Archives du mot-clé critique

5.4.2 Opération qui constitue aussi une « provocation à penser…

(…et remet en question les « idées reçues »)

[À mettre en rapport avec 3.4.3 (Le besoin vital de voir la toile comme milieu social (idéalisme ou bon sens?))]

{L’obstination des sujets à créer du lien démontre qu’ils ont intégré qu’ils n’étaient rien sans le réseau qui écrit leur histoire en partie par des processus de profilage à des fins commerciales}

C’est Aristote qui disait de l’être humain qu’il est un « animal politique ». Nous avons vu que Milad Douehi remarque que l’amitié est en train de changer, en devenant ce qu’Artistote avait dit d’elle (un marché entre personnes intéressées), alors que la modernité avait voulu en faire autre chose. Qui dit humain dit en tout cas besoin de créer des communautés, même s’il est naturel par la suite de chercher à s’exclure de l’emprise du groupe pour les adolescents notamment. Mais la vie, la lecture, les expériences et les réflexions personnelles que l’on peut mener lorsqu’on dispose d’un peu de loisir et de bonne volonté font qu’on effectue retour sur les croyances spontanées que l’on peut avoir et on ne s’arrête pas à remettre en question les conventions du groupe : on réévalue aussi ses propres préjugés.

Malgré tout, il ne faut pas croire que l’on peut éviter un dialogue avec les traditions, et il est heureux que les puissances de la technologies soient souvent sollicitées pour nous remettre face à face avec notre passé. Dès lors une négociation de l’humanité avec elle-même devient possible. On passera donc un contrat avec l’histoire : « permet nous de devenir qui nous sommes. » Ce sera l’amor fati à la sauce numérique. Du coup, on accepte peut-être une vision cyclique de l’histoire et on sort de l’idéologie du progrès. Mais on s’ouvre à un espace de conversations avec les sagesses antiques.

Ce qui laisse espérer, paradoxalement, que la culture critique ne se sera jamais mieux portée, et que l’ère numérique se comparera avantageusement avec l’ère moderne, d’autant plus qu’elle est véritablement une époque apocalyptique. C’est à dire que « ça passe ou ça casse » pour l’humanité. On devrait donc voir de quel bois l’être humain se chauffe. Sera-t-il de l’image qu’il s’est créée de descendant des dieux? Ou est-il tombé si bas qu’il se perdra dans la fange de son abjection?

Quoi qu’il en soit les ordinateurs seront là bien après-nous pour en témoigner. Je reconnais que c’est invérifiable (à moins de détruire tous les ordinateurs). Mais, si on est de bonne foi, c’est plausible, n’en déplaise à notre orgueil.

Quel lien faire entre la renaissance du sens critique, la conciliation des intérêts individuel et du bien être collectif dans l’émergence d’une spiritualité renouvelée, et les opérations d’alchimie numérique permettant des permutations de signes faisant croire à la possibilité d’une métempsychose techniquement décidée par des commandes textuelles (qu’elles soient actionnées par des touches du clavier, des touchers à l’écran ou des touchers mentaux par électrodes ou flux d’ondes)? Là réside le mystère à élucider. Mais à quel degré pénétrera-t-on dans l’exploration des arcanes de ce nouveau labyrinthe en quatre dimensions? Cela dépendra un peu de la profondeur avec laquelle les auteurs numériques que nous « fréquenterons » auront médité et intégré ces questions et de notre acuité à percevoir cette mobilisation de ces enjeux philosophiques entre les lignes de leur écriture littéraire.

Publicités

5.2.2 Culture contestataire et émancipation : rupture

[À mettre en rapport avec 3.2.3 (La théorie de la documentalité, une philosophie du numérique culturel qui remonte des faits sociaux aux textes sous-jacents)]

Affirmation d’autonomie par rapport aux institutions doctrinales établies

On peut être conscient que ce ne sera pas la première fois que l’humanité aura cherché à mieux se comprendre pour s’émanciper de l’ordre établi et de l’asservissement dans lequel l’arbitraire nous maintient. On n’a qu’à penser à Socrate et aux écoles que son modèle a inspirées. Mais ce côté « humble » que la lucidité des élites en cours de formation manifeste, en ce sens où ils savent qu’ils ne sont ni les premiers ni les derniers et qu’ils s’effacent presque derrière ce qu’ils essaient de démontrer, cette discrétion qui serait le pendant mental de la déscrétisation qui définit le numérique physiquement, elle est l’expression d’une rupture par rapport aux autres tentatives d’affranchissement par rapport à l’autorité. Le désillusionnement provoqué par des siècles de luttes qui ont conduit à des résultats aussi décevants, le peu de débouchés dans une situation où tout semble bloqué, mais la force spirituelle de continuer de dénoncer la complaisance par rapport aux institutions malgré le fait qu’il n’y a rien à en espérer, cela rend le courant de révolte actuel plus original qu’on aurait pu le penser de prime abord.

