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4.3.5 Féminité, féminisme, intertextualité littéraire – Égalité, coopération et interdisciplinarité

[On pourrait aussi parler de métissage et de mélange des genres et des références, parmi les aspects (les pratiques) qui intéressent autant les chercheurs se réclamant des humanités numériques, que les auteurs qui écrivent depuis que le numérique semble former la culture commune.]

Dans le cas de Mahigan Lepage, est-il possible de parler de féminisme? Il mentionne dans le billet de son blogue à propos de la difficulté de « sortir de la maison du père », qu’il pouvait avoir l’air « efféminé » par rapport à ce que son père aurait souhaité qu’il soit. Puis, il préfère se tenir à distance des bagarres, préférant fumer de l’herbe que casser des bras. Si Lepage est probablement un pacifiste, cela fait-il de lui un être féminin? Dans Vers l’Ouest, on devine une tension entre lui et les femmes par la manière dont il mentionne celles qui sont apparues sur son passage, puis change de sujet sans autre explication. Il ne courtise pas les femmes qu’il rencontre. Mais il mentionne qu’il aurait aimé bénéficier d’une présence féminine auprès de lui. « J’aurais voulu avoir un compagnon de route, ou mieux une compagne de route. Je m’imaginais rencontrer une fille sur le chemin, une fille qui irait dans l’Ouest aussi. On aurait dit On peut faire du pouce ensemble. Et puis on se serait rapprochés et on aurait été heureux. » (p. 60). Outre les jumelles de l’aéroport, la fille qui l’embarque à Québec et sa soeur quelles sont les femmes du récit? Il y a sa mère, l’auteure du « mot » (message laissé avant son départ). Puis il y a le femme au sourire épanoui comme il n’en avait jamais vu de pareil, et qui était assise à coté de l’homme qui leur avait donné du « pot » (de la marijuana), lorsqu’il était avec son ami pour leur première tentative. Il y a la femme du monsieur bien mis qui l’a ramassé avant d’arriver à Edmonton et qui appelle sa conjointe pour lui dire qu’il a proposé à un jeune homme de venir manger chez eux et qui a refusé, ce qui lui a semblé suspect. « Je ne comprenais pas pourquoi il appelait sa femme et pourquoi il répétait ainsi devant moi notre conversation. » (p. 72). Il se peut qu’il lui revenait en mémoire l’épisode où un vieil homme lui avait mis la main sur la cuisse alors qu’il s’était séparé de son ami et qu’il voulait travailler chez son père… Et il y a la petite amie de son copain qui est à Banff. Elle travaille comme femme de chambre. C’était aussi une copine de Mahigan à Rimouski. Elle fait toute une tête quand elle le voit arriver. Elle lui devait cinquante dollars, « une vieille dette ». Notre voyageur passe quelques jours chez ses amis. Il y regarde Oprah à la télé. « C’était le nom d’une grosse animatrice noire que tout le monde semblait connaître. » (p. 77). On voit que Mahigan Lepage n’est pas phagocyté par les médias de masse. Par contre il s’en veut de ne pas repartir immédiatement après avoir salué les copains.

