Archives du mot-clé déterritorialisation

4.6.4 Termes et tournures issus de l’époque numérique

(ou « issant » celle-ci…) [c’est à dire des manières de s’exprimer qui contribuent à forger ce que sera le langage numérique, en lui donnant sa forme particulière]

Qu’en est-il maintenant des termes issus directement de l’époque numérique ? Ils se font étrangement rares pour un livre paru en 2009. C’est que Vers l’Ouest est issu de la récupération de chapitres rejetés de Coulées, grâce au flair de François Bon, qui sont donc des souvenirs de voyage effectué entre 1995 et 2000. Comme il est né en 1980 et qu’il a réalisé ce périple suite à ses études secondaires, c’est donc environ en 1997 que l’on peut situer cette excursion. Or, à cette époque, le web n’avait que 3 ans, Netscape était le navigateur le plus populaire, les Mac étaient très lents et le portable n’existait pas. Il n’y avait pas de téléphones mobiles intelligents, ni de tablettes. Donc on ne rencontre pas les expressions wifi, Internet, ou d’autres comme « cellulaire » ou « SMS » car ces usages étaient encore relégués à la marge, voire réservés à l’élite. Pour téléphoner, il fallait aller dans une cabine téléphonique. On parle de photos, mais pas numérique, de répondeurs, mais sûrement avec enregistrement sur ruban magnétique. Les CD existaient mais la plupart des véhicules n’étaient pas équipés de lecteurs laser. Alors, le chauffeur « met des cassettes de musique country » (p. 69).

Cependant, les villes possédaient déjà de ces échangeurs, qui font qu’un entrelacs de routes constitue l’architecture intriquée de leurs abords. Et cela ressemble à l’indéchiffrabilité du code numérique pour les non-initiés. « On gra­vite dans les boucles qui conduisent au pont Jacques-Car­tier. En bor­dure s’im­posent des blocs ap­par­te­ments aux mille fe­nêtres. Au pied des blocs est le métro de Lon­gueuil relié à Mont­réal par un tun­nel sous le fleuve. On s’en­gage sur le pont, on va en­trer dans Mont­réal. » (p. 29).

On peut donc voir une analogie entre l’espace urbain et l’internet. La route est le réseau qui se déroule comme les communications filaires et satellitaires. Il faut passer par les circuits pour entrer dans l’ensemble des relations qui se maillent en ce noeud.

Il faut distinguer les villes qu’on approche le long de l’eau et dont on voit le profil s’élever à l’horizon, comme Montréal, Campbleton et New York, des villes qu’on aborde par le train qui nous fait entrer à couvert et éventuellement directement dans le métro avant d’en ressortir, comme on soulève une trappe. C’est l’analogie qu’il propose pour Paris. Et il parle d’une ouverture de bas en haut, ce qui pourrait être rapproché du principe du bottom up, dont la culture geek se ferait la défendressse. « On ou­vrira fi­na­le­ment la ville de bas en haut comme on lève une trappe. On se trou­vera dans une gare, on se dé­pla­cera sur des tapis rou­lants, on pren­dra le métro, on re­mon­tera à la sur­face. Et là et seule­ment là on se dira Je suis à Paris. » (p. 28).

ll prend un bon moment pour nous exposer ses analyses des différences entre les approches américaines et française, finissant par remarquer que pour New York, l’approche est hybride.

Sinon l’analogie avec la culture numérique dans Vers l’Ouest au niveau de l’histoire vient de ce que ce voyage prend la forme d’une sorte d’errance, proche de la navigation sur le web. Mais sur le plan du langage, la relation entre le monde numérique et l’écriture apparaît dans la prépondérance de l’imagination sur la réalité, soit dans une certaine métaphorisation du réel, inspirée d’observations bien fondées. Ainsi le sentiment que des séparations dans un Tim Horton vous font sentir comme dans un aquarium. (p. 63). « J’avais beaucoup d’heures à tuer. J’ai passé la majeure partie de la nuit à fumer des cigarettes et à parler avec des habitants de l’aquarium » (Idem). L’image est « prise au sérieux » par son créateur. Il s’y installe comme dans un univers inventé. Et le langage a se pouvoir de transfigurer l’expérience. « Dans l’aquarium on me parlait de forêt et de parc, de rivière, on me parlait français et anglais, on m’indiquait des territoires indiscernables. » (p. 64). On retrouve donc ici le thème de la déterritorialisation, et on se rend compte que le web peut aussi être vu comme un univers sous-marin dans lequel on s’immerge. Le sens de l’humour manifesté ici indique un peu l’esprit pince sans rire de l’auteur. Il ne se prend pas réellement au sérieux. Mais il expérimente vraiment avec sa perception.

4.6.5 Place importante de la culture orale (l’art de raconter)

Rappel des idées de Marshall McLuhan

Pour commencer nous rappellerons que nous sommes implicitement en dialogue avec Marshall McLuhan lorsque nous examinons l’impact des médias numériques sur notre société. Plusieurs voient encore aujourd’hui l’intellectuel torontois comme un penseur d’Internet avant la lettre. Or qu’a-t-il affirmé qui permet d’oser un tel rapprochement, alors qu’il discutait des médias électroniques certes, mais de ceux qui sont en voie d’être éclipsés par le web, les médias sociaux, les technologies mobiles et interactives (la radio, la télévision, le cinéma et le téléphone) ? Il avait indiqué que l’oralité prendrait sa revanche sur l’écrit et que l’on n’aurait plus besoin de passer par les médiations de l’écriture pour communiquer. On pourrait se voir et s’entendre à distance comme si nous étions en présence les uns des autres, ce qui ferait de nous des concitoyens d’un même village global. Cette prophétie, le web la réalise en partie. Mais ce qui a le plus fondamentalement changé est que nous n’avons jamais autant écrit. Mais c’est une écriture qui ne relève pas uniquement de nous. Nous sommes écrits davantage que nous écrivons. Malgré tout on peut dire que la parole aussi a cours plus que jamais. Mais accourt-elle nécessairement plus rapidement au moment où il serait le plus nécessaire qu’elle se fasse entendre? Quoi qu’il en soit, on peut dire que pour l’instant toutes les illusions rattachées aux possibilités d’Internet et des mobiles n’ont pas été perdues. On oeuvre à la mise en place des infrastructures et de la logistique qui permettront l’implantation des villes intelligentes. Et pour Vers l’Ouest, quel rôle y joue cet enthousiasme qui devait avoir la forme d’un pressentiment en 1997 ?

Voyons comment la spontanéité et l’ouverture s’y manifestent dans la présence de l’oralité.

