme historique pour l’ensemble de la civilisation occidentale). Nous rejoignons en cela la lecture comme jeu dont Jean-Louis Dufays fait son cadre théorique et méthodologique pour élaborer une didactique de la lecture qui tienne compte de la dynamique de cette « activité spéciale » (en un sens courant mais aussi kantien, à la limite). Mais on peut aussi se poser à nouveau la question qui revient chaque fois qu’il y a une évolution majeure de l’humanité : « Est-ce que la manière particulière dont chacun s’y prend pour donner sens à son existence peut représenter une contribution effective à l’élaboration d’une spiritualité partagée, laquelle aiderait au développement de relations sociales harmonieuses et éventuellement à l’amélioration de la qualité de vie pour tous, à travers – notamment – une plus grande solidarité? ». Malheureusement, on ne voit pas comment un tel individualisme de la foi pourrait faire autrement que donner lieu à une foire d’empoigne où chacun défendrait sa conviction « intime » becs et ongles, participant d’emblée à la guerre de tous contre tous que Hobbes redoutait par-dessus tout. On alors c’est que le particularisme d’un tel serait assez singulier pour toucher à l’absolu qui lui permettrait de jouer le rôle d’idée directrice et de se muer ainsi en vision de l’universalité, communicable et susceptible de rallier des populations importantes.

{L’importance du sens religieux du terme « conversion » dans la réflexion de Milad Doueihi}

La participation de plusieurs « acteurs » à la création du sens (ou du moins des oeuvres) qui est comprise, comme potentialité, dans le numérique en vertu de sa facilité de reproduction (à condition de se doter d’une culture numérique orientée vers le partage et la collaboration), ne signifie pas une adhésion automatique à un idéal d’universalité. Mais l’acceptation de la dimension collective du travail de « création » par une masse critique d’intervenants du milieu des communications et de l’édition devrait faire en sorte que le public soit interpellé et invité à prendre part aux échanges en vue de déterminer des modalités de « contribution » des lecteurs et destinataires des messages en général à l’élaboration de leur contenu et à la configuration de leur mise en forme. On ne devra pas s’étonner, dans ce contexte de « remue-méninges » à grande-échelle qu’apparaissent des propositions visant à favoriser les chartes de la communication dans une perspective cosmopolitique pour favoriser l’accès à l’information. Mais on doit aussi s’attendre, en contrepartie, à ce que des dispositions soient prises pour protéger le droit à la différence des différentes nations et même des individus. Car il faut croire que les êtres humains se rendront compte que ce qui fait la richesse de leur communion autour de valeurs d’égalité et de justice, c’est la reconnaissance de ce que chaque peuple et chaque personne a une dignité et une différence qui lui donnent le droit et le pouvoir d’apporter une pierre à l’édifice de la construction d’un monde meilleur y compris dans ses dimensions médiatique et esthétique (aussi bien sur le plan des fonctions que du design, s’il nous est permis de glisser une sorte d’hommage à Frederic Metz, décédé samedi le 9 août – sans pour autant oser réduire l’esthétique au design).

Il est important de se rappeler que, pour Aristote, le singulier n’était pas synonyme du particulier. Le particulier s’oppose au général, comme le contingent au nécessaire. Tandis que le singulier est à mettre en contraste avec l’universel, mais il n’en est pas le contraire absolu. La perfection réside probablement, en art, dans la fusion entre le singulier et l’universel, tandis que le miracle constant de la nature est de faire cohabiter dans une union indissoluble, les accidents qui forment la surface des phénomènes et les lois générales de la physique qui les gouvernent. [Source]

S’il peut paraître un peu bizarre d’en appeler à Aristote pour distinguer à nouveau des concepts aussi abstraits, dans le cadre d’une réflexion sur la littérature numérique où nous cherchons à comprendre comment une nouvelle culture est en cours de formation, il ne faut pas tant nous en étonner dans la mesure où nous avons déjà réalisé que cette culture se démarque précisément par son pouvoir de dévoilement des mécanismes de la formation de toute une culture, soit par une assomption du technique (de l’art) au plan du symbolique (du spirituel). Là encore, nous ne désirons pas dire que rien ne change dans cette évolution, mais simplement qu’une synergie survient entre des éléments qui pouvaient s’être mis en place dans les millénaires qui ont précédé et que les transformations apportées par la remise en question que nous amène à effectuer le numérique nous oblige à prendre en considération.

On le voit l’enjeu central demeure celui de la préservation de la liberté des individus humains.