En ce qui a trait à l’intertextualité, outre la référence évidente à Jack Kerouac, il mentionne avoir lu quelques Jules Verne, déplorant avec le recul ne pas s’être davantage préparé à vivre cette expérience du point de vue de l’écriture. « À quoi je pensais ? Je partais comme ça dans l’Ouest et je croyais que la vie allait s’occuper de lier elle-même l’expérience. Je croyais qu’Asphalte était donnée, que Route se déroulerait aussi facilement qu’un ruban. Non mais à quoi je pensais ? » (p. 88). Mais les références intertextuelles sont certainement plus nombreuses. Elles s’entremêlent de manière quelque peu intriquée dans le style de l’auteur, comme les couleurs semblent se confondre au début dans l’asphalte pour ressortir à la fin : « La route défile sous le capot et la couleur de l’asphalte est indéfinissable. On ne sait exactement si elle est grise ou noire ou blanche ou bleue ou jaune. » (p. 13). La variation (une figure de style recensée dans le Gradus) est-elle ici liée à l’indécision quant à la prévalence de telle couleur sur telle autre, de la part de l’auteur-acteur, à la variabilité des perceptions selon les conditions (le moment de la journée, l’éclairage, l’ennuagement), ou à la volonté de l’écrivain de montrer l’égalité entre des couleurs pourtant opposées, ce qui pourrait constituer une sorte de profession de foi féministe (en faveur de l’égalité en général)? Dupriez précise que « La variation a des causes diverses, l’hésitation (V. à dubitation), la gradation, la dénudation de l’acte d’écrire. Dans ce dernier-cas l’auteur semble dire au lecteur: “choisissez vous-même, moi ça m’est égal”. » (Gradus, p. 461). Cette hypothèse est intéressante car elle irait dans le sens de l’encouragement à une plus grande participation de la part du lecteur. Dans ce cas-ci le motif de Mahigan semble nous être révélé immédiatement après cette sériation des possibles : « Elle a de la couleur mais elle est avant tout matière ». (p. 13). Cela correspond à la perspective phénoménologique ou la « variation éidétique » est une variation par l’imagination des apparences possibles des phénomènes pour dégager le coeur de ce que « les choses elles-mêmes » (auxquelles Husserl prétendait vouloir faire retour) sont.

Peut-être que l’intertextualité est plus subtile que ce à quoi les cours de littérature nous prépare dans cet écrit de gare. On voudrait croire qu’il y a un riche réseau de référence. Mais comment en discerner la trame? Outre Kerouac et Joyce, pour le flux verbal ininterrompu, Poulain, qui imite Kerouac tout en traçant son propre chemin, Mahigan est-il redevable à un autre auteur que Vernes?

La peur d’être « violenté » est présente en raison du traumatisme qui survient à la jonction entre la première tentative et celle qui conduira tout de même Mahigan jusqu’à Banff et même en Colombie-Britannique.

Du point de vue du métissage, on n’oubliera pas que M. Lepage évoque son « prénom juif » (sans le nommer) à plus d’une reprise.

Tendances à vouloir déplacer les frontières

La tendance à déplacer les frontières, à quoi cela correspond-il? Chez Mahigan Lepage en tous cas, il y a un lien étroit avec la déterritorialisation. On y reviendra [lien]. On pourrait faire un rapprochement avec le « post-colonialisme ». Que l’acteur du récit (qui est au moins « fictionnellement » son auteur puisqu’il s’agit de « récits de soi ») soit simplement en séjour hors de chez soi, ou en déplacement entre différents pays, le voyage, on le verra, joue un rôle de remise en question des repères coutumiers, un peu à l’image de ce qui se passe lorsqu’on navigue sur le web. On le sait l’information puisée sur les médias numériques peut provenir de partout dans le monde. Les communications globalisées par Internet sont un vecteur de mondialisation. Mais celle-ci ne sert pas nécessairement les intérêts de la déterritorialisation bien comprise. Par exemple, le pan-indianisme continue de réclamer un attachement à la terre. L’identité continue d’être une source de valorisation, et l’appartenance territoriale revient au premier plan. Mais c’est davantage dans le rapport au territoire que consiste la signification de celui-ci que dans son encadrement au moyen de frontières, dont on sait le caractère généralement arbitraire. La volonté de dépasser cette construction « bornée » du monde représenterait donc le premier fil conducteur (outre la tension entre rupture et continuité) de l’analyse des textes de notre corpus comme nous invite d’ailleurs à le penser le nom même de la collection, « décentrements », elle-même transitoire. Ce serait ainsi, suivant cette hypothèse interprétative, un désir de franchir ces tracés dictant la séparation entre le tien et le mien (fondant, comme le dénonça Rousseau, l’ordre capitaliste moderne) qui amènerait le pouvoir contestataire de la littérature numérique, même si elle sait, parfois, exprimer discrètement sa « révolte ». Est-ce pour dépasser l’opposition entre l’objectif et le subjectif, en renouant avec une forme de dialectique de l’histoire ou dans un objectif essentiellement « esthétique » (est-ce alors du nihilisme?), ça demeurera à voir. Mais si cette « tendance » est une propension qui relève du désir, il est raisonnable de penser qu’elle se manifestera différemment d’un auteur à l’autre, et on peut espérer que cela réduit les risques qu’il s’agisse d’art idéologique (au sens de la propagande). Par contre, on devra aussi s’attendre à ce que ce soient des tracés parfois difficiles à suivre, qui mettront en oeuvre cette volonté « sourde ».
Nous essaierons de retracer cette « inflexion » que nos auteurs tendent à donner à leur écriture, de manière à pouvoir, sans rompre complètement tous les liens avec la fonction classique de l’auteur, amener le rôle de la littérature (et en particulier celui de la lecture), ailleurs. On peut prévoir que de nombreuses empreintes de cette démarche formeront des espèces de « blancs », plutôt que des marques aux contours bien définis.

