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5.3.2 Recontextualisation et méta-ontologie

[À mettre en rapport avec 3.3.2 (Le faillibilisme implique la finitude qui implique l’inachèvement)]

On doit intégrer la connaissance en son état actuel. La recherche scientifique est un processus infini. Et plus on avance plus on se rend compte de nos limites. Cela constitue un contexte qui est devenu permanent et on ne pourra revenir aux illusions du passé. Cependant, notre sort étant entre nos mains, il nous revient de nous doter d’une perspective appropriée pour comprendre les enjeux globaux. On doit faire en sorte de considérer les enjeux différemment, lorsqu’on sait que l’être humain est faillible et qu’il est impossible de se garantir contre l’échec compte tenu de toutes les difficultés qui peuvent faire obstacle à la réalisation d’un projet, même si les objectifs visés semblent raisonnables. On est jamais à l’abri d’un accident. De ce point de vue, s’il est une prévision qu’il est permis de formuler sans trop de risque de se tromper, c’est bien que tous nos rêves ne se réaliseront pas. Plusieurs chantiers seront abandonnées en cours de construction. Mais il ne faut pas non plus nous imposer des barrières artificielles. Ainsi, en recherchant le sens de ces échanges et déplacements d’un support vers un autre, il ne faut pas les concevoir comme une simple transposition d’un contenu qui aurait une existence séparée de ces supports ou de ces médias sur lesquels il s’inscrit.

Qu’on pense à un texte rédigé à la pointe du stilus dans la cire d’une antique tabula romaine. Le texte consiste en cette trace et en l’activité qui lui a donné lieu. Il est un creux dans une matière. Il est le jeu de la lumière et des ombres dans ces ornières. Il est le fantasme qui éclate dans un cerveau formé à cette époque suivant la conception qu’on pouvait se faire de l’éducation dans un tel contexte. Si on en avait fait un moulage ou une transcription dans la pierre, c’eût été une autre histoire. La lecture qu’on en ferait ne pourrait faire l’économie de cette question : « De tous les textes qui s’écrivent de manière éphémère sur la cire, pourquoi a-t-on choisi d’inscrire celui-là dans une matière plus solide?&nbsp:»… Et la pierre (ou le plâtre, s’il n’était anachronique par rapport à notre exemple) ne fournissent pas le même contexte. C’est pourquoi, par-delà les considérations techniques, c’est repenser la lettre en conjonction avec son “esprit” qui importe. Or cet esprit est toujours “incarné” dans un mouvement. En un mot, l’animus est changement.

Or, la réalisation de cette « circonstance », ou plutôt la prise de conscience de la nécessité de cette intrication de matière et de mouvement (de résistance et d’impulsion), pour qu’un nexus signifiant (un chiasme*) soit généré, et advienne au monde, cette « saisie » relève d’une discipline qui est complémentaire aux humanités numérique et aux études intermédiales en général. Il s’agit de la philosophie de la culture numérique, qui appelle l’avènement d’une méta-ontologie. C’est du moins l’avis de Marcello Vitali-Rosati. En un sens, il s’agit de se doter d’une perspective légèrement décalée pour mieux appréhender les déplacements qui sont en train de se produire à la faveur de la révolution technique et culturelle en cours. Et en même temps, l’idéal serait d’œuvrer collectivement à dégager de ces observations les éléments d’une “grammaire”, afin de pouvoir expliquer, par exemple, pourquoi telles différences ente les contextes entraînent telles inflexions du sens. Et ce, pour un même texte…

Ce sont des pratiques, historiquement ancrées dans une situation géographique, qui rendent possible la formation de contextes permettant à une communication d’avoir lieu. Ce que les bouleversements du numérique nous forcent à admettre, c’est que la compréhension d’un sens ne peut survenir indépendamment de l’institution de conjonctures médiatrices qui permettent la mise en dialogue des codes et des cultures associés aux différents médias/supports/techniques. Le numérique c’est un accélérateur de ces échanges, mais cela ne rend pas la révolution qu’il introduit moins significative. Car, en même temps, il implique une possibilité démultipliée de conserver la trace de ces échanges. Face à cela le monde des possibilités s’ouvre davantage, mais le devoir de qualifier les actions que nous effectuons s’impose encore plus intensément. Corrélativement, notre situation se complexifie, mais le potentiel de connaissance de nous-mêmes s’en trouve accru également. Bien sûr, cela ne veut pas dire que nous parviendrons à nous élucider complètement… même si nous sommes des êtres finis. C’est que nous sommes des êtres temporels, pétris du moment présent, qui est si fuyant. Comme le dit une chanson, le corps est passager. Vue la variabilité des contextes, cela peut être interprété de multiples façons.