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4.3.1 Voyage et vitesse – traçabilité, reconnaissabilité

Tout d’abord, il nous semble opportun, en partant de Vers l’Ouest, de proposer un parallèle entre la thèse selon laquelle le numérique entraîne une accélération excessive de toutes les rencontres, qui deviennent presque furtives à force de ne se tenir que dans l’instant et la préoccupation que provoque chez les représentants des humanités numériques, la difficulté de trouver un équilibre entre le droit à la vie privée (et à la protection de leurs renseignements personnels) des citoyens (qui ne devraient pas constamment être sous surveillance), et la nécessité de rendre disponible de nombreuses informations pour que l’on puisse collectivement tirer tous les bénéfices des technologies numériques. L’un des buts poursuivis est que l’information circule plus librement et que l’on puisse aussi s’ouvrir au reste du monde en toute confiance (en sachant que nos besoins seront satisfaits). Les détracteurs de cette vitesse trop rapide des échanges préconisent qu’on assure une relation plus durable entre les acteurs du web et leur identité réelle en maintenant la reconnaissabilité des personnes qui ont dit telle phrase, par exemple. Cela implique la mise en place des outils assurant une traçabilité de chaque individu pour pouvoir attribuer les paroles à untel et qu’il n’y ait plus ce sentiment d’impunité découlant de la fausse croyance que les propos échangés sur la toile s’effacent au fur et à mesure. On doit continuer de se sentir imputable des propos qu’on prononce, même oralement. Sinon, comment reconnaîtront le mérite aux auteurs de belles et bonnes paroles? Il en va de même pour les droits d’auteur. Comment savoir qui est l’auteur d’un ouvrage magnifique, si cette personne refuse de dévoiler son identité? Un Réjean Ducharme est-il possible à l’heure du numérique? Il est permis d’en douter.

4.2.1 Identités floues

a) Auteur vs narrateur

Mahigan Lepage, Vers l’Ouest

Comment, même lorsqu’on est seul, on n’est jamais seul? Voilà peut-être une des questions que pose Mahigan Lepage à travers l’écriture de son premier roman publié dans la collection « Décentrements » : Vers l’Ouest. À preuve, le fait que l’adresse – outre la localisation géographique – change régulièrement. Ce qui indique que le glissement classique entre le point de vue intradiégétique du narrateur personnage et le point de vue extradiégétique du narrateur « omniscient » (ou non) demeure un procédé courant dans le contexte de la publication numérique. Dans le cas des deux oeuvres de Mahigan Lepage étudiées ici, il convient de rappeler qu’elles n’ont pas fait l’objet d’une diffusion préalable sur son blogue « le dernier des Mahigan » (ni d’ailleurs sur son atelier d’écriture dédié au récit de voyage, feu « la machine ronde ». Non, il n’y pas à penser que ce serait lu dans un contexte de surstimulation. Le papier n’était pas un horizon inappréciable pour la parution d’un texte qui se voulait en partie un salut au Sur la route de Kerouack (bien que le flux continu de la page web s’y prête mieux que la segmentation des pages à tourner). La linéarité n’est pas un ennemi en soi pour l’auteur de Coulées, autre ouvrage où il essaya de faire de la route un personnage. On peut supposer, donc, que même solitaire l’auteur est un co-acteur du récit du voyage dont il est forcément témoin, puisqu’il y est inscrit. Et la voix de l’asphalte et de tout ce qui « vient avec » est probablement médié par le regard que l’auteur en puissance (Lepage a attendu plusieurs mois après son retour pour recueillir ses souvenirs) porte sur elle sachant que c’est sur le vif que son histoire, leur histoire, s’écrit en lui, entre eux. Mais est-ce une histoire d’amour entre une jeune homme et la liberté ici incarné dans le ruban de bitume? Nous ne le croyons pas. C’est plutôt décevant, parfois, ce que nous réserve la destination du voyage. On revient inévitablement chez soi. Non sans avoir fait un étourdissant détour. La question de savoir jusqu’à quel point on a pu en ressortir transformé est pertinente. Le problème est qu’il faudrait se connaître avant et pouvoir acquérir du recul par rapport au moment du retour pour en parler. Mais ce qui importe c’est la négociation avec soi-même en cours de route. Nécessaire, c’est cette tractation induite par les circonstances et exigée par les besoins de la « survie » qui fait que le vagabond se découvre multiple. Ainsi en va-t-il de la voix qu’il porte en lui et qui n’est pas celle du narrateur, ni celle de l’autre de l’auteur qui est peut-être le vrai soi. Est-ce qu’il serait possible que cette voix en plus, qui vient de surcroît soit la représentation de la présence du lector in fabula? « La brume était était très épaisse ce matin-là, la route en sortait comme une langue », note le rebelle de retour de son roadtrip au résultat mitigé. « J’avais été confondu », comme l’enfant qui avait raté sa sortie de l’avion lorsqu’il avait dû venir seul à Montréal pour une opération. Les blessures de l’enfance tracent souvent la voie pour les dérives de l’adulte. Mais la langue en question, celle qui clôt la conversation, n’est-elle pas toujours empreinte des parfums de la mer (ou de la mère). Comme le signalerait le choix singulier du verbe qui trace la ligne d’arrivée pour ce périple à la recherche de soi : « Et j’attendais le plein jour et les voitures les mêmes toujours et qu’une de plus la même me remmène. ». Pourquoi pas ramène? Parce que ré-emmener c’est l’idée du déjà vécu. Ce n’est pas la même chose. Une rame. Un rem.

