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4.4.6 Interpellation

Comme quoi le lecteur a un rôle à jouer dans la complétion du sens

On a déjà mentionné le fait que le lecteur est interpellé de manière générale par la forme, la langue et lors d’une occurrence où le « on pensera peut-être » renvoie à la manière dont l’auteur présume que le lecteur refait le film de l’histoire (en consultant Google Maps ou une autre carte de la région), pour préciser que ce n’est pas sous cet angle que les choses lui apparaissent à l’époque. Le voyageur est plongé dans le flux, il est immergé dans la matière, il est dans le défilement (cf. 4.2.1 d)). Mais n’est-ce pas là précisément la manière la plus forte dont le lecteur est interpellé?

Cela est un point fondamental pour la possibilité d’une interactivité. Mais on ne peut pas dire qu’il soit entièrement nouveau avec la civilisation numérique. Et en même temps l’interactivité est toujours possible avec le numérique même sans interaction. Pour l’instant c’est la pudeur qui nous interdit de nous y livrer, car on se sentirait mal de copier-coller le texte d’un auteur, et surtout on verrait comme une sorte de fraude de farfouiller dans le texte pour le réorganiser. Pourtant c’est ce que fait tout bon lecteur. Si le texte nous invite à le lire à l’envers, ce peut être un leurre. Les lecteurs doivent savoir qu’ils sont libres de faire ce qu’ils veulent avec le texte. Mais ils ne peuvent ignorer ses injonctions, ses invitations et ses suggestions. Ils peuvent simplement y résister, bien que ce ne sera pas sans coût psychologique.

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4.4.5 Historiettes

Retour au feuilleton, caractéristique du XIXè s. commercialisation

Ce sont aussi autant d’historiettes parce que nous revenons constamment aux mêmes personnages à commencer par le personnage de l’auteur. On reconnaît une tendance du XIXè s. à diffuser des écrits d’auteur où ils parlaient souvent d’eux-mêmes ou d’un moi fantasmé et où ils ne respectaient pas toujours intégralement la cohérence avec les épisodes passés. Nous parlions à l’instant de feuillets collectionnés… Or le feuilleton c’était lié à ce mode de publication. Il pouvait s’agir d’un encart dans une revue et on pouvait cumuler les épisodes pour reconstituer le tout en « volume ». Mais c’était aussi quelque chose qu’on suit, comme les feuilletons télévisés. Et à la différence de ces derniers, tant qu’on n’avait pas le réflexe de les enregistrer, c’était quelque chose qu’on pouvait feuilleter. Avec le numérique on peut faire l’équivalent (parcourir le texte en tous sens), même si on perd le contact avec les feuilles qu’on déploie et reploie.

4.4.4 Lexique

Signe que Milad Doueihi a raison de parler de culture anthologique

Pour La Petite Apocalypse illustrée, Josée Marcotte propose carrément un lexique. Mais la vie des personnages de « papier » qui le composent s’y invite.

Le fait que ce soit un inventaire de termes définis suivant l’ordre alphabétique nous amène à reconnaître une instance très claire de ce que Milad Doueihi appelle la culture anthologique, même si ce concept a une portée plus large dans son esprit, comme nous le verrons. De plus c’est aussi une raison de plus de parler d’une culture numérique car si des définitions semblent nécessaires, c’est bien parce qu’on entre dans un nouveau territoire de l’imaginaire collectif. Il importe de nous doter de repères. Le fait que les autres écrits n’aient pas cette forme ne contredit pas ce que nous affirmons ici. Le lexique est un cas précis de la culture anthologique. Mais les autres recueils sont aussi des anthologies et les carnets sont aussi des collections de « feuillets ». C’est une culture qui accumule des éléments en séries sans chercher une hiérarchie ni une narration au sens classique pourrions nous dire. C’est que le contrat de lecture est en cours de négociation au fil de l’intrigue. C’est pourquoi il est utile de voir chaque « période » comme une historiette.

4.4.3 Période

Apparence de bloc mais plus grande flexibilité in fine

Il est très pertinent de souligner cette stratégie d’écriture permettant de donner à un écrit résolument numérique (culturellement) l’apparence d’une fluidité, qui est analogue à celle du blogue dont la page peut se dérouler presqu’à l’infini (à l’image de la route).

Oui, on comprend qu’il est hasardeux de prétendre écrire un récit de vie personnel si on ne respecte pas la vraisemblance. Et en même temps, il vaut mieux que ce soit raconté avec style, pour ne pas perdre les lecteurs. Mais tout comme l’auteur doit découper toujours un peu arbitrairement dans le matériau narratif des unités de temps, le lecteur doit découper la lecture en durées de lecture interrompues par des périodes de retour à ses activités. Manifestement, la coordination parfaite entre les segments proposés par le lecteur et les séquences lues par le public doit être très rare. D’où la pertinence,encore une fois (c’est une stratégie), de laisser l’ensemble du voyage en un bloc pour que le lecteur puisse le parcourir comme un objet dont on peut observer une facette puis une autre, tout en choisissant quand on est satisfait de ce qu’on a vu pour l’instant, avant d’y revenir.

