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5.3.3 Remédiation et inscription médiatique (éditorialisation)

[À mettre en rapport avec 3.3.3 (Pourtant cela signifie une disjonction entre les êtres humains et leurs créations)]

C’est pourquoi il faut cesser de considérer avec mépris le fait que nous devions constater la tendance à des reprises de matériaux anciens au lieu de créations purement originales. L’art se fait recyclage. Mais en mettant un livre en numérique, on permet à des changements de s’opérer. Les auteurs que nous étudions participent à ce mouvement d’autant plus fortement que leurs livres sont publiés directement en format numérique. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas un travail de remédiation. Une participation à la configuration de notre univers culturel peut être constatée dans leur cas comme dans les autres. Ils sont façonnés par le medium, comme le disait McLuhan, mais ils s’inscrivent dans ce mouvement de l’éditorialisation qu’ils le veuillent ou non.

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4.3.4 Caractère construit de la forme – inscription médiatique et normes

Le titre complet : Caractère construit de la forme (jeu avec les conventions) – inscription médiatique (éditorialisation) et normes (formalisation)

Là est probablement le point le plus important et sur lequel nous devrions insister davantage. C’est en rapport avec les codes de la communication que se joue la transformation de la littérature à l’époque du numérique. Ceci peut même se produire dans les textes qui ne sont pas destinés à être lus sur le web, n’étant édités qu’en version papier, tout comme il est possible que ce soit le cas pour les autres caractéristiques soulevées ici. Celle-ci, l’inscription médiatique, c’est à dire la participation d’une certaine culture est le point le plus important, puisque c’est précisément l’idée que nous souhaitions mettre de l’avant. Quand on parle du caractère construit de la forme, il n’y a rien de nouveau. Mais le type de lecture qu’entraîne la consultation sur plateformes numériques devrait logiquement susciter le désir d’explorer d’autres voies et de nouvelles possibilités. Ou alors, il y aura de nombreux écrivains qui voudront prendre acte des contraintes associées à la lecture sur écran et tiendront compte, par exemple, des avertissements issus des études qui démontreraient que l’attention serait moins durable sur un écran rétroéclairé que sur papier. Donc, on favorisera la brièveté, simplement pour éviter que nos lecteurs ne décrochent en raison de la fatigue de l’oeil… Mais on peut imaginer une prise en compte encore plus engagée des nouvelles conventions. Cela pourra prendre des formes plus subtiles que la brièveté, comme la répétition en remplacement des paragraphes. On revient ici à l’idée qu’une plus grande confiance est accordée au lecteur pour découper lui-même le texte comme il l’entend.

Mahigan Lepage, La Science des lichens

Mais en même temps, si l’auteur qui se veut en phase avec son temps souligne son désir de laisser le lecteur compléter le travail par une répétition trop fréquente (dans La Science des lichens de Mahigan Lepage, le processus est plus marqué que dans Vers l’Ouest, où il tenait davantage à l’histoire), ne réduit-il pas alors la portée de son geste? Et ne risque-t-il pas de se rendre prévisible pour celui ou celle qui le lit?

Audrey Lemieux, Isodoro

Dans Isidoro, Audrey Lemieux emploie comme mode de découpage, des entrées de journal, espacées de deux à 7 jours, pour couvrir l’ensemble du voyage en bateau qui conduit Isidore Ducasse de Bordeaux à Buenos Aires (on ne se rend pas à Montevideo). Le récit du voyage est situé en 1867, année où celui Isodore Ducasse s’est effectivement rendu à Montevideo. Elle suit l’ordre chronologique. Lorsqu’il y a escale, une indication concernant le lieu où on se trouve accompagne la date dans le titre des chapitres. Parfois on précise qu’on se trouve « en pleine mer ». À l’intérieur d’une entrée de journal, les paragraphes sont courts, souvent composés de deux ou trois phrases. Certaines phrases sont nominales, mais la plupart sont complètes et respectent les règles de la syntaxe et de la ponctuation. Parfois on a droit à une série de répliques formant un dialogue. Mais ce qui frappe, c’est le fait que les transitions entre les moments descriptifs et les phases de délire sont difficiles à identifier. En ce sens, le contrat lecture peut sembler rompu, car rien, extérieurement ne laisse présager d’une telle oscillation entre le monde des faits et le domaine du rêve ou de la folie.