Audrey Lemieux, Isidoro

Pour la majorité des écrits du corpus, il pourrait être tentant de confondre le narrateur et la personne « physique » de l’auteur. Nous avons commencé à montrer qu’avec le numérique, surtout dans le cas où les écrivains ont développé un personnage d’auteur en ligne, il faut distinguer l’auteur numérique du narrateur, même si ceux-ci peuvent sembler carrément s’identifier. Dans le cas d’Audrey Lemieux, on pourrait croire que cette distinction est superflue, car son narrateur est clairement une autre personne que l’écrivain qui est derrière le livrel. C’est une « réplique » de l’auteur des Chants de Maldoror, soit un homme ayant vécu au XIXè s. Cependant, il serait tout de même intéressant de se rappeler qu’on ne sait pas qui est la véritable Audrey Lemieux, une fois qu’on a lu ses critiques en ligne. Le fait qu’Isidoro ait été réalisé dans le cadre d’un mémoire de recherche/création dont il fait l’objet (pour la partie essai) nous encourage à penser que ce n’est pas une personne fictive. Un des seuls autres écrits que l’on retrouve en ligne associé au nom d’Audrey Lemieux (pas la cycliste) est « À tombeau ouvert ».

image accompagnant "À tombeau ouvert" d'Audrey Lemieux

image accompagnant « À tombeau ouvert » d’Audrey Lemieux

C’est le récit qu’un cadavre fait retour sur ses derniers jours en nous livrant ses sensations de trépassé dans le moment présent. On croit revivre certains passages de La Charrette de Jacques Ferron.

Et je me sens emportée à mon tour, bientôt nous franchissons le pont, Pierre-Laporte, annoncent les pancartes. Je ne suis plus qu’un ensemble de sacs gigognes, peau, membranes, fascias, péritoine, qu’on ouvrira tantôt, à l’aube – la ville apparue irradie, et je brûle avec elle. [Audrey Lemieux, À tombeau ouvert <http://carnets.contemporain.info/moyens/archives/329>%5D

Forcément, cela remue. Et ça nous renvoie à la fascination pour les corps déchirés que l’on retrouve chez Lautréamont. La mort et la littérature ont toujours fait bon ménage. Dans l’imagination.

Mais en réalité, qui est Audrey Lemieux? Et de qui parle-t-on lorsqu’on évoque l’auteur d’Isidoro? Évidemment le personnage est ici Isidoro. Un double littéraire d’Isidore Ducasse. Ce qui est intéressant, c’est qu’il n’est pas nouveau qu’un auteur soit un personnage. Conte de Lautréamont est un pseudonyme pour Isidore Ducasse. Les pseudos sont devenus la norme avec le numérique. Mais Audrey Lemieux s’appelle bien Audrey Lemieux. Le nom n’importe pas tant ici que la construction d’une identité qui passe pour la personne de l’auteur. Tous les auteurs numériques n’écrivent pas à propos d’eux-mêmes. Mais même dans ces cas-là une distinction est à faire entre l’auteur et son avatar. Pourtant, c’est bien l’avatar qui est l’auteur. Du moins si l’on admet que la personne qui crée se met dans la peau de son double numérique pour écrire ses textes, et imagine donc cet auteur qui se construit une histoire avec un narrateur différent d’elle ou non. Dans tous les cas, il y a un décalage et une difficulté accrue à identifier ce dernier, à mesurer son étendue et à trouver un système de référence valable pour l’apprécier. On nage un peu en plein brouillard. C’est pourquoi l’auteur numérique est sûrement la meilleure référence que l’on puisse avoir. C’est une construction, mais au moins on le sait. On accepte e jouer le jeu et on part de là pour évaluer quel écart il y a entre cet être créé et un autre être de fiction, le narrateur de l’histoire inventée par l’auteur (qui est peut-être la sienne). Dans le cas d’Isidoro, ce n’est pas le récit d’un narrateur qui est en même temps le personnage d’un acteur de l’histoire parlant de soi à la troisième personne comme auteur pouvant se regarder agir et écrire et écrire à propos de soi agissant, comme c’était le cas de Marge, qui était le personnage d’un auteur, et visiblement la narratrice aussi.
On verra dans le point b) suivant qu’il y a tout de même une difficulté accrue de distinguer le personnage principal du narrateur dans le roman Isidoro.