Ceci fait que le lecteur se sent libre d’arrêter de lire quand il veut craindre de trahir l’organisation de l’oeuvre. Cependant, l’unité de sens (la phrase ou la série de propositions qui semblent suivre une logique continuée) devient plus impérative du point de vue de la détermination des moments où on peut s’arrêter de lire.

« Mais dans l’ordre du récit tout est joué déjà et s’emmêle et se coule d’un seul bloc. » (p. 10).

4.4.2 Journal

Confidence mais facture assez classique

Le journal est le format choisi par la plupart des auteurs car il conjugue l’univers numérique et l’autobiographie plus classique. En effet, certains d’entre eux publient une anthologie de leurs billets de blogue (Les Je-sais-pas et Les Je-sais-pas-pantoute de Sarah-Maude Beauchesne sont tirés de son blogue lesfourchettes.net) ou un recueil d’entrées de leur site littéraire, comme dans le cas de Marge de Josée Marcotte (une sélection de « post » courts sur margeautofictive.com). Les Filles du Calvaire d’Annie Rioux sont sans aucun doute un journal même si elle lui préfère l’appellation « Carnets » de voyage, complété par des réflexions sur la chemin parcouru (existentiellement) une fois de retour au pays. La confidence était-elle écrite avec à l’esprit l’idée d’une publication dans ce dernier cas? On peut dire que ce n’était complètement hors de question mais que ça n’a pas été le principal élément qui a entraîné une recherche stylistique. On écrit d’abord pour soi. Mais cela signifie-t-il que le fait de publier pour le numérique ne change rien comme le croit Guy Bouliane, fondateur des Éditions Dédicaces, comme il l’a affirmé sans ambages lors de sa participation au séminaire Sens Public en 2013 (séance sur le suppport). Comme pour tout ce qu’on écrit aujourd’hui on ne peut ignorer que les probabilités que ce soit disponible sur le web sont toujours présentes. Un fichier numérique est facilement reproductible. Un ordinateur portable ou une tablette peuvent facilement être perdus. Il suffit qu’on ait utilisé un espace de stockage en ligne afin de partage la page en cours avec soi-même pour qu’une diffusion ultérieure de nos écrits ne puisse être exclue. Même en s’envoyant un mot par courriel on autorise le service à se prétendre propriétaire du contenu qu’on y diffuse… Si on prend le cas de l’auteure d’Isidoro, Audrey Lemieux, elle donne aussi au récit que le conte Lautréamont aurait fait de son retour à Montevideo par bateau, la forme d’un journal écrit durant la traversée de l’Atlantique, depuis Paris. Pour Mahigan Lepage, même s’il écrivait déjà sur son blogue, les textes qu’il a publiés sous forme de livrels furent écrits dans l’optique d’un journal, écrit a posteriori dans le cas de Vers l’Ouest et plutôt dans le moment du retour pour ce qui est de La Science des lichens. Cela lui a pris trois jours. Mais cela raconte un séjour à Paris, comme dans le cas d’Annie Rioux. Les entrées d’un journal peuvent être plus longues que celles d’un billet de blogue, mais il se peut aussi qu’elles soient plus courtes comme pour Marge, ou plus longue comme avec Mahigan. Il n’y a donc pas d’équivalence entre le fragment et le journal, mais il n’y a pas de contradiction non plus. Après tout, chaque « tranche de vie » relatée n’est jamais qu’un morceau d’existence. Aucune partie ne peut prétendre se substituer au tout, bien que chacune y contribue.

L’idée de reconnaître que l’on ne peut témoigner que de ce qu’on connaît explique sans doute que la majorité des êtres humains ne fassent état, lorsqu’ils rédigent une entrée de journal, que de leur vie personnelle. Nos écrivains ne font pas exception à la règle, dans la mesure où ils donnent le sentiment de parler d’eux-mêmes, et ils le font effectivement, de leur propre aveu. Mais ils peuvent aussi jouer un rôle en parlant ainsi d’eux-mêmes. C’est d’ailleurs précisément leur rôle en tant qu’écrivains. C’est pourquoi il n’y a pas de différence de nature entre Audrey Lemieux écrivant une vie fictive de Ducasse et Annie Rioux racontant sa vie comme un carnet littéraire. Parce que dans tous les cas, on doit susciter l’adhésion et en même temps ne pas se leurrer sur nos chances de duper les lecteurs. Ceux-ci veulent simplement qu’on leur donne les moyens d’y croire, sans confondre leur croyance avec la réalité. Ils espèrent embarquer, être happés. C’est à cette aune qu’ils évalueront, pour la plupart, la qualité de l’auteur.