Si on se rappelle le passage où M. L. relit le mot que sa mère lui a laissé la veille de son départ, on voit combien son rapport à l’écriture n’est pas si éloigné de la relation à la langue parlée. Des écrits plus théoriques nous le confirmerons, comme la fameuse série « Écrire, c’est courir sur un cri ». Mais comme ils furent écrits bien après l’expérience vécue relatée dans ces « chapitres » sauvés des eaux par François Bon, il se pourrait que le premier jet à tout le moins ait été davantage l’incarnation de leur principe que l’application des idées abstraites associées à cette conception de l’écriture comme alliée de la marche. Mais revenons à ce document qui témoigne pour l’affection de la mère à son fils.

« C’est daté du di­manche matin, sans plus. C’est adressé à mon pré­nom juif, le pré­nom que tou­jours j’as­so­cie­rai au ter­ri­toire du Bas-Saint-Laurent, au fleuve et à la cou­leur bleue. Ma mère dit qu’elle a pensé à quelques pe­tites choses du­rant la nuit. Elle me parle de tente et d’ar­gent, d’huile à mouche. Elle me dit que si ça ne marche pas j’au­rai tou­jours ma place ici. Tu as ta place ici tou­jours, elle écrit. Et elle signe Môm, comme ça. » (pp. 9-10)

« Ma mère dit », « Elle parle », « Elle me dit ». « Tu as ta place ici toujours, elle écrit ».

L’inscription de la trace de la parole maternelle permet d’en restituer la présence à différence de temps, à distance d’années même.

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4.6.3 Régionalismes auxquels s’adosse la déterritorialisation

Pour commencer, qu’il soit clair que cette idée de la déterritorialisation n’est pas nécessairement un trait commun de tous les textes de notre corpus. Il n’est pas non plus évident que tous nos auteurs vont employer des régionalismes et plus spécifiquement des québécismes. En outre, nous réalisons bien qu’il peut paraître contre-intuitif que des régionalismes aillent dans le sens de la déterritorialisation, alors qu’ils semblent, au contraire, redécouper des frontières même dans l’univers poreux du web. On peut reconnaître d’où vient une contribution à une discussion dans un forum francophone d’après le type de termes que la personne utilise. Mais nous verrons, avec Mahigan Lepage, qu’il utilise des régionalismes québécois et français, ce qui peut contribuer à doter son écriture d’une dimension cosmopolite.

Premièrement, il faut remarquer que l’emploi du registre familier ne change pas nécessairement du tout au tout d’une région à l’autre pour une même langue. En exagérant, on peut l’illustrer en tirant un exemple du registre vulgaire (pourtant extrêmement courant) : le mot « Fuck ». Le « four letters word » ou « F word » est l’expression la plus universellement utilisé, bien au-delà des frontières anglophones. Pour revenir au familier, le fait d’utiliser le pronom « on » au lieu de « nous » est un cas courant de niveau de langue moins soutenu, qui renvoie à l’oralité. Mahigan Lepage en fait un grand usage, et on ne peut pas dire que cela le rende repérable (par un moteur de recherche configuré à cette fin, par exemple), comme auteur « québécois ».

Des expressions comme « on s’est arrachés » (p. 46) donnent davantage à penser que l’auteur s’inspire de l’argot parisien. Ainsi, le Dictionnaire de la zone désigne ce verbe pronominal (réfléchi) comme synonyme de partir[note1 (Cf. à l’entrée correspondante <http://www.dictionnairedelazone.fr/traduction-glossaire-p-partir.html&gt;)]. Par ailleurs, c’est aussi une manière de dire qu’on a fait des efforts extraordinaire pour faire du mieux qu’on pouvait. Voyez cet exemple dans la bouche de Bracconi, entraîneur de l’équipe de Bordeaux[note2 (Cf. l’article suivant de L’Équipe <http://www.lequipe.fr/Football/Actualites/Bracconi-on-s-est-arrache/456889&gt;)].

Pour « s’arracher » sur la route, il y a la technique dite de l’autostop. Cette manière de désigner le fait de demander l’aide de conducteurs en se tenant le bras tendu sur le bord de la route, avec le pouce pointé vers le haut (ou vers l’arrière pour désigner la direction vers laquelle on va), afin qu’ils nous embarquent (fassent monter à bord) pour faire un bout de chemin avec eux — ce que les anglophones appellent « hitchhiking » — , au Québéc, on appelle cela… « faire du pouce ». [note3(Bel exemple de métonymie, où l’on prend le signe pour le sens de l’action. Pour être rigoureux, il faudrait parler de faire de la direction (ce qu’indique le pouce). Quoique l’expression « faire du pouce » existe aussi (suivie de « sur ») pour dire prendre appui sur quelque chose afin de prolonger le mouvement acquis sur cette base dans l’objectif de lui procurer une plus grande portée (à ce mouvement, ou à un autre qui en serait dérivé). Voir le billet de L’Oreille tendue à ce propos : http://oreilletendue.com/2012/01/06/l%E2%80%99oreille-trouve-enfin-un-pouce/ … Une lectrice de Vers l’Ouest a reproché à Mahigan de s’être conformé à l’usage français « de France » en employant « autostop » pour désigner l’action qui permet à son personnage de parcourir une bonne partie du territoire canadien.)]

Or, si on relit le « roman » (ou si on recherche les occurrences de ces termes …), on se rend compte que l’expression québécoise « [faire] du pouce » (3) ou « [avancer/être pris/rentrer] sur le pouce » (3) se retrouve presque aussi souvent que « [faire] du stop » (5) ou « [aller] en stop » (2). Il n’y a, par ailleurs, que deux occurrence du mot « auto-stop ». Par contre, on retrouve plusieurs références au fait de « [lever] le pouce » (4) et, quatre (4) fois, on retrouve « le pouce [tendu/levé/dressé/tiré] ». Une (1) fois, enfin, on retrouve un verbe conjugué après le mot « pouce » : « Je tenais le pouce levé » (p. 72 — notez qu’on ne retrouve jamais : je faisais du pouce : verbe conjugué à l’imparfait avant le mot « pouce »). Par contre on fait référence aux « stoppeurs » (8 fois !, p. 60) plutôt que de parler de « pouceux » comme on pourrait le faire (péjorativement), en poussant un peu (ou de « jeunes qui font du pouce) en respectant le parler québécois. C’est sûrement sur ce passage (où la répétition de « stoppeurs » est marquante) qui a poussé… la lectrice à rédiger son commentaire. En somme, même en incluant cette « anomalie », on trouve vingt-trois (23) fois le « pouce » utilisé pour désigner l’activité qui se trouve au coeur de ce récit de soi. Tandis que « stop » s’y trouve dix-sept (17) fois seulement. La coloration régionale québécoise existe donc bel et bien dans Vers l’Ouest., étant entendu que les Québécois utilisent les deux expressions, alors que les Français ont tendance à s’en tenir au stop. Mais il y a métissage, hybridité du langage. Cela se manifeste aussi à travers des expressions comme « paumée » (perdu, en français de France) qui côtoient dans la même phrase des expressions plus québécoises comme « on s’en foutait » (cf. passage cité point 4.6.1).