Souvent, comme nous l’avons dit, c’est une projection de l’imagination dans un fantasme qui suscite le saut hors de l’observation vers l’invention.

Isidore s’affole. Ses mains et ses pieds s’engourdissent ; il lui est difficile de remuer les orteils et les doigts. Même sa langue et ses lèvres sont parcourues de picotements, et sa gorge enfle, semble-t-il – il ne lui reste plus que l’espace d’un fétu pour respirer. On a tranché le sommet de son crâne pour y couler du plomb liquide. Le plomb, en se solidifiant, a étranglé ses nerfs, ses muscles, ses veines. Et sur son ventre, sur tout son corps, on a déposé des sacs de sable. Il a soudain la conviction que les hommes de l’équipage viendront le chercher – ils l’arracheront de son grabat, lourde masse de plomb et de sable, et le jetteront à la mer. Il coulera plus vite qu’une ancre.
(En pleine mer, le dimanche 9 juin 1867, p. 49)

Dans la plupart des entrées, la majorité du texte est consacrée à se remémorer des scènes de la vie passée d’Isidore. C’est en ce sens qu’il s’agit d’un auto-biographie fictionnelle ou d’une auto-fiction davantage que d’un récit de soi. Ce n’est pas l’intrigue qui avance en tant que telle en spirale. Mais on met le récit des faits actuels sur la glace pour déployer différents aspects de la vie du personnage d’Isidore Ducasse, sur le mode de la remémoration.

Un jour, en passant derrière une grange inconnue, il avait vu des enfants assemblés en cercle autour d’une masse indistincte. Il avait d’abord cru qu’il s’agissait d’un tas de fumier, et n’avait pas compris ce qu’il pou­vait y avoir là d’attrayant ; il s’était approché. (Porto Grande, Cap-Vert, le 25 juin 1867, p. 85)

Mais dans plusieurs cas, les souvenirs et les délires s’entremêlent aux faits du présent vécu et relaté dans le journal de voyage tenu par l’écrivain. C’est surtout ce qui se produit à la fin.

Ainsi, il vaut la peine de citer les cinq premiers paragraphes de l’avant-denier chapitre.

Accalmie. Il a cessé de pleuvoir depuis quelques heures déjà – mais cela durera-t-il ? Isidore ne le croit pas. Le ciel est rouge comme les lèvres de Michel. Et l’air est suffocant. La pluie reviendra, il en est certain. Et avec elle la tempête.

La migraine l’a repris. On a fiché un ciseau au faîte de son crâne. Une massette percute le ciseau, le ciseau s’enfonce – sa calotte osseuse se fissure. Isidore se penche, pose son front sur la rambarde. Le bois tiède, trop lisse, ne lui fait aucun bien.

Il est en proie au vertige. En bas, démente, l’eau l’aspire. Il colle ses lèvres à la rambarde, ne voit plus que le tourbillon noir de l’eau. Ses lèvres rampent sur le bois, son visage se suspend au-dessus du vide.

Il ne peut s’arrêter d’embrasser la rambarde. Le goût salé, il a besoin de ce goût salé sur sa langue. Le goût de la bave de Georges. Le goût des doigts moites de monsieur Hinstin. Le goût de la sueur de son père. Il aurait envie de mettre le vaisseau tout entier dans sa bouche.

Sa tête, il n’en peut plus. Il est un poisson, pris dans le tourbillon noir, il est un bateau, pris dans le tourbillon noir – un poulpe rouge, au fond, est sur le point de l’avaler.

(Fin juillet, p. 158-519)

L’imprécision de l’intitulé de cette entrée de journal, « Fin juillet », tranche avec l’exactitude de toutes les autres. Par cette singularité Audrey Lemieux désirait sans doute montrer qu’Isidore lui-même ne savait plus où il en était à ce stade de son périple. Mais surtout, cette phase de décrochage par rapport à la dimension documentaire du récit lui permet de renouer avec les images provocantes et la puissante verve du comte de Lautréamont. On peut interpréter cela comme un signe que l’auteure québécoise estime que l’écrivain dont elle retrace le parcours à la faveur de cette traversée de l’océan, était de ces hommes qui écrivent leur vie de sore que leur existence est transfigurée par leur art. Ainsi il est « naturel » que le récit que l’on proposera de leur vie prenne l’allure de leur écriture poétique et romanesque (les deux étant intimement liés chez Ducasse).