Annie Rioux, Filles du Calvaire

Tout comme pour Vers l’Ouest, le caractère variable de l’adresse, qui rend la figure du destinataire ‟ extensible ”, même si elle semble plus resserrée autour de l’être aimé, n’en rend pas moins mobile l’identité de ‟ celle qui parle ”. Ici encore, encore une fois, l’auteur et le narrateur tendent à se confondre, tant est forte la propension du je à prendre sa place dans le récit contemporain, comme si cela n’avait pas été permis pendant trop longtemps et que le moi profitait des ouvertures récentes des ‟ mentalités ” pour déferler sous ses différents visages dans la littérature. Mais alors le moi est toujours le symbole, non seulement d’une génération, d’un mouvement, d’une sorte de déplacement des plaques tectoniques de la figuration poétique. Et en un sens c’est une allégorie de l’altérité que ce moi qui s’expose. C’est une mue du ‟ nous ” en ‟ soi ”, passant par la soyure de la prose poétique. Car poésie il y a et en un sens, c’est la poésie qui s’exprime d’abord et avant tout à travers ces textes. Comme nous y avons insisté, avec le numérique, chacun est aux prises en quelque sorte avec une double vie. La voix de l’individu se trouve ainsi démultipliée et forcément récupérée, déformée, aliénée. C’est donc ‟ soi-même comme un autre ” pour reprendre le titre d’un essai de Paul Ricoeur qui se retrouve à tenter de recoller les morceaux d’une identité éclatée. C’est pourquoi nous allons essayer de montrer que les lecteurs sont des acteurs indispensables de cette recomposition, grâce à leur vue plus large de la situation, à leur position détachée par rapport au spectacle d’une existence qui se joue littéralement entre les lignes, à la déréliction potentielle d’un être qui se livre, vraiment, au devenir.
Une des situations bien reconnaissables où le soi est scindé, outre la narration, où l’auteur se dédouble en ce couple du je qui raconte et de son alter ego qui s’écrit racontant, c’est bien le rêve. Or la présence du rêve relaté dans l’écriture constitue en quelque sorte une mise en abîme de l’écriture. Mais quand la scène remémorée du rêve théâtralise cette division qui correspond à la lucidité d’une conscience dont la lumière est trop aveuglante pour être soutenable, il vaut la peine de la retenir, autant que l’obsolescence des formats le permettra, dans les rets de l’écriture, fut-elle discrète puisque numérique. « J’al­lu­mai alors deux blondes, et, en fai­sant mine de vou­loir m’ap­pro­cher ten­dre­ment, les lui plan­tai dans les yeux qui prirent feu dans l’ins­tant. » (p. 15) Visiblement, dans le rêve on est hors de soi. C’est l’extase, mais c’est aussi la haute-voltige des symboles. Ici ‟ allumer ” peut bien vouloir dire ‟ séduire ”, et deux blondes on devine que ce sont des cigarettes qui renvoient à des femmes dont la désirables. Le contexte le confirme. Le jeune frère à qui la narratrice ravit la vue par les substituts mêmes de la vision qu’il n’aurait pas dû voir, fut effectivement témoin de la dualité de l’auteur, à la fois sa soeur et l’amante d’une femme qui pourrait être sa fille et de celle qui semble être sa mère. Mais pourquoi lui cache-t-elle cette vue si ce n’est parce qu’elle pressent un désir que ce frère aurait eu de s’unir avec elle. À moins qu’il ne soit perçu davantage comme un étranger qui aurait été plus prompt à la dénoncer qu’à en être jaloux. Mais voilà, nous n’en savons rien. Nous retenons seulement que l’identité personnelle, générationnelle, sociale, sexuelle, n’est pas une chose simple…

b) Personnage vs narrateur

Mahigan Lepage, Vers l’Ouest

Le personnage est-il double, ou suffit-il de distinguer deux postures, celle de l’individu qui vit les évènements et celle de celui qui en rend compte à travers le récit qui nous est donné à travers les « pages » de ce livrel? On sent qu’il y a le héros et le anti-héros. On pourrait l’aborder sous cet angle. L’entrevue de Mahigan Lepage à propos de Vers l’Ouest (voir sur la chaîne Youtube de Mémoire d’encrier) nous indique que l’attrait pour les grands espaces de l’Ouest procède de la même volonté de révolte qui avait été celle de ses parents. Mais il est lucide et se rend compte avec une amertume avouée qu’il ne peut refaire la même révolte sans qu’elle soit vidée de son sens. Il est question de la relation au père qui lui reproche de ne pas être allé jusqu’au bout et de sa mère qui est aussi déçue qu’il n’ait pas pu s’organiser pour demeurer autonome plus longtemps dans l’Ouest. Il y a donc Mahigan l’adolescent qui se révolte davantage dans l’absurde car il est lucide mais aussi littéralement dans l’espoir d’une certaine réappropriation. Mais il y a aussi l’auteur qui prend la mesure, par l’écriture, du chemin parcouru, et qui accuse une certaine déception, personnelle, marquant l’écriture, qui est volontaire et en même temps débonnaire. Détachée en même temps qu’engagée. Je crois que nous retrouvons là plutôt deux faces d’une même identité que deux entités séparées, car elles se retrouvent aussi bien chez le narrateur que chez le personnage.