* Voir l’importance de ce concept pour penser le numérique selon l’analyse qu’en propose Marcello Vitali-Rosati, dans S’Orienter dans le virtuel.

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3.2.3 La théorie de la documentalité, une philosophie du numérique culturel qui remonte des faits sociaux aux textes sous-jacents

[Là encore on pourrait revenir à l’idée de Doueihi selon laquelle la culture numérique repose sur des textes fondateurs, dont ceux qui traitent d’intelligence artificielle (Turing, Von Newman, etc.).]

Il ne faut pas croire tout ce qu’on lit sur le net, mais ce n’est pas parce que c’est sur le net que c’est faux. Il importe de comprendre que s’il est difficile de se prononcer sur ce qu’il en est de la réalité en soi, comme le disait Kant à propos du numen, on doit pouvoir considérer ce qui nous est accessible par les sens sous un jour « scientifique » du moment où nous disposons de documents pour en témoigner. Or ces documents peuvent être de différentes natures, exister sur divers supports, mais il importe qu’ils soient des enregistrements, qu’ils portent témoignage sur une représentation des faits, qu’ils traduisent une expérience, qu’ils contiennent des propositions que l’on puisse étudier pour voire les interprétations qu’il est possible d’en tirer et en fonction du contexte laquelle est la plus plausible. À partir de là on peut recouper des preuves et reconstituer les évènements afin de défendre une cause devant la justice par exemple.

Comment les auteurs montrent-ils une saisie de cette situation où l’on n’a jamais autant écrit alors que nous disposons des moyens de communication les plus sophistiqués? On y reviendra au moment de parler des relations entres les thèmes abordés et les préoccupations des Humanités numériques (notamment la traçabilité en lien avec le voyage) et lorsque nous identifierons la tendance à vouloir déplacer les frontières comme un des traits marquants qui ressort de notre analyse des textes (en particulier lorsque nous soulignerons ce trait avec l’évocation du jeu avec la véridicité – le ludique).

Mais, me direz-vous, cette idée que des textes sous-tendent toutes choses humaines n’est pas nouvelle. On la retrouvait chez Derrida, qui défendait même une thèse plus forte, semble-t-il (comme quoi la déconstruction pourrait s’appliquer même aux phénomènes naturels). Le constructivisme dit aussi essentiellement la même chose, même s’il n’insiste pas tant sur la dépendance des processus d’interaction sociale avec les textes qui sous-tendent ces opérations conjointes.

D’accord, cela nous ramène encore une fois à la portée limitée, en apparence, de notre hypothèse. Mais si, au total, le fait d’affirmer que la culture numérique est caractérisée par sa dimension « créative-critique », comme si cela était épouvantablement nouveau, risquait fort de nous plonger dans la déception, en même temps cela n’était pas complètement gratuit. Et c’est tout de même pertinent. Car il y a peut-être un degré de créativité et de critique qui est plus élevé que normalement sur le web. Et le fait que ça soit les deux qui se déploient dans une tension difficile à surmonter, cela marque aussi une propension de la culture numérique à viser un équilibre tout en ne se soustrayant pas aux difficultés.

3.2 Créative-critique (Une mobilisation qui se veut réflexive)

3.2.1 La toile est un itinéraire qui s’écrit en le traçant

Pour donner une illustration de la façon dont l’idée de « démarche », que nous associons à l’humanisme, en ce sens où les moyens ne doivent pas contrevenir à la fin, conserve son importance dans la culture numérique, voici la définition que Josée Marcotte propose du terme Perfection dans son lexique impertinent La Petite Apocalyspe illustrée : « n. f. La per­fec­tion est un chien cou­rant après sa queue, ce fai­sant, le chien des­sine des cercles par­faits. » (p. 43). Ce faisant elle souhaite se moquer du caractère creux de ce concept. Mais elle indique aussi que c’est le cheminement qui compte davantage que le résultat. Cela nous renvoie à la théorie de Mahigan Lepage selon laquelle « écrire, c’est courir sur un cri » (voir sur son blogue, le dernier des mahigan, dans « fictions et séries », sous « web-fictions et non-fictions » http://www.mahigan.ca/spip.php?rubrique68). Ainsi confie-t-il qu’il lui a fallu surmonter des obstacles pour s’autoriser à partir vraiment. Il attribue à l’écriture un rôle libérateur à cet égard :

« En écrivant, j’ai lâché la bride au mental, je lui ai donné de l’espace où courir. Et le mental, délié, délie à son tour le corps. Du dedans vers le dehors, l’écriture a des effets sur la vie. D’abord on court sur un cri, et puis bientôt on court de par le monde. » (6 | Écrire c’est courir sur un cri, 9 mars 2013, lors d’une conférence en Colombie-Britannique). <http://www.mahigan.ca/spip.php?article317&gt;

On pense également à un autre grand voyageur, Karl Dubost qui nous confie ses pensées et ses expériences depuis son blogue La-Grange.net.