Mais nous avons déjà remarqué que ces expressions plus faciles à assigner à une région sont généralement d’un registre plus familier, voire vulgaire. La majeure partie du texte que nous analysons est écrit en français international. Il ne fait pas de doute que la langue des Québécois est le français. Mais le français québécois standard présente tout de même des différences d’usage et la norme n’est pas exactement identique à celle de la France, dans l’ancienne Nouvelle-France.

Pourtant dès que l’usage québécois diverge de celui de la métropole, on a tendance à le considérer incorrect. Par exemple, Lepage utilise le mot « genre » pour introduire un exemple, justement, ce qui se fait beaucoup au Québec. Voici le seul cas noté dans Vers l’Ouest : « je me suis installé dans la section fumeur, que des cloisons de plastique transparent genre parois d’aquarium séparaient du reste du restaurant. » (p. 63). C’est une manière contractée de dire « comme par exemple, quelque chose dans le genre de ceci » ou « qui sont du genre suivant ». Évidemment ici, il aurait fallu placer le tout entre virgules. On retrouve l’expression un peu plus loin, mais utilisé dans son acception plus reconnue internationalement : « Dans la cour de l’hô­tel j’ai tout de suite re­connu mon copain, il était un peu artiste et portait des genres de cadenettes appelée dreads. » (p. 74). Le mot « cadenette » est peu connu du locuteur moyen. Il renvoie aux tresses des soldats. Ce sont effectivement de tresses dont il est question. Ce qui constitue un nouveau cas d’hybridité dans les registres et le langage employé. Cette fois, c’est la contamination de la culture anglophone qui vient se frayer un chemin entre les mailles du français québécois et de France. Donc, les régionalismes évoluent avec la région géographique, et comme la majeure partie de « l’action » se trouve en territoire canadien-anglais, le langage qui y est parlé sera forcément influencé par cet état de fait. Et cela se reflète dans le texte, en particulier lorsque des propos direct sont rapportés.

Le cas paradigmatique pour distinguer le Québec et la France à cet égard est probablement le terme utilisé dans les deux cultures pour parler du lieu où l’on gare les voitures. « Stationnement » en France, « Parking » au Québec. Donc l’utilisation de termes anglophones peut aussi renvoyer à la région du monde francophone à laquelle Mahigan appartient. Dans ce cas-ci, le « parking » l’emporte haut-la-main sur « stationnement » (9 à 0). Par contre, on ne voit pas le verbe dérivé « se parker » (ni se stationner, d’ailleurs). L’autre indice qu’on est au pays des ceintures fléchées (ou de la poutine), c’est sans doute la référence au repas du midi comme à un « dîner » (nom qu’en France on donne au repas dus soir). En France, on parlera plutôt du déjeuner. « On allait dans le sous-sol d’un église pour déjeuner » (p. 52). Comme le moment de la journée n’est pas clair dans ce cas-ci, on cherchera confirmation de ce que c’est le sens en se rapportant à une autre situation : « Je lui ai ra­conté mon pé­riple. Il vou­lait que je vienne dé­jeu­ner à la mai­son. » (p. 72).

On peut débattre de la question de savoir si « commence à » dénote une origine québécoise vu l’usage plus courent de « commencer de » en France. Mais cela ne nous paraît pas significatif.

Pour revenir aux termes anglophones, on citera en vrac, truck stop (arrêt de camions), convenience store (épicerie), staff accom (chambre d’employé), billet stand by (en attente), faire du pouce en top (en haut de bikini), sauce gravy et mashed potatoes (purée de pommes de terre ou patates pilées en québécois)… tous termes en italique dans le texte, comme certaines paroles rapportées des personnes rencontrées : « You know, I understand french », « House keeping » (mot que les employés – dont l’auteur – prononce pour s’annoncer aux clients), et « I d’ont care about politics » (paroles que prononce le voyageur pour éviter les ennuis avec l’une des personnes qui le prend en voiture, et qui lui demande : « Are you a separatist ». D’autres paroles rapportées : « Not for sale », « Thank you, thank you », « You can’t camp here », « What the fuck is goin’ on », « Do I look like a fucking dope dealer? », cette dernière parole étant le fait d’un squigi.

Remarquons quand même que la manière dont la mère signe, Môm, renvoie en partie à l’accent québécois mais aussi à l’anglais « mommy » (équivalant de « ma petite maman »). On a déjà noté les dreads il faudrait ajouter hot spring (source naturelle), house keeper et night house man. Ainsi que le fameux bi-ci (B.C. pour British Columbia, au lieu de Colombie-Britannique).

Enfin, à noter que les deux seuls termes anglophones qui ne sont pas mis en italique (outre les noms propres) dans Vers l’Ouest sont les mots « pick-up », qui signifie camionnette (p. 47), et « lifts », qui signifie « accompagnement en véhicule motorisé pour une partie du chemin », soit des termes très liés au sujet.

En conclusion, la principale leçon à tirer de l’examen de la relation entre régionalismes et déterroitorialisation, c’est que c’est en mêlant les expressions provenant de différente régions francophones qu’on parvient à donner le sentiment d’une déterritorialisation. Mais l’expression qui conviendrait alors le mieux serait peut-être alors celle de « transterritorialisation ». Celle-ci renverrait au fait de choisir des termes et des expressions susceptibles de traverser les frontières. L’autre leçon que cet examen plus poussé de l’utilisation combinée du « pouce » et du « stop » nous aura permis de tirer est que Vers l’Ouest n’est pas un cas de figure de la « neutralité linguistique comme son auteur a pu le laisser entendre par moment dans ses billets à propos de son œuvre. Il y aurait donc un ancrage bien réel dans le français québécois, mais avec un souci de demeurer lisible pour des lecteurs francophones de la France ou d’ailleurs dans le monde.

Il faudra se demander en quoi cela est compatible avec l’objectif déclaré de l’auteur de mettre de l’avant la puissance d’une voix, susceptible de rendre le sentiment de la route ?

4.2.3 Prégnance des thèmes du voyage, du motif de l’exploration des possibles…

(…du trope de la transgression des limites, de la métaphorisation du réel…)

On entre, en envisageant cette troisième modalité du déplacement des frontières (celle du voyage raconté, qui peut paraître la plus évidente), au coeur de cette dimension essentielle de l’analyse des textes (celle qui, en examinant les « déplacements » que semblent tenter de provoquer les « contributeurs » à la collection « décentrements », révèle la tendance à mettre « sur la table » la question de la déterritorialisation), qui pose la question de la transformation de notre rapport à l’espace, ce qui parait faire écho – sur le plan des thèmes et des tensions constitutives de la littérarité du langage ici déployé (souvent sous le masque d’une parole semi-spontanée) – à la seconde propriété de la culture numérique qui est, comme nous avons tenté de le montrer, d’être « créative-critique« , ce qui – par hypothèse – devrait se refléter en termes de « traits littéraires », par le caractère paradoxal des préoccupations prédominantes.