Audrey Lemieux, Isidoro

Nous avons dit que dans Isidoro, il y a une difficulté accrue de distinguer le personnage principal du narrateur par rapport à ce qui se produit dans Marge, où la narratrice pourrait être plus proche de Josée Marcotte que de son personnage. En effet, cela peut sembler évident, puisqu’Isidoro se veut une autobiographie fictionnelle. Cependant, Marge est un alter ego de Marcotte, ce qui complique les choses. Et la comparaison se justifie d’autant plus que le narrateur-auteur du récit de voyage de retour d’Isidore Ducasse dans sa ville natale semble s’identifier puissamment au narrateur des Chants de Maldoror, qui s’adressent à un double de ce personnage du narrateur, qui souffre terriblement des déboires de sa créature. Isidoro est écrit à la troisième personne, comme pour instaurer une distance, réflexe naturel, pour un écrivain, qui fictionnaliserait sa vie, mais cela semble être exactement la même chose que ce qui se produit dans Marge. que c’est à propos de lui-même qu’il écrit. Donc, évidemment, il y a une confusion plus grande que dans Marge. La différence tient peut être à ce que Les Chants de Maldoror sont écrits à la deuxième personne. Mais qui sait si Marge n’a pas écrit un roman où elle se met en scène, sous la forme d’un double s’adressant à son alter ego à la deuxième personne?

Annie Rioux, Filles du Calvaire

Nous l’avons dit, dans le récit de soi, le narrateur devient le personnage principal et l’auteur se transforme en alter ego de ce ‟ je ” qui se dissocie dès lors de lui-même comme idem, pour devenir un ipse, certes, mais un ipse complexe car une trace demeure en lui (elle en l’occurrence) d’une unité imaginaire supposée originelle. Ce moi conscient, féminin et lesbien (dans le cas du personnage mis en scène par Annie Rioux dans son récit). Et nous avons précisé que l’histoire de cette peine d’amour n’était pas le plus important dans le texte, par rapport à d’autres enjeux comme celui de l’écriture de la vie et le lien indissociable de celle-ci avec la remontée des intertextualités, qui forment comme les braises sur lesquelles couvait le désir d’écrire. Une mémoire anté-mémorielle hante constitutivement les mots et se voit redoublée par les souvenirs personnels que l’écrivain en devenir cultive de son parcours en les eaux de l’existence. Ainsi l’exprime bien Annie Rioux, au premier tiers de son périple comme pour faire le point en disant bien que cette synthèse ne résout pas la question de savoir à qui le texte s’adresse.

L’écri­ture avait cette par­ti­cu­la­rité de fondre en un seul cal­vaire tous mes sou­ve­nirs, je te fa­bu­lais ainsi que moi-même dans un tu im­pli­cite qui me conte­nait et qui pro­je­tait dans le passé des an­ti­ci­pa­tions d’une dé­li­vrance fu­ture, des ren­contres au gré des er­rances, des dé­sirs vio­lents de mort que seul le livre pou­vait apai­ser. Mais il n’y avait pas de re­com­men­ce­ment pos­sible, car il n’y avait pas de livre pos­sible, il y avait sim­ple­ment ce fa­tras d’im­pres­sions di­verses ac­cu­mu­lées avec les an­nées et le grand be­soin de noyer dans un flux d’adresses les échecs du cœur, la ma­la­die de mon amour pour ta dé­pouille, ma fai­blesse in­nom­mable. (p. 17)