4.2.1 Identités floues (dédoublement de personnes)

Tout d’abord : Les identités floues qui traduisent de manière ambiguë une sorte de « dédoublement de personne » (ne serait-ce qu’entre l’auteur et le personnage qui fait l’objet d’un récit de soi).

4.2.2 Jeu avec la véridicité (ludicité du rapport réel/fiction)

Ensuite, le jeu avec le postulat que pour être digne d’être racontée une histoire devrait être véridique. Nos jeunes auteurs québécois semblent plutôt avoir choisi de reconduire sur la plan des écritures numériques le défi à la vraisemblance qu’on lancé la plupart des auteurs avant-gardistes du XXè s., soit un jeu avec le rapport entre réalité et fiction. Mais ce jeu « classique-contemporain » avec la vérité n’est pas univoque. Il y a un attachement à la représentation de scènes inspirées de la vie quotidienne et une charge éditoriale qui rapproche la parole poétique de l’action politique. De sorte qu’en tant que lecteur formé de manière académique, on ne sait plus sur quel pied danser : est-ce une marque de numéricité ou un refrain nous venant de l’hyperréalisme mêlé au formalisme tirant vers un retour paradoxal au Parnasse contemporain?

carte 4 du système des lieux centraux en Allemagne du sud, réalisée par Walter Christaller, et présentée dans le cadre d'un article d'Elsa Venau sur Roman Heiligenthal : "À la recherche de l'unité perdue"

carte 4 du système des lieux centraux en Allemagne du sud, réalisée par Walter Christaller, et présentée dans le cadre d’un article d’Elsa Venau sur Roman Heiligenthal : « À la recherche de l’unité perdue »

4.2.3 Prégnance des thèmes du voyage, du motif de l’exploration des possibles…(…du trope de la transgression des limites, de la métaphorisation du réel…)

Pour nous aider à retomber sur nos pattes, on se concentrera dans un troisième temps sur les formulations plus clairement concrètes de cette idée de sortir du moule, de briser les conventions, de franchir les bords de la page, de l’école, de la famille… Bref, l’anticonformisme sera traqué, tel qu’il s’exprime dans ses aspects les plus crus, comme la volonté de voyager, l’exploration des possibles, la transgression des limites, et la métaphorisation du réel (qui rend, encore une fois, moins précise la ligne séparant la réalité de la fiction). On parlera entre autres de déterritorialisation et de nomadisme, d’intertextualité et d’interstices, de décolonisation et de féminisme…

4.2.4 Le travail sur les relations entre les aspects formels et les thèmes explorés (visible au niveau de la stylisation, de la poétisation et de la mise en musique du langage)

Pour conclure sur cet aspect on abordera le travail sur les relations entre les aspects formels et les thèmes explorés, visible au niveau de la stylisation, de la poétisation et de la mise en musique du langage.
Ce point demandera un développement plus poussé car il devrait normalement constituer le coeur de notre mémoire. C’est pourquoi nous y reviendrons en approfondissant chaque point lors des analyses portant sur les thèmes en relation avec les préoccupations humanistes, des réflexions sur la diversité des formes et des types de discours qui se manifestent à travers ces textes et, finalement, de notre étude des procédés littéraires qui y sont à l’oeuvre.

Ce trois derniers point formeront d’ailleurs la suite et la fin de l’analyse des textes, avant que nous revenions sur les aspects communs et aux singularités pour les rapprocher des propriétés de la culture numérique, d’un point de vue critique (en ne prenant pas pour acquis que ces rapprochements se justifient, mais en les défendant, lorsque faire se peut, de manière argumentée).