En un sens ces jeunes revenus de tout vivent dans un vertige permanent, et parviennent à soutenir des thèses avec une subtilité déconcertante. Simplement par une attitude, un ton détaché, « chill », ils donnent de frissons dans le dos à des intellectuels dépassés par les évènements et qui ont jeté la serviette intérieurement. Mais ils courent les mêmes risques que courent les experts qui tremblent pour leurs privilèges. Ils risquent d’être réduits à l’insignifiance. Et ils ne pensent certainement pas qu’en se contentant de parler d’eux-mêmes et en se permettant de jouer avec la vérité ils réinventent le genre de l’autofiction. Et pourtant c’est ce qu’ils font. Car ils donnent l’impression que c’est important de parler de soi, même lorsqu’on n’est personne pour la société. C’est à dire que ce ne sont pas des personnalités publiques. Ils n’ont pas de raison de penser que leurs déboires ou leurs espoirs, leurs périples et leurs peines intéresseront qui que ce soit. Et pourtant, en se donnant le défi de détourner légèrement le mode d’expression de leur état d’esprit au regard de leur vie même, quitte à ce que ce soit en empruntant, l’espace d’un roman, les traits d’autrui, ils semblent ne pas se laisser décourager par le jugement implicite de l’institution littéraire qui les condamnerait à l’ineptie, et ils parviennent à livrer le message que nul n’est indigne qu’on érige un monument à son effigie.

En marge de l’édition traditionnelle, de l’université, de la critique et du commerce

Et en même temps, ils n’attendent pas que quelqu’un d’autre leur rende hommage. Ils défient les chances et les probabilités, ils renversent en ce sens l’ordre naturel, et ils perdent une deuxième fois leur innocence, en pariant qu’on ne pourra pas les éliminer de la carte s’ils s’y sont inscrits littérairement. Instrumentalisent-ils la littérature? La détournent-ils de son rôle artistique et esthétique? Sans doute qu’ils en sont conscients. Mais ils le font à la fois délibérément et sans intention de nuire. Leur cri collectif est « En mobilisant ma voix individuelle, je peux dire que chacun est libre de s’exprimer ». Et ce qui est nouveau est qu’ils semblent signifier d’un même souffle. « Mais je suis bien conscient que ça ne changera rien ». Ce qui veut dire qu’ils vivent la révolte de l’homme absurde comme la comprise Camus. Ils ne sont pas pour autant aussi à cheval sur la qualité. Ce qui veut dire qu’ils n’ont plus de tabous. Mais ils ne se servent pas de cette « liberté » pour détruire. Et c’est là qu’on voit que finalement, les philosophes ont eu tort, y compris Camus, parce qu’ils dramatisaient à outrance. Camus imaginait Sysyphe heureux. Mais ce n’était pas Sysyphe. C’était la ménagère, l’ouvrier, les étudiants et les immigrants. Tous prisonniers de leur contingence, nous ne sommes pas dupes, mais nous ne restons pas sans agir.

Pourtant, cela a dû être ainsi de tout temps. Certes, mais on n’avait pas les moyens que nous avons aujourd’hui. Le petit baron qui se révoltait à l’époque pouvait agir seul ou en équipe. Mais s’il avait eu le pouvoir que lui donnent les technologies numériques aujourd’hui, il aurait sans doute agi seul. Encore eut-il fallu qu’il fût le seul à y avoir accès. En un sens cela est logique que personne n’abuse d’un système dont tout le monde peut profiter. Mais cela est un bouleversement sans précédent. La littérature s’en fait le reflet en ne se souciant plus guère d’être de la littérature que pour le plaisir dans brouiller les frontières.

Formation d’une communauté fondée sur une vision alternative

Mais ce qu’il ne faudrait pas négliger c’est que les individus qui oeuvrent ainsi à saper des institutions qui furent souvent le relais du pouvoir en place, ne font pas oeuvre d’engagement désintéressé. Ils sont aussi des êtres de chair et de désir ayant des besoins à combler et des carences à surmonter. Ils font donc un travail qui n’est pas celui de l’intellectuel engagé. Ils essaient de rendre le monde plus viable en commençant par se trouver des personnes avec qui il fait bon être. Le monde ne sera jamais une surface homogène. Il y aura toujours des anfractuosités. Ainsi tous les individus ne peuvent partager des affinités avec tous. Mais chacun peut contribuer à faire prospérer la communauté à laquelle il se sent le plus appartenir. Cela implique que l’on connaisse plusieurs réseaux. Et qu’on n’en retienne que quelques uns. Évidemment, si on parle de communauté fondée sur une vision alternative, il faudrait définir ce qu’on entend par « alternatif ». Puis il faudrait évaluer à quel degré chacune d’elles l’est. Pour l’instant il suffit peut-être qu’il ne s’agisse pas des maisons d’édition traditionnelles ni des géants du numérique, comme Amazon. Mais que penser des distributeurs, des intermédiaires, des « entrepôts numériques » qui fédèrent les éditeurs pour leurs publications numériques (comme De Marque au Québec)?