Mais, comment cela traduit-il le fait que notre auteure soit imprégnée par la culture numérique, ou que le contexte de publication de son oeuvre doit influencer son écriture? Le fait de bousculer le contrat de lecture, en brouillant les frontières entre la reconstitution historique et la fictionalisation de la vie d’autrui, cela participe-t-il des tendances qui caractérisent l’écriture dans les nouveaux nouveaux médias? Quel code stylistique suit-elle qui soit marqué par les médias sociaux et le web 2.0?

On pourrait dire qu’elle s’inscrit dans la culture anthologique, car sont récit prend la forme d’une série d’entrée rappelant la forme même d’un blogue. Le fait que les entrées soient listées en ordre chronologique ne constitue pas une objection, car on a souvent vu des auteurs publier un roman par billets sur leur blogue dans une premier temps, puis le restituer sous forme de livrel dans l’ordre chronologique. On fait de même avec les romans par Tweet. Si on compare l’écriture d’Isidore Ducasse avec celle d’Audrey Lemieux, on constate que même si on peut retrouver quelque chose de son ton énergique, elle utilise des phrases plus concises et des paragraphes plus brefs. Beaucoup d’information nous est communiquée, enrobée dans moins d’éloquence.

2.2.1 Pratiques de l’édition numérique

Certains intellectuels français ont commencé à étudier concrètement les pratiques en rapport avec les NTICs du point de vue de l’édition. On pense notamment à Jean Sarzana et Alain Pierrot qui, avec Impressions numériques, font le tour de cette modification des manières de faire, et qui furent parmi les premiers à parler d’édition « homothétique ». Un autre est Philippe Aigrain qui s’est questionné également sur les dimensions économiques de cette évolution de la chaîne du livre, dans Sharing. Car on aura compris que le livre papier ne disparaîtra pas du jour au lendemain en raison de la portabilité accrue des livrels. Mais il est évident que les habitudes des acteurs du milieu du livre sont fortement bousculées par les possibilités nouvelles que les supports numériques mettent à la disposition des lecteurs (annotation, recherche) et des auteurs (autopublication), et dont les éditeurs auraient tort de ne pas tenir compte.

a) Comparaison entre le papier et les supports numériques

D’un point de vue pragmatique (voire matérialiste), il est raisonnable de penser que les changements physiques qui se produisent lorsqu’on lit sur un écran par rapport ce qui se passe lorsque le texte lu est imprimé sur des pages de papier ne sont pas sans conséquences sur la signification même de l’acte de lire. Pour comprendre les effets de ces changements, il est possible d’adopter différentes perspectives. On peut réfléchir à la nature de l’objet livre. Quel est le support du livre numérique? Quelles en sont les caractéristiques? Comment cela modifie-t-il notre rapport à l’appréciation du sens? On peut aussi se concentrer sur les processus psychologique et biologiques qui sont différents lorsqu’on regarde une machine nous offrant différentes options, avec un écran rétro-éclairé ou non, vs lorsqu’on utilise un livre de poche ou cartonné pour accéder aux contenus que l’on est intéressé à lire. Une troisième perspective, qui est peut-être la plus appropriée pour saisir l’ensemble des enjeux Lire la suite

2. Élargissement de la perspective sur le champ (de la littérature numérique)

2.1 Définition, histoire et prise de recul critique
2.1.1 Définition
a) La définition qui fait autorité, celle de l’ELO
i. Qu’est-ce que l’ELO?
ii. Comment Katherine Hayles y est-elle reliée?
iii. « What is E-lit? » La définition de l’ELO
b) Analyse de la définition (comparaison avec d’autres)
2.1.2 Histoire
a) Origines
b) Situation présente
c) Point tournant
d) Comparaison France Québec
2.1.3 Prise de recul critique
a) Caractère insatisfaisant de cette (ces) définition(s)
i. Tautologique (circulaire)
ii. Dépend des exemples (pas universelle)
iii. Accorde trop d’importance à l’intensité processuelle comme critère (fait abstraction de l’aspect culturel du numérique)
iv. Exclut du coup toute la littérature homothétique, alors qu’elle pourrait être très pertinente (exprimer la culture numérique)
b) Proposition de décloisonnement (ouverture du champ à la littérature numérique au sens culturel)
i. Serait approprié d’adopter une autre perspective (culturelle)
ii. Distinction entre littérature numérique et littérature électronique