Il n’est pas exclu que cela puisse se « vérifier » par la cohabitation d’une posture engagée d’un côté (dénonciation des injustices, écologisme) et d’une forme d’individualisme (plaisir à parler de soi, de ses désirs, de ses sentiments, sur un ton libre et sans prétention), peut-être comme une forme de résistance à tous les dogmatismes. Malgré cette piste d’interprétation, il pourrait donc s’agir de déceler une sorte de parallélisme ouvrant une faille dans les textes quant à leur intelligibilité, du point de vue d’une logique proprement « cohéretiste », ce qui ouvre la voie à la liberté d’interprétation de la part du lecteur.

Mais cela ne veut pas dire que toutes les interprétations se valent. Celles qui relèvent l’aspect problématique de cette dualité et qui offrent comme piste de résolution de cette tension la nécessité pour les auteurs participant de la culture numérique de se tenir sur un fil (précisément comme l’exprime Mahigan Lepage – à propos de son admiration pour un funambuliste français), justement en raison du caractère « non-linéraire » que l’on attribue généralement à la lecture dans ces nouveaux environnements (Bouchardon, Hayles, Martel, …) [en raison du fait qu’ils y invitent constitutivement à une forme de saut (philosophique, au sens où l’entendait Camus, ou sémiologique, comme le souligne Archibald?), qui ne serait pas uniquement technique, mais à tout le moins psychologique et politique]. On a déjà identifié certaines manifestations de ces « paradoxes » qui nous sont apparus, à la première lecture comme représentatifs du caractère relativement irrésolu de l’objectif politique derrière ces mises en scène de la nouvelle relation à l’espace, ce qui – par la rencontre entre l’espace physique et l’espace symbolique – constitue un des enjeux de taille pour comprendre et construire la société humaine qui aura appris à vivre avec le « changement de paradigme culturel » en cours.

a) Déterritorialisation et nomadisme

(Anti)-voyage dans 3 cas sur cinq ; (més-)aventures affectives dans un et (trans-)figuration du quotidien dans l’autre

En rapport avec le thème de l’effacement des frontières qui nous avait mis sur la piste (grâce à Vers l’Ouest de Mahigan Lepage) de la mise en évidence du caractère central de l’enjeu de la dimension plutôt floue que peuvent revêtir les identités dans les oeuvres influencées par la culture numérique, on retrouve plus crument la question de la déterritorialisation dont le corollaire est le nomadisme. Encore une fois, c’est probablement dans Vers l’Ouest que ce thème est le plus présent. Si je parle d’anti-voyage pour désigner la situation du protagoniste dans la première des auto-fictions de Mahigan Lepage, c’est en partie en raison de la déception qu’il éprouve car il n’est pas parvenu à s’établir durablement dans l’Ouest. Mais c’est aussi parce que si on admet que le personnage principal est peut-être la route elle-même et que les villes représentent l’antagoniste parce qu’elle semblent être une escale alors qu’elles détournent la route de son cours, alors il n’y a pas de déplacement. Il n’y a que l’exposé d’une identité fluente… D’où le lien entre le thème du voyage et la métaphorisation du réel.
Mais quels sont les signes, outre l’entrevue, que la route est le personnage central? D’abord il y a le fait que les villes sont des acteurs déterminants (opposants à la quête selon le schéma actanciel de Greimas) : « Encore une fois cette ville m’avait vidé et m’avait rejeté. » (p. 96). Ensuite, il y a cette symbolisation de la route comme miroir du réel tourmenté de l’être humain contemporain. « Le rouge et le noir sont les tons dominants d’une matière asphalteuse qui multiplie les reflets comme une surface miroir. » (p. 42). Mais plus en amont on découvre une citation plus révélatrice à cet égard : « La ville comme un noeud inextricable sur le ruban de la route, on voudrait l’éviter, on ne peut pas l’éviter. Parce que la route c’est déjà la ville, mais la ville comme coulée d’asphalte, comme bande d’asphalte à travers la ville et ce qui tente de s’en détacher. » (p. 31).
Les réflexions préliminaires qui ont motivé ce voyage viennent plus tôt. En ce sens la chronologie est respectée. « La route est une expérience en soi qui jamais ne lie les territoires qu’elle relie. » (p. 13)
A la fin, on a une indication supplémentaire que la route possède une autonomie : « la route reculait et glissait sous la brume » (p. 99)

On constate donc que c’est le lieu de transition (Lepage utilise même l’expression de « translation ») lui-même qui se transforme et qui sort de son unilatéralité habituelle, grâce à la porosité des couleurs qui l’habillent selon le moment du jour ou l’angle sous lequel on l’observe. Mais les étapes sont quand même marquées par la reconnaissance des « différences » qui surviennent lorsque le paysage change en lien avec le passage d’une province du Canada à l’autre. Finalement, c’est l’expérience d’être jeté « sur la route », qui fait de chaque instant l’occasion d’une rencontre avec soi-même, dont nous sommes témoins avec cette aventure qui retrace aussi bien les jalons du voyage que l’évolution de l’état intérieur du personnage. De ce point de vue la déterritorialisation est aussi en train de gagner la frontière coutumière entre l’intérieur du sujet et le monde « extérieur ».

Audrey Lemieux, Isidoro

Dans le cas d’Isidoro, en quoi pouvons-nous dire que le périple représente une mise en scène de cet arrachement à soi qui jette le sujet dans une sorte d’ex-stase permanente faisant de l’angoisse d’une vie dénuée de sens le principal « opposant » à la quête du « héros »?, pour reprendre le schéma actantiel de Greimas… Effectivement, lorsqu’on n’a qu’à se laisser porter sur un bateau, on ne peut dire qu’il y ait beaucoup d’efforts à faire pour se rendre à bon port. Mais comment vivre ce retour au bercail sans « perdre les pédales »? On dirait que, l’air de rien, Isidore Ducasse est obligé de ramer fort pour se mettre en état d’affronter son passé. [(tout ce qui suit, entre crochets, est à retravailler) Audrey Lemieux s’est livrée à une reconstitution prudente de ce dernier, et elle part de l’hypothèse qu’il a été abusé sexuellement par un professeur mais qu’il aimait profondément ce-dernier, pour comprendre les « aberrations » du personnage. Elle imagine peut-être la nature « douteuse » des jeux auxquels Georges Dazet et Isidore Ducasse s’adonnaient enfants, mais elle n’exagère rien]. Le fil conducteur de sa description semble consister en ceci qu’il faudrait pouvoir accéder aux pensées intimes de l’auteur pour savoir ce qui s’est réellement produit. Car les mêmes actes ou gestes extérieurs n’ont pas la même signification selon les intentions des acteurs qui y sont associés. Cependant, il fallait qu’elle donne forme littéraire à ses intuitions à ce sujet pour que les idées qu’elle a formées, quant à la manière dont le caractère du comte de Lautréamont s’est développé, puissent en venir à réaliser une des potentialités d’Isidore Ducasse. Son chef d’oeuvre, qui a toute une feuille de route (voir la thèse de doctorat de Tristan Rodriguez en cours de complétion à l’Université de Montréal).  Mais le voyage en milieu océanique n’en demeure pas moins un support nécessaire à la tenue de cette intrigue saisissante où l’auteur des Chants de Maldoror commence à prendre conscience de ce qu’il a pu faire. Et ces eaux internationales sous lesquelles courent aujourd’hui les immenses câbles qui assurent la « mondialité » d’Internet, n’existaient peut-être pas encore en tant que telles à l’époque. Elles étaient une sorte de lieu libre, qui rendait extensible la frontière n’ayant pas de délimitation fixe [à vérifier].