On retrouve ici l’idée de cette relation affective rompue, qui cause une souffrance dont l’auteur tente de se déprendre. Le voyage, les allers-retours entre Paris et Marseille (lieu de réminiscence de cette relation fantasmée entre la narratrice, D. et Anne, cette muse commune et maudite?), on voit bien que la tension entre une adresse singulière comme si le récit se voulait à une flèche à D., geste désespéré, et la pulsion de dissoudre cette douleur dans un acte de témoignage adressé à une nuée d’inconnus. Un témoignage, ou une confession… mais aussi cette projection de soi en l’autre, du ‛je’ dans le ‛tu’. Ce qui nous conduit à la considération de cette autre forme de dédoublement de personnes qui rend les identités floues. À deux titre. D’abord parce que cela signifie qu’un personnage est à la fois ‟ moi ” et ‟ toi ”, et que non seulement le narrateur/personnage-principal a une double identité, mais que c’est le cas aussi du personnage de son interlocuteur, qui est aussi une sorte d’avatar du lecteur dans le texte… L’entremêlement de toutes ces personas sera traité à la fin de cette façon d’envisager le caractère flou des identités comme modalité du déplacement-transgression (voire abolition) des frontières (sous-point d)). Et plus tard on verra que cela porte à conséquence, car cela vient donner une forme incarnée au fait que le culte de l’auteur soit en train de reculer au fur et à mesure que la porosité entre les rôles de lecteur et d’auteur s’accroît.

c) Personnages entre eux

On se rend donc  compte que le narrateur et l’auteur sont, depuis le numérique, d’emblée deux personnages. Ils peuvent donc être difficiles à discerner, surtout lorsqu’il s’agit d’une autobiographie, qu’elle soit fictionnelle, comme dans le cas d’Isidoro, ou non, même si on parle toujours d’auto-fiction (alors que l’expression « récit de soi » serait plus appropriée – si on veut réserver l’expression auto-fiction pour les récits concernant des personnalités publiques dont on peut vérifier ce qui est écrit à leur propos).

Josée Marcotte, Marge

Le double de Marge est-il un alter ego de son auteur. Car Marge écrit clairement à propos d’elle-même. Mais elle parle d’elle-même comme d’un personnage. Donc, elle serait à elle-même son propre double. Mais en même temps, Marge est certainement l’alter ego de Josée Marcotte. Quelle différence y a-t-il donc entre Marge et Josée Marcotte?

Mahigan Lepage, Vers l’Ouest

Néanmoins, malgré le fait que le narrateur n’ait pas écrit pendant le voyage, il revit et accomplit l’expérience véritablement en l’écrivant, comme exprimé dans les propos cités de l’auteur à propos d’un autre de ses livres parus chez Mémoire d’encrier, Coulées. Il faut donc dire que le narrateur était déjà auprès du voyageur pendant son parcours, occupant une part de l’espace de ses globes oculaires, une partie du colimaçon de ses oreilles, une portion de ses pores et de ses narines, sans oublier les papilles gustatives. L’auteur était donc déjà en germe dans l’auto-stoppeur. Finalement, l’adolescent était déjà en train de travailler sur son texte alors qu’il traversait l’artère de Banff à la hâte fuyant les intrigues qui aurait transformé son histoire en récit de bagarre. Il voulait décloisonner l’espace, et il lui fallut quitter Banff ville enclavée par quatre sommets infranchissables en apparence. La vallée n’était pas faite pour son pied marin. Le parc du Bic demeurait son aire naturelle. L’inclinaison à rejoindre la déclivité, tel est le lot du marcheur et de son double.

Audrey Lemieux, Isidoro

Isidoro est le double d’Isidore Ducasse. Il écrit à propos de lui-même comme si sa vie mimait celle de son personnage, Maldoror, dont il publiera les Chants un an après ce retour temporaire à Montevideo. Nous sommes dans la reconstitution. Lemieux imagine Ducasse se projetant dans son personnage en gestation de Maldoror, et en même temps elle instaure une distance entre l’auteur et le personnage qu’il fait de sa vie lorsqu’il raconte sa vie dans son journal. À moins qu’elle soit, elle le narrateur, comme alter ego de l’auteur, capable de susciter un narrateur omniscient. Mais en même temps, qui a pu écrire ce délire sur le bateau, si ce n’est Isidoro lui-même. Quoi qu’un doute demeure. Peut-être Audrey Lemieux a-t-elle vécu le délire du personnage du Conte de Lautréamont qu’elle a réinventé en le reconstituant. Et elle est peut-être elle-même le personnage de son propre récit, en tant qu’alter ego du narrateur qui n’est autre que la projection de Maldoror sur son auteur (ou de ce-dernier, en tant que personnage d’Audrey Lemieux, dans son personnage, encore à naître). En fait le personnage d’Isidoro, ce serait plutôt un phénomène, soit celui de l’entremêlement de la vie de l’auteur avec celle de son personnage. Or cela est le thème même de la culture numérique, en même temps que c’est l’histoire de la littérature. L’autre personnage d’Isidoro, comme de l’ensemble des oeuvres de la littérature numérique, dans la mesure où elles participent à cette culture, serait justement la rencontre de ces deux acteurs de l’évolution sociale et spirituelle contemporaine. La littérature numérique parlant de la culture numérique pour mieux se comprendre elle-même. Voilà ce que racontent les écrivains numériques, reconduisant le « bon vieux » phénomène de la mise en abîme de la littérature que l’on retrouve aussi bien dans la poésie (le genre le plus formalisé) que dans le théâtre, le genre le plus éclaté.