– Littérature électronique : focalisation sur l’intensité processuelle
– Littérature numérique : priorisation de l’expression de la culture numérique

2.2 La question de la culture : comment aborder la « culture numérique »?
2.2.1 Pratiques de l’édition numérique
a) Comparaison entre le papier et les supports numériques
b) Éditorialisation et inscription médiatique (médiation et poétique critique)
c) Comment la lecture numérique affecte-t-elle la culture?
2.2.2 Quels rapports entre « numérique » et « culture »?
a) Culture et numérique sont-ils antinomiques?
b) La précision « numérique » est-elle en voie de devenir superflue?
c) Des « valeurs numériques » et du défi de la numératie
2.2.3 Comment peut-on parler d’humanités numériques?
a) Le rapport essentiel de l’être humain à la technique
b) Des humanités numériques à l’humanisme numérique?
c) L’accent mis sur le processus automatisé rend-il caduque l’idée de « démarche » (au profit du résultat)?
2.2.4 Le numérique, entre rupture et continuité par rapport à l’imprimé
a) Le caractère éclairant du paradoxe associé à la poursuite de la performativité par l’intensification des médiations
b) L’articulation plus poussée entre les faits et les valeurs
c) Le point tournant ne marque pas un virage à 180°
2.2.5 Vers un nouveau rapport à l’identité
a) Identités numériques et droit à l’oubli
b) La fiction de la transparence, un affront à la remédiation
c) À la conjoncture médiatrice de l’espace et du temps

Rapports entre les traits de l’écriture et les propriétés de la culture numérique

Il s’agit ici des résultats attendus de l’analyse, suite à la mise en parallèle des traits de l’écriture et des propriétés de la culture numérique.

Nous dégagerons les véritables apprentissage que cette comparaison nous aura permis d’effectuer dans la conclusion.

5.1 Multiplicité et médiation

5.1.1 Multiplicité – discrétisation

5.1.2 Médiation – virtualisation

5.1.3 Distinction entre computationalité et algorithmicité

5.2 Dimension historique et critique

5.2.1 Prolongement de la culture humaniste : continuité

5.2.2 Culture contestataire et émancipation : rupture

5.3 Sur la relation entre l’écriture et la spatialisation (enjeu politique)

5.3.1 Stigmergie et architecture

5.3.2 Recontextualisation et méta-ontologie

5.3.3 Remédiation et inscription médiatique (éditorialisation)

5.3.4 Dévoilement de la conjoncture médiatrice et remobilisation de l’intermédialité par l’attention renouvelée à l’exaiphnes

Si ce dernier point peut sembler du latin, ce sera un plaisir de vous l’expliquer et c’est essentiel pour comprendre l’importance de la révolution en cours ici.

5.4 Relation modifiée au langage

5.4.1 Opération transtextuelle, et hypermédiatique qui articule différemment la relation des individus et des collectivités au temps et à l’espace et transforme donc l’identité

5.4.2 Et qui constitue aussi une « provocation à penser et remise en question des idées reçues »

5.4.3 Et qui représente également un mélange typiquement numérique d’audace et de conformisme

5.5 Les différents traits de la littérature électronique se rencontrent finalement dans la littérature numérique au sens culturel

5.5.1 Hypertextualité

5.5.2 Interactivité

5.5.3 Algorithmicité

5.5.4 Collaborativité

5.5.5 Traits qui ne sont pas nouveaux, mais dont la convergence (suivant une série élevée) forme le trait déterminant du numérique

Ceci est tiré de mon plan de rédaction, et il se pourrait que la structure de cette section change considérablement. Mais j’ai déjà commencé à relier des analyses portant sur les textes de Mahigan Lepage et de Josée Marcotte à ces différents points.