b) Bohème bourgeoise et hédonisme sensualiste

Séjour dans une résidence d’étudiant (deux cas), retour chez soi d’un écrivain (intercontinental), remake de Sur la route (Vers l’Ouest), commentaires sur les curiosités et fantaisie

Vers l’Ouest, peut être considéré comme un hommage à Sur la route de Jack Kerouack. On est frappés par le sentiment d’échec qu’éprouve le personnage principal (l’auteur lui-même) alors qu’il est non seulement parvenu à Banff, où il a quand même séjourné un certain temps, mais il a même franchi les Rocheuses, et traversé du côté de la Colombie-Britannique. Pourtant, on voit bien qu’il partage la déception de sa mère qui tente pourtant de n’en rien laisser paraître (elle aurait aimé qu’il parvienne à s’accrocher plus longtemps). Le passage le plus clair quant à ce sentiment d’avoir réalisé seulement une partie du rêve retrouve ici (p. 83):

Je suis re­venu à Banff. Je ne ver­rais rien de plus de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique. Je ne fe­rais pas les pommes, je ne tri­me­rais pas de can­na­bis. Je ne ver­rais pas Van­cou­ver, l’océan Pa­ci­fique. J’étais de re­tour à Banff et cette fois j’al­lais ha­bi­ter la ville.

On comprend donc que le protagoniste est le premier à regretter que son « épopée » ne prenne pas un tournant plus « révolutionnaire ». Mahigan Lepage semblait bien conscient, déjà à 17 ans, que s’il s’incrustait dans un staff accom de Banff, ville qui est faite pour le tourisme mercantile, avec plus d’affichage en japonais qu’en français dans les vitrines des boutiques d’art et d’artisanat. typiquement de la bohème bourgeoise, il n’aurait pas vécu la route de l’Ouest jusqu’au bout. Faire des courbettes pour les visiteurs fortunés des paysages canadiens, ce n’est pas « beat ». Trimer du cannabis, si… On voit donc que la philosophie révolutionnaire est toujours menacée d’embourgeoisement.

Pourtant, cette bohème qui colore le récit ne va pas à l’encontre de ce que l’ouverture caractéristique du numérique devrait permettre d’accomplir. Faisons plus ample connaissance avec ce personnage principal qui est aussi l’auteur, mais qui n’est jamais nommé. Même si ici le personnage « Je » (Mahigan Lepage n’est jamais nommé) est peu fortuné (on n’est pas à Paris – il vit dans le coin de Rimouski), il aime fumer de l’herbe. Bien qu’il supporte assez bien la solitude, il aimerait pouvoir avoir une copine comme compagne de route pour adoucir ces nuits solitaires. Il a beau être indépendant de tempérament, la vie grégaire à Banf, entouré de  Québécois le retient trop longtemps dans cette ville-vallée qui le rejettera. Même s’il est bien conscient que cela jette une sorte d’ombre sur la révolte dont son voyage serait censé être porteur, il appelle son père, sa mère, sa soeur afin qu’ils l’aident, l’orientent et le soutiennent financièrement. Il ne cherche pas très énergiquement à travailler. Il craint de se retrouver « planté au milieu de la forêt » (p. 39). Mais lorsqu’il décroche un emploi, il obtient rapidement une promotion.
On voit donc que le plaisir pris à voyager est lié à la recherche d’une forme d’exaltation, dont la littérature semble être le relais essentiel. Il essaie de traduire par ses mots la puissance d’une voie. Comme s’il avait senti à travers lui l’avancée irrésistible de la route et qu’il voulait lui donner la chance d’être entendue. Ce n’est donc pas un trip faussement rebelle. Seulement, c’est une démarche qui se sait limitée dans sa portée vu que l’acte d’exploration de l’Ouest fut maintes fois repris. Cependant, le cheminement prend son relief en s’effectuant, et il exige aussi bien l’engagement de la marche que la distance de la scription. C’est ainsi que le dialogue peut naître entre les idéaux et les contraintes du parcours.
Pour illustrer cet équilibre entre la vision idyllique du voyage et le côté plus authentiquement « bohémien » de notre « héros », rappelons que le livrel évoque aussi la première tentative de « virée » du narrateur vers l’Ouest avec son ami (cette fois-là ils ne se sont pas rendus plus loin que l’Ontario).  Or, lorsqu’ils arrivent à Saint Catharines et qu’ils y trouvent un hôtel ils ne sont pas indifférents aux plaisirs du luxe que la piscine représente. « Quand on est entrés dans la chambre, on était tout excités (…) Il y avait une piscine. On ne s’est pas baignés dans la piscine mais on était excités du simple fait qu’il y eût une piscine et qu’on pût si on voulait se baigner dans la piscine. » (p. 49).
Derrière la candeur apparente de ces sentiments le passage témoignage d’une disponibilité des voyageurs au présent. Cette capacité à jouir de ce dont on ne profite pas « en acte » requiert une sorte de disposition contemplative, qui n’est pas sans valeur spirituellement. C’est une sagesse, même, dans la mesure où les acteurs s’adaptent aux circonstances auxquelles ils sont confrontés (le lendemain ils auront changé d’hôtel, car celui-ci est trop cher). Mais en même temps on ne peut s’empêcher de se demander si ce n’est pas tout simplement une forme de réaction naturelle, ou de manifestation d’un bon sens qui est peut-être « la chose du monde la mieux partagée » comme l’écrivit Descartes. Du coup, le lecteur peut ressentir une espèce de doute quant à l’interprétation qu’il conviendrait de conférer à cette histoire de voyage qui réussit en partie. On se demande si Mahigan Lepage, cherche à refléter la popularité de cette philosophie hédoniste qui tire sa source du sensualisme des Lumières, ou s’il souhaite lui opposer une forme de mysticisme qui pourrait s’incarner dans le fameux carpe diem de la pensée antique, repris comme leitmotiv des jeunes de Dead Poets’ Society? Cherche-t-il à exalter le mode de vie « bohémien » ou à dénoncer le fait qu’il puisse difficilement s’extirper du carcan bourgeois instauré par le culte de la consommation se traduisant par une errance des individus déconnectés de tout sentiment d’appartenance à un tout plus large que leur personne ou leur clan. Un questionnement sur la place de la spiritualité dans nos sociétés sécularisées se fait en tout cas sentir, mais c’est le work in progress indiquant la valeur accordée à la pratique heuristique qu’est le voyage (lorsqu’il n’est pas uniquement touristique), qui ressort comme le propos principal, pour les artisans de l’existence que sont les humains indépendamment du fait qu’ils connaissent les sources philosophiques de cet état d’esprit (j’avoue moi-même ne pas être sûr de les connaître).