d) L’ensemble (le tout et l’entre eux) et le(s) lecteur(s) [multiplicité des lecteurs]

Mahigan Lepage, Vers l’Ouest

Mais la langue locale, les clins d’oeils aux locuteurs d’ici, ça n’est pas la forme la plus directe d’interpellation du lecteur. Car à la relecture, je n’ai pas retrouvé trace immédiatement de cette voix tierce qui pourrait désigner l’instance médiatrice de l’interprète. Mais j’ai pu comprendre que le rapport à la nation n’était pas indifférent. Il est problématique. C’est un Québécois qui lui dame le pion à l’hôtel où il travaille comme concierge de nuit à Banff, un Québécois à l’anglais impeccable… L’anglais, langue du commerce, le dégoute par sa surabondance aux vitrines des boutiques pour touristes des rues de ce lieu de villégiature. Rien n’est indifférent. Le français est tu. En sourdine durant les heures de travail il rumine son aliénation, il ronge son frein. Et la nuit venue, les francophones font éclater leur rage et causent des dommages. Lepage fuit ces chamailles qui occupent le centre du terrain. Il se tient à la marge. Il décidera de rentrer, écoeuré, juste après avoir été « remercié » par l’intendant philippin de la chaîne. Il avait eu le malheur de ne pas se réveiller. Il prendra l’avion pour rentrer. Rien de glorieux.

Mais la langue demeure encore et toujours l’enjeu. La langue des signes que nous font les espaces de transition.

Il y aurait long à dire à ce sujet. Mais en attendant d’y revenir, d’y être réamené (remmené?), nous chercherons à retrouver la trace du lecteur comme garant de la dualité de posture du locuteur.

Voici une piste : faisant référence au départ vers l’Ouest à partir de la Gare Centrale, Lepage mentionne qui longe la 132 qui se trouve du côté de la rivière des Outaouais qui n’est pas la rive où les villages se trouvent. Ainsi, il évoque ce à quoi le lecteur doit penser lorsqu’il mentionne ce trajet : « On pense peut-être aux vil­lages qui ja­lonnent de l’autre côté de la ri­vière Ou­taouais, Fa­cett, Mon­te­bello, Pa­pi­neau­ville, Plai­sance, Thurso, Mas­son. » (p. 35-36) Mais c’est pour préciser qu’il n’a pas vu cet aspect du trajet. « Pour moi ce côté-ci de la ri­vière Ou­taouais n’est rien que route et pan­neaux. » (idem)

{Problème ici : Ne vaudrait-il pas mieux examiner… le rapport à l’espace, au temps et au langage…? ou encore l’alternance entre participation et distanciation?}

2.2.5 Vers un nouveau rapport à l’identité

a) Identités numériques et droit à l’oubli

Nous sommes qui nous voulons bien laisser derrière nous (ou non)

Une question de pouvoir sur les traces analysée par Louise Merzeau

b) La fiction de la transparence, un affront à la remédiation

Nous croyons que nous pouvons nous définir comme un oignon (mais non)

Toutes nos théories nous remettent systématiquement en boites (blocs, balises, etc.).

c) À la conjoncture médiatrice de l’espace et du temps

Entre intermédialités et méta-ontologie, quelle résidu de lieu pour la définition classique de l’identité (comme conjonction d’espace et de temps, justement)?

Peut-être à travers la notion d’espacement, évoquée par Louise Merzeau, et qui renvoie au caractère spatial du langage comme le note Novarina dans une entrevue accordée à son éditeur (cf. Trahan). Finalement, la grammatisation doit être une réappropriation du code par le corps pour donner à l’individu (toujours singulier mais pouvant être un collectif aussi bien qu’une personne seule) un opportunité de se déprolétariser en retrouvant le rapport au travail comme savoir, par-delà la dépossession qu’implique l’emploi salarié, lequel devrait tendre à disparaître sous la pression de l’automatisation qui devrait exploser dans les prochaines années. Voir évidemment les propos à l’oral et à l’écrit de B. Stiegler sur ces questions.

2.2 La question de la culture : comment aborder la « culture numérique »?

Si l’on est d’accord avec le principe selon lequel il serait réducteur de ramener les impacts qu’entraîne la généralisation des usages des NTICs à un effet passager d’une mode technologique parmi d’autres, et que l’on admet l’importance d’envisager les bouleversements observables dans nos moeurs et nos valeurs du point de vue anthropologique comme les symptômes d’une mutation majeure de l’être humain, on fera bien de s’interroger sur les raisons qui expliquent cette transformation en profondeur de la psyche et de l’ethos humains en relation avec ce qui pouvait sembler consister en un épiphénomène (une technologie de plus, sans plus : dont les effets ne seraient que de mode).