Dans un billet de sept. 2014, il raconte comment il a su flâner, malgré cet âge de l’accélération dans lequel nous vivons.

[Pour la suite du développement, cliquez sur le titre de cette sous-section (3.2.1).

Elle se conclut pour l’instant ainsi : ]

On est donc en droit d’attendre, aussi bien de la littérature homothétique que de la littérature générative, ou des fictions interactives, qu’elles mettent en tension des enjeux qui peuvent paraître mal-assortis et qu’elle invite le spectateur à jouer un rôle pour leur faire retrouver une sorte de cohérence. Elle impliquerait donc les lecteurs dans la création, mais elle leur demanderait de faire preuve de sens critique. Et ce faisant elle serait un outil précieux de développement des facultés. Encore du travail, me direz-vous? Oui, je ne nierai pas que c’en est.

3.2.2 Les Humanités numériques misent sur l’expérimentation plus que sur les pensées abstraites

Un peu comme lorsqu’on dit « C’est en forgeant qu’on devient forgeron », il est de tradition, chez les membres de la communauté des humanités numériques, d’estimer que ce serait plus souhaitable que la pratique marche toujours main dans la main avec la théorie. Non pas que la théorie doive toujours accompagner la pratique pour la guider, mais parce qu’elle a beaucoup à apprendre de cette fréquentation. Évidemment la pratique est par nature curieuse et puisera tout ce qui peut lui être utile dans la théorie, si elle est vigoureuse (je parle d’une pratique éveillée, qui n’est pas moribonde). Le tout pourra être formalisé au moyen de modèles afin de partager les découvertes au moyen de présentations dans un cadre académique. Mais ce sera toujours plus facile de transmettre la passion de découvrir à des jeunes en leur faisant réaliser des expériences. Ceci dit, les tenants de cette approche pragmatique auraient avantage à reconnaître que l’écriture aussi consiste en une véritable expérience.

Mais comment ce renversement de perspective qui ne veut pas non plus tomber dans un déséquilibre inverse, se manifeste-t-il à travers les textes de notre corpus? C’est ce que nous verrons au point 4, relatif à l’analyse des textes. En particulier lorsqu’il s’agira de repérer comment nos auteurs se livrent à une exploration des possibles.

[Pour suivre l’évolution de ce point, visitez régulièrement 3.2.2]

3.2.3 La théorie de la documentalité, une philosophie du numérique culturel qui remonte des faits sociaux aux textes sous-jacents

[Là encore on pourrait revenir à l’idée de Doueihi selon laquelle la culture numérique repose sur des textes fondateurs, dont ceux qui traitent d’intelligence artificielle (Turing, Von Newman, etc.).]

Il ne faut pas croire tout ce qu’on lit sur le net, mais ce n’est pas parce que c’est sur le net que c’est faux. Il importe de comprendre que s’il est difficile de se prononcer sur ce qu’il en est de la réalité en soi, comme le disait Kant à propos du numen, on doit pouvoir considérer ce qui nous est accessible par les sens sous un jour « scientifique » du moment où nous disposons de documents pour en témoigner. Or ces documents peuvent être de différentes natures, exister sur divers supports, mais il importe qu’ils soient des enregistrements, qu’ils portent témoignage (…)

[Ce point relatif à la théorie de la documentalité devrait être retravaillé plus finement]

(…) cela nous ramène encore une fois à la portée limitée, en apparence, de notre hypothèse. Mais si, au total, le fait d’affirmer que la culture numérique est caractérisée par sa dimension « créative-critique », comme si cela était épouvantablement nouveau, risquait fort de nous plonger dans la déception, en même temps cela n’était pas complètement gratuit. Et c’est tout de même pertinent. Car il y a peut-être un degré de créativité et de critique qui est plus élevé que normalement sur le web. Et le fait que ça soit les deux qui se déploient dans une tension difficile à surmonter, cela marque aussi une propension de la culture numérique à viser un équilibre tout en ne se soustrayant pas aux difficultés.