C’est donc en nous donnant l’occasion de nous questionner sur notre propre appréciation de la valeur de la quête personnelle entreprise par le personnage de l’auteur (alter ego de Mahigan Lepage qui peut facilement être confondu – à tort ou à raison – avec lui) que le premier « contributeur » à la collection « Décentrements » nous met sur la piste pour réfléchir au fait que les connaissances n’ont jamais autant été valorisées, mais que lorsqu’on y réfléchit on n’est pas beaucoup plus avancés sur le plan de la sagesse humaine qu’à l’époque où Socrate devait rappeler à ses concitoyens qu’ils se méprenaient s’ils se croyaient dignes d’être nommés sages. Notons tout de même que la morale de l’histoire est que la pensée et l’action ne peuvent être dissociés. Et cela nous permet d’effectuer le rapprochement avec une des particularités des des humanités numériques, qui prônent l’expérimentation plutôt que le ressassement de pensées abstraites. Ceci dit qui dit spiritualité dit aussi formulation de certaines croyances, et qui dit système de valeurs dit aussi justification de cet édifice au moyen de discours relativement formalisés. Ici ce sont des pensées qui surviennent à certaines moments.

Audrey Lemieux traite de tous ces aspects (a,b,c,d) ensemble dans Isidoro

Si Isidoro sort du lot en raison du lien moins évident à faire avec l’ « auto-fiction » que puisqu’Audrey Lemieux n’est pas le personnage central de l’oeuvre, la notion de déplacement des frontières est plus aisée à associer à l’oeuvre d’Audrey Lemieux qu’à celles de Sarah-Maude Beauchesne. Le fait de revenir au bercail, pour un auteur qui a déjà connu la gloire en France, cela ne fait-il pas réfléchir à l’identité. Le choix du bateau comme moyen de transport (il n’y en avait pas d’autre qui permît de traverser l’Océan à l’époque) nous fait vivre cette traversée de la frontière tout au long du récit. On éprouve alors l’épaisseur de celle-ci, mais on réalise également combien elle est labile. Où en était la définition des limites des « eaux internationales » à l’époque où écrivait Lautréamont? Le bateau battait-il pavillon français? Est-ce à dire qu’un morceau de France peut entrer en Uruguay? Comme le disait Richard Desjardins « Revenir d’exil comporte des risques. C’est comme rentrer une aiguille dans un vieux disque » (Tu m’aimes tu?, 1994). Admettons donc que le fait d’effectuer le voyage du retour peut virer le coeur de l’auteur à l’envers. Histoire d’un être métissé qui se laisse visiblement pénétrer davantage par la fiction que ce ne serait souhaitable pour conserver un équilibre salutaire, cet individu est disposé comme son personnage à se faire du mal à lui-même. On pourrait penser que le personnage de Maldoror pousse Isidore à faire des horreurs. Mais ne serait-ce pas pousser un peu fort? La même hantise de se découvrir lui-même semble continuer d’habiter l’écrivain qui ne connut pas la gloire dans sa vie de tous les jours de sorte que celle-ci ressemble dangereusement à celle du protagoniste « pervers » et « violent » de son chef d’oeuvre. Il cède à ses pulsions et il outrepasse les règles du bon sens. Bon sang ne saurait mentir. Il est de sa race. De la race des écrivains qui ne veulent pas mentir, mais qui se donnent la liberté de divertir le réel de son cours.

c) Analyse littéraire et intertextualité

Analyse littéraire

La syntaxe est bousculée dans ce premier écrit d’envergure publié par Mahigan Lepage. Des phrases sans verbe. « Mais les rues et les murs et les moteurs et les passants et les klaxons » (p. 33). Bon c’est un procédé courant, mais on verra que le manque de verbes est parfois criant. « On pense peut-être aux villages qui jalonnent de l’autre côté. » Comme si jalonner était intransitif. Non : les villages jalonnent l’autre côté, et pas « de » l’autre côté. On ne jalonne pas dans le vide…
Mais la ponctuation non plus n’est pas à l’honneur. Pour les guillemets afin de démarquer les paroles rapportées des autres reformulations du spectacle, il faudrait voir pourquoi ils sont abandonnés. « Bientôt aussi on a rencontré un couple de Québécois. On marchait dans la rue et la fille nous a adressé la parole en français, Excusez-moi vous ne seriez pas Québécois ?
Avant de parler d’intertextualité soulignons l’importance des coïncidences: « C’était un hasard qu’ils logent dans la chambre juste au-dessus de nous, et un hasard aussi qu’ils connussent mon meilleur ami d’enfance, mon ami des Plateaux en Gaspésie. » (p. 50).

Intertextualité

Pour ce qui est de l’intertextualité, on doit s’ouvrir à l’idée qu’une part des influences qui ont pu se mailler à l’écriture de ces jeunes auteurs se soit immiscée dans leur pratique littéraire sans qu’ils n’en aient eu pleinement conscience. On ne cherchera donc pas d’abord à confirmer la filiation revendiquée entre les auteurs et leurs inspirations conscientes. Pour Vers l’Ouest, de Mahigan Lepage, on ne pourra pas contourner le fait que le livre culte Sur la route de Kerouac soit un moteur du projet de création. En outre, la forme du livre se veut une écriture suivie sans chapitres, ni paragraphes. Et cette idée de « premier jet » est reprise pour La science des lichens. La logique de ce « mimétisme » est pourtant assumée comme telle, ce qui – nous le verrons – est probablement ce qui en fait un trait plus spécifique au numérique que de nombreux autres que l’on pourrait retrouver dans l’écriture. Nous parlons ici de la culture du recyclage, de la récupération, de la reproduction, phénomène qui est grandement facilité par les possibilités techniques du numérique et type de « conduite » qui est encouragé par l’idéologie qui sous-tend cette culture (vu le contexte historique de son émergence).
Une autre des caractéristiques de l’écriture de Mahigan Lepage qui est le contrepoint de cette unité de la coulée de la forme dans un texte qui soit d’un seul tenant, c’est la scansion cadencée par le rythme des phrases. Dans Vers l’Ouest les phrases sont ponctuées et généralement courtes. Mais dans La Science des lichens, la ponctuation s’efface parfois suffisamment pour forcer le lecteur à assigner lui-même le rythme à la narration. En la découpant de cette façon plus « instinctive », on donne à l’écriture une structure qui nous appartient en partie comme notre propre interprétation, mais qui est aussi commandée en partie par les possibilités sémantiques et les conventions stylistiques. À partir de là, je voudrais suggérer que l’on rejoint l’écriture de James Joyce dans Ulysse, ou du moins un aspect de cette écriture. Alors, est-ce qu’on peut voir là une solidarité entre cet aspect poétique (prosodie soulignée par des répétitions de syntagmes ou de fragments de phrases) de l’écriture de La Science des lichens et, dans une moindre mesure, de Vers l’Ouest (dans ce-dernier ouvrage, c’est surtout sur le plan de la structure de la narration que les répétitions jouent un rôle de périodisation), peut-on voir un lien entre cet effort de poétisation de la prose, dis-je… et une dimension philosophique ou existentielle du propos?