Réseau Publie.net, lui-même en lien avec Association Sens Public, etc.

Dans ce cas-ci, on parle de Publie.net. Lui-même est associé à d’autres communautés comme l’Association Sens Public. Il y a des « concurrents », mais pour ceux qui cherchent à échapper à la logique capitaliste, il y a tout de même une solidarité de fait.

5.2.1 Prolongement de la culture humaniste : continuité

[À mettre en rapport avec 3.2.2 (Les Humanités numériques misent sur l’expérimentation plus que sur les pensées abstraites)]

Perspective traditionnelle sur la quête de sens

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les philosophes humanistes n’étaient pas du genre à mépriser la population et à ne jurer que par les livres, ou la théorie. Et, même si les auteurs étudiés semblent hésiter à déconstruire complètement les codes classiques de la littérature, ils n’en demeurent pas moins activement en recherche d’une ouverture sur un avenir qui demeure à définir. De sorte qu’il n’y a pas de contradiction dans les termes à faire de la littérature numérique « homothétique » et à être actifs dans le domaine des humanités numériques. Cependant, le lien n’est pas automatique. On peut faire de la littérature numérique régressive et alambiquée. On peut faire de la littérature papier avant gardiste et accessible. Le problème avec la question de l’appréciation de la participation d’oeuvres littéraires exemptes d’une formalisation évidente ou d’un propos philosophique explicite au renouvellement des humanités est que l’institution universitaire peine à admettre que l’on puisse créer de la valeur en faisant travailler des algorithmes ou que des innovations esthétiques puissent être reconnues par des moteurs de recherche. Pourtant si on reconnaît justement la formalisation marquée et la référence « patente » à des enjeux philosophiques reconnus (et reconnaissables), il n’y pas de raison pour que des algorithmes ne soient pas en mesure de repérer les contributions à cette réflexion. Par contre le fait d’avoir recours à des ordinateurs pour effectuer un premier tri parmi les propositions émises aujourd’hui n’est pas sans conséquence. Et en même temps il ne suffit pas de créer de la valeur avec l’informatique pour que nos repères culturels changent du tout au tout. Ça demeure de la technique appliquée à la recherche du progrès et à travers celui-ci, une quête du bonheur qui se poursuit. On laissera de côté pour l’instant la question de savoir si cette investigation est illusoire ou non.

Dans la perspective où l’écriture est la trace susceptible d’être repérée lors d’une requête en vertu de son enregistrement et de son indexabilité, on voit qu’il y a une conscience de la responsabilité des écrivains

Déjà, même si les auteurs de notre corpus n’abusent pas des références explicites au nouveau contexte technologique, ils laissent percevoir de manière claire, à certains indices difficiles à interpréter autrement, qu’ils sont conscients que quelque chose est en train d’évoluer dans nos mentalités et qu’ils ne peuvent pas l’ignorer. Que ce soit dans le but de ne pas manquer un rendez-vous avec l’histoire au regard du jugement que la postérité pourrait porter sur leur oeuvre, ou dans l’objectif de rejoindre plus efficacement leur public cible selon un programme pour atteindre la gloire littéraire de leur vivant, ces auteurs semblent avoir un respect ou une reconnaissance de leur responsabilité au regard des enjeux de la transformation culturelle en cours.

En même temps, le fait de se remettre en question comme auteurs est une manière de laisser parler le phénomènes dont ils sont l’expression

On a vu que les oeuvres de la collection « décentrements » sont traversée par une tension qui prend différentes formes, mais qui dit en substance, « je ne suis pas ce qui compte le plus, c’est d’abord ce que vous ferez de mes propositions qui importe ». Mais cela n’est pas seulement une confirmation de ce que la culture numérique serait mieux placée pour mener à bien le projet de déloger l’auteur de son piedestal, qui était présent chez Barthes, Derrida et d’autres théoriciens de la mort de l’auteur. C’est aussi le signe que justement avec la culture numérique, c’est la « performance » du projet qui est valorisée davantage que le projet lui-même. Mais il ne fait pas se méprendre. Le projet n’est pas nécessairement de toujours performer plus efficacement. Il peut être, « au contraire », de mettre au jour les possibilités inhérentes à une situation en tenant compte de facteurs associés à un contexte donné. Ce qui ne veut pas dire qu’on a épuisé la question de savoir ce que cette situation peut donner. En effet, les circonstances peuvent changer. Mais on travaille à mettre en évidence des fonctionnements et des mécanismes non pas dans le but de déshumaniser ce qui se trame au fondement de nos existences, mais pour en révéler les dynamiques intimes et souterraines.