Dans un premier temps, on se demandera comment la lecture sur support numérique peut avoir eu un effet si déterminant sur la culture en étudiant les pratiques de l’édition numérique. En deuxième lieu nous nous interrogerons sur les rapports entre numérique et culture en essayant de cibler un enjeu clé de la problématique. Ceci nous amènera à aborder les développements d’une nouvelle (inter)discipline, les Humanités numériques et à nous demander où nous en sommes rendus sur le chemin d’une accession à un véritable « humanisme numérique » (Doueihi, 2011). Cela se conclura par une tentative de déterminer si le mouvement de réorganisation de la civilisation occidentale autour du numérique représente une transition vers un stade ultérieur de l’évolution de l’humanité qui est davantage marqué par la rupture ou par la continuité.

Cette question sera décisive pour saisir ce qui est en train de se jouer au niveau de la littérature numérique québécoise en termes de participation à ce changement de paradigme culturel, comme le propose Milad Doueihi dans Pour un humanisme numérique (2011) et La Grande conversion numérique (2008).

2.2.1 Pratiques de l’édition numérique

Certains intellectuels français ont commencé à étudier concrètement les pratiques en rapport avec les NTICs du point de vue de l’édition. On pense notamment à Jean Sarzana et Alain Pierrot qui, avec Impressions numériques font le tour de cette modification des manières de faire, et qui furent parmi les premiers à parler d’édition homothétique. Un autre est Philippe Aigrain qui s’est questionné également sur les dimensions économiques de cette évolution de la chaîne du livre, dans Sharing. Car on aura compris que le livre ne disparaîtra pas du jour au lendemain sous prétexte qu’il existe désormais une manière plus commode de transporter des livres. Mais il est évident que les habitudes des acteurs du milieu du livre sont fortement bousculées par les possibilités nouvelles que les supports numériques mettent à la disposition des lecteurs.

a) Comparaison entre le papier et les supports numériques

D’un point de vue pragmatique (voire matérialiste), il est raisonnable de penser que les changements physiques qui se produisent lorsqu’on lit sur un écran par rapport ce qui se passe lorsque le texte lu est imprimé sur des pages de papier ne sont pas sans conséquences sur la signification même de l’acte de lire. Pour comprendre les effets de ces changements, il est possible d’adopter différentes perspectives. On peut réfléchir à la nature de l’objet livre. Quel est le support du livre numérique? (…)

[Pour lire le passage manquant (susceptible d’être retravaillé), cliquez sur le titre 2.2.1]

(…) Cependant, une ou deux notions se sont dégagées de la réflexion comme étant en mesure de bien orienter l’attention des chercheurs s’interrogeant sur ces problèmes. Premièrement il y a celle d’éditorialisation, puis il y a celle d’inscription médiatique.

b) Éditorialisation et inscription médiatique (médiation et poétique critique)

Tout d’abord, l’éditorialisation, sous des airs de n’apporter qu’une nuance à l’idée d’édition, comporte comme repliée en sa spécificité toute la charge révolutionnaire de l’idée de conversion numérique, développée par Milad Doueihi. Sa puissance est justement de montrer  (…)

[Pour lire le passage manquant (susceptible d’être retravaillé), cliquez sur le titre 2.2.1]

(…) Un document numérique n’a pas de bornes physiques. Il doit se doter de signes susceptibles de sonner une cloche dans l’esprit des lecteurs comme quoi, à ce stade, on quitte son territoire, pour entrer dans les talles d’un autre projet d’éditorialisation… Mais cela n’est pas évident à réaliser sans se lancer dans une lutte perdue d’avance contre la façon même dont le numérique fonctionne, en vertu de sa capacité à supporter les hypertextes et les renvois automatiques entre documents.

c) Comment la lecture numérique affecte-t-elle la culture?

Une fois saisies ces réalités qui rendent quelque peu difficile à saisir l’organisation des idées concernant le champ de l’édition numérique (…)

[Pour lire le passage manquant (susceptible d’être retravaillé), cliquez sur le titre 2.2.1]

2.2.2 Quels rapports entre « numérique » et « culture »?

a) Culture et numérique sont-ils antinomiques?
b) La précision « numérique » est-elle en voie de devenir superflue?
c) Des « valeurs numériques » et du défi de la numératie

[Compléments intéressants disponibles dès à présent dans l’article correspondant à ce point 2.2.2 (encore à l’état de plan)]

2.2.3 Comment peut-on parler d’humanités numériques?

a) Le rapport essentiel de l’être humain à la technique
b) Des humanités numériques à l’humanisme numérique?
c) L’accent mis sur le processus automatisé rend-il caduque l’idée de « démarche » (au profit du résultat)?

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