Si oui, cette « correspondance » entre la forme et le fond est-elle accessible uniquement au chercheur en littérature qui a étudié ces questions? Faut-il maîtriser les nuances entre les acceptions du concept de stylisation chez Jean-Louis Dufays (Stéréotypie et lecture) et chez Fernand Dumont (Le Lieu de l’Homme)? Probablement qu’il y a « lieu » de rapprocher les indices d’une volonté de lyrisme (n’est pas cela, « vouloir procurer une voix »?) avec quelque chose comme une interrogation personnelle et significative à l’égard de l’identité?

[À retravailler encore] Et ne serait-il pas légitime de comprendre ce soin à procurer au texte une forme répondant « intérieurement » à la « constitution » de l’objet décrit, comme la marque, également, d’une aspiration à se montrer digne de l’organisation spirituelle dont celui-ci serait porteur (dans une perspective animiste?). Et d’où vient cette « âme » de l’être ou du phénomène, dont l’oeuvre littéraire cherche à témoigner, si ce n’est une projection de la nature humaine? Et la nature humaine, lorsqu’elle est médiée non seulement par la littérature, mais encore par le numérique, en quoi est-elle différente?

[À partir de là, à retravailler]

La question est peut-être de savoir comment le numérique incite à réécrire notre rapport au réel, quitte à ne pas dépendre de cette notion de représentation dont on a fait une cage qui nous a mis en boite. Pourtant, plus que jamais lorsqu’il est question d’identité numérique, on envisage cette question sous l’angle de l’emboitement, notamment avec Louise Merzeau.

Et cela nous renvoie à une caractéristique du numérique qui est de dépendre de la médiation d’un code, qui est le plus souvent un langage de balisage pour documents structurés (HTML, XML, EPUB) et on arrive alors à ce constat que pour être communicable le message doit être contraint. Ou alors il n’est pas « interopérable ». Or cela est véritablement le crime de lèse-majesté numérique. Car on se condamne alors à l’ephèmèrité. Mais alors on fait finalement fi de la volonté de liberté qui s’exprime aussi bien chez Joyce que chez Kerouac et Lepage. Doit-on admettre un tel décrochage entre la forme et le fond? Cela exclut-il ces auteurs de la littérature? Au contraire, on se rend compte qu’ils essaient de repousser les limites de ce qu’il est possible de faire, ce qui incarne bien la nature dynamique de la littérature. Et en ce sens, ils donnent le code à parler en perspective de transition, ce qui pourrait bien être le donné fondamentale qui donne sens à la révolution numérique.

Comme Deleuze est un des penseurs qui a réfléchi sur la notion de virtuel, on pourrait se donner une chance de saisir ce qui est en jeu en rappelant le rapport établi dès le titre avec la répétition dans l’ouvrage « Différence et répétition ». Vous aurez remarqué et compris que j’ai voulu associer « virtuel » et différence, en associant les deux à la spécificité du numérique. Mais ce qu’elle apporte, cette culture numérique, c’est probablement la possibilité penser autrement l’opposition classique entre identité et différence. Et cette ouverture viendrait de la possibilité de comprendre que le multiple est indispensable à l’apparition de l’identique. Et en même temps c’est toujours de la confusion entre deux aspects d’une même réalité qu’émerge la nécessité de réfléchir aux différences qui les mettent en perspective l’un par rapport à l’autre. Pour saisir ce que nous disons ici, il faudrait revenir à la pensée des modes chez Spinoza. Et pourtant, cela ne veut pas dire que tout avait déjà été pensé quand le numérique est arrivé. À preuve, Hume avait bien mis au jour les difficultés associées à la définition de l’identité personnelle en particulier, notamment en raison du constant renouvellement des composantes du corps. Mais la réflexion de Marcello Vitali-Rosati sur le virtuel, s’enracinant dans ses études philosophiques sur la relation entre virtuel et l’écart qui doit sans cesse être surmonté entre corps et acte, nous montre bien que ce ne pouvait être simplement une question de disposition des objets dans l’espace, pas plus que de la navigation d’impressions atomiques dans la mer de nos subjectivités. Il fallait surmonter ce dilemme et maintenir la tension sans se réfugier dans la dialectique.

Une perspective radicale est requise, mais elle doit être mue par le désir de sincèrement s’inscrire dans le processus de découverte du sens qui nous unit au monde, continuellement en manque de définition.

Une relation serait à établir entre Vers l’Ouest et Wolkswagen Blues de Jacques Poulain. Dans les deux cas il s’agira de rejoindre la Côte Ouest et les protagonistes sont des Québécois, tout comme leurs auteurs. Mais, même si Wolkswagen Blues s’inspire aussi de On the Road de Kerouac (Jacques s’identifie pas mal à Jack…), la construction en chapitre poursuit une logique épistolaire, de quête de soi à travers la littérature. L’intertextualité joue donc un rôle plus grand dans le texte de Poulain que dans celui de Lepage, du moins sur le plan des références explicites. Quelles sont les influences littéraires de Lepage? On peut certainement percevoir des liens entre sa manière d’écrire et celle de François Bon. Surtout dans La Science des lichens et dans ses écrits sur son blogue, Le dernier des Mahigan, qui ont parfois davantage l’allure d’essais que de fictions. Une des principales tâches que nous devrions nous fixer est de discerner jusqu’à quel point cette influence est vérifiable, et n’est pas surdéterminée par le fait que nous savons que Lepage a réalisé un doctorat sur l’oeuvre de François Bon (François Bon : la Fabrique du présent, thèse réalisée sous la direction de Robert Dion, à l’UQÀM, déposée en 2010. ) juste avant d’écrire La Science des lichens, soit disant d’un trait. Nous disons soit-disant, parce que même le fameux « Sur la route » de Kerouac aurait fait l’objet d’une pré-écriture et ne serait pas sorti d’un jet. Bref, l’idée du ruban qui se déroule tel la route qu’il écrit, et que Lepage reprend dans « Coulées » qui contraste en ce sens beaucoup avec Relief, un texte clairement poétique et plus « classique », cela nous induit à penser que Lepage lui-même avait exagéré l’idée d’une écriture en continu.

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Tendances à vouloir déplacer les frontières

La tendance à déplacer les frontières, à quoi cela correspond-il? Chez Mahigan Lepage en tous cas, il y a un lien étroit avec la déterritorialisation. On y reviendra [lien]. On pourrait faire un rapprochement avec le « post-colonialisme ». Que l’acteur du récit (qui est au moins « fictionnellement » son auteur puisqu’il s’agit de « récits de soi ») soit simplement en séjour hors de chez soi, ou en déplacement entre différents pays, le voyage, on le verra, joue un rôle de remise en question des repères coutumiers, un peu à l’image de ce qui se passe lorsqu’on navigue sur le web. On le sait l’information puisée sur les médias numériques peut provenir de partout dans le monde. Les communications globalisées par Internet sont un vecteur de mondialisation. Mais celle-ci ne sert pas nécessairement les intérêts de la déterritorialisation bien comprise. Par exemple, le pan-indianisme continue de réclamer un attachement à la terre. L’identité continue d’être une source de valorisation, et l’appartenance territoriale revient au premier plan. Mais c’est davantage dans le rapport au territoire que consiste la signification de celui-ci que dans son encadrement au moyen de frontières, dont on sait le caractère généralement arbitraire. La volonté de dépasser cette construction « bornée » du monde représenterait donc le premier fil conducteur (outre la tension entre rupture et continuité) de l’analyse des textes de notre corpus comme nous invite d’ailleurs à le penser le nom même de la collection, « décentrements », elle-même transitoire. Ce serait ainsi, suivant cette hypothèse interprétative, un désir de franchir ces tracés dictant la séparation entre le tien et le mien (fondant, comme le dénonça Rousseau, l’ordre capitaliste moderne) qui amènerait le pouvoir contestataire de la littérature numérique, même si elle sait, parfois, exprimer discrètement sa « révolte ». Est-ce pour dépasser l’opposition entre l’objectif et le subjectif, en renouant avec une forme de dialectique de l’histoire ou dans un objectif essentiellement « esthétique » (est-ce alors du nihilisme?), ça demeurera à voir. Mais si cette « tendance » est une propension qui relève du désir, il est raisonnable de penser qu’elle se manifestera différemment d’un auteur à l’autre, et on peut espérer que cela réduit les risques qu’il s’agisse d’art idéologique (au sens de la propagande). Par contre, on devra aussi s’attendre à ce que ce soient des tracés parfois difficiles à suivre, qui mettront en oeuvre cette volonté « sourde ».
Nous essaierons de retracer cette « inflexion » que nos auteurs tendent à donner à leur écriture, de manière à pouvoir, sans rompre complètement tous les liens avec la fonction classique de l’auteur, amener le rôle de la littérature (et en particulier celui de la lecture), ailleurs. On peut prévoir que de nombreuses empreintes de cette démarche formeront des espèces de « blancs », plutôt que des marques aux contours bien définis.

4.2.1 Identités floues (dédoublement de personnes)

Tout d’abord : Les identités floues qui traduisent de manière ambiguë une sorte de « dédoublement de personne » (ne serait-ce qu’entre l’auteur et le personnage qui fait l’objet d’un récit de soi).

4.2.2 Jeu avec la véridicité (ludicité du rapport réel/fiction)

Ensuite, le jeu avec le postulat que pour être digne d’être racontée une histoire devrait être véridique. Nos jeunes auteurs québécois semblent plutôt avoir choisi de reconduire sur la plan des écritures numériques le défi à la vraisemblance qu’on lancé la plupart des auteurs avant-gardistes du XXè s., soit un jeu avec le rapport entre réalité et fiction. Mais ce jeu « classique-contemporain » avec la vérité n’est pas univoque. Il y a un attachement à la représentation de scènes inspirées de la vie quotidienne et une charge éditoriale qui rapproche la parole poétique de l’action politique. De sorte qu’en tant que lecteur formé de manière académique, on ne sait plus sur quel pied danser : est-ce une marque de numéricité ou un refrain nous venant de l’hyperréalisme mêlé au formalisme tirant vers un retour paradoxal au Parnasse contemporain?

carte 4 du système des lieux centraux en Allemagne du sud, réalisée par Walter Christaller, et présentée dans le cadre d'un article d'Elsa Venau sur Roman Heiligenthal : "À la recherche de l'unité perdue"

carte 4 du système des lieux centraux en Allemagne du sud, réalisée par Walter Christaller, et présentée dans le cadre d’un article d’Elsa Venau sur Roman Heiligenthal : « À la recherche de l’unité perdue »

4.2.3 Prégnance des thèmes du voyage, du motif de l’exploration des possibles…(…du trope de la transgression des limites, de la métaphorisation du réel…)

Pour nous aider à retomber sur nos pattes, on se concentrera dans un troisième temps sur les formulations plus clairement concrètes de cette idée de sortir du moule, de briser les conventions, de franchir les bords de la page, de l’école, de la famille… Bref, l’anticonformisme sera traqué, tel qu’il s’exprime dans ses aspects les plus crus, comme la volonté de voyager, l’exploration des possibles, la transgression des limites, et la métaphorisation du réel (qui rend, encore une fois, moins précise la ligne séparant la réalité de la fiction). On parlera entre autres de déterritorialisation et de nomadisme, d’intertextualité et d’interstices, de décolonisation et de féminisme…

4.2.4 Le travail sur les relations entre les aspects formels et les thèmes explorés (visible au niveau de la stylisation, de la poétisation et de la mise en musique du langage)

Pour conclure sur cet aspect on abordera le travail sur les relations entre les aspects formels et les thèmes explorés, visible au niveau de la stylisation, de la poétisation et de la mise en musique du langage.
Ce point demandera un développement plus poussé car il devrait normalement constituer le coeur de notre mémoire. C’est pourquoi nous y reviendrons en approfondissant chaque point lors des analyses portant sur les thèmes en relation avec les préoccupations humanistes, des réflexions sur la diversité des formes et des types de discours qui se manifestent à travers ces textes et, finalement, de notre étude des procédés littéraires qui y sont à l’oeuvre.

Ce trois derniers point formeront d’ailleurs la suite et la fin de l’analyse des textes, avant que nous revenions sur les aspects communs et aux singularités pour les rapprocher des propriétés de la culture numérique, d’un point de vue critique (en ne prenant pas pour acquis que ces rapprochements se justifient, mais en les défendant, lorsque faire se peut, de manière argumentée).