5.1.3 Distinction entre computationalité et algorithmicité

[À mettre en relation avec 3.1.3 (L’implication des corps dans la nouvelle logique)]

Certains passages semblent sans intérêt dramatique. Presque sans intérêt tout court. Il faudrait peut-être les classer parmi ce que Barthes appelait les « catalyses » dans son Introduction à l’analyse structurale du récit. Ce serait des morceaux de texte servant à relier des fonctions (syntagmes plus conséquents) entre elles. Tout dépend de ce qu’on identifie comme fonctions. Sont-ce les actions ou les pensées? Est-ce un roman d’aventure ou un récit dont la signification se situe sur le plan psychologique? Admettons que l’intérêt soit littéraire est social, comment déterminer si ce passage est de première importance ou d’importance secondaire ? : « C’était le soir, je mar­chais dans le noir, la ville était vide. J’ai tra­versé un pas­sage à ni­veau. J’ai mar­ché au mi­lieu d’une rue large et sans lam­pa­daires. Au Tim Hor­tons j’ai pris un café et je me suis ins­tallé dans la sec­tion fu­meur, (…) » (p. 63). Le fait qu’il marchait dans le noir est-il une métaphore de son sentiment d’être perdu? Le passage à niveau doit-il revêtir un caractère symbolique, comme une espèce de seuil, l’équivalent de la fine ligne entre l’adolescence et l’âge adulte? L’intérêt de cette scène est-il davantage dans la manifestation du peu d’activité en ce lieu quasi désert, où l’on n’a d’autre choix que de fumer pour tuer le temps? Ou toute cette mise en scène ne vise-t-elle qu’à nous révéler que le personnage fume? Je pense que la plupart d’entre nous retiendrons surtout cette image d’une rue large et sans lampadaires. C’est cela qui fait image. Mais qu’est-ce que ça signifie? Le monde contemporain? Le Canada? Le monde ancien? Rien de tout ça?

La relation à l’espace modulée par les nouveaux moyens de communication

Le même genre de question sur l’utilité (ou l’inutilité) des détails peut être posé à propos de l’évocation du fait que les trois éleveurs qui l’ont embarqué et qui se relayaient au volant de deux camionnettes, communiquaient au moyen d’ondes C.B. (émetteurs-récepteurs à courte distance). Il le mentionne, mais cela ne joue pas de rôle par la suite. Est-ce que cela modifie la relation à l’espace qui vient de nous être dépeint comme vaste et vide? Cela brise-t-il le sentiment de l’isolement et de la solitude que cette marche avait gravé dans notre perception?

De la page à l’écran, une matérialisation des strates concrétisée par l’hypertexte

Mais qu’est-ce qui a été fait pour adapter le texte aux besoins de la lecture sur support numérique? Dans une certaine mesure, rien. Mais on peut dire que le bloc c’est quelque chose qui convient au blogue. Les fragments y conviennent tout aussi bien pourtant. Alors que conclure? Que le format est indifférent? Et si il manque de travail d’éditorialisation au plan de l’assignation de métadonnées supplémentaires pouvant nous aider à nous orienter dans le contenu, peut-on dire que la dose importante de réflexions sur le sens de l’expérience vécue, liée au fait qu’il s’agit d’un récit de soi, vient en fait pallier à ce manque en intégrant des annotations dans le texte? Celui-ci se tiendrait-il sans les références à la dimension psychologique ou symbolique ou politique ou poétique de ce qui est vécu ici? Du sein même de l’écrit l’auteur remet en question ce qu’il voit: « Et pour­quoi je les vois si bleues ces mon­tagnes, comme les mon­tagnes du Bic vues de­puis le quai de Ri­mouski, comme les vagues hautes d’un fleuve ? » (p. 78). Verrait-on ça dans un écrit papier d’avant 2008? Pourquoi pas? Cependant, les strates sont ici très feuilletées. C’est comme si on avait atteint un certain raffinement dans l’art d’entremêler descriptions et pensées, faits et réflexions.

La relation au temps transformée par l’hyperconnectivité et l’archivage numérique

Il en va de même pour la présentation de l’effet que lui fit le retour en avion, comme un retour dans le temps, un plongeon dans ses souvenirs d’enfant. « Je me rap­pelle la vue du tapis de nuages à tra­vers le hu­blot. J’ai long­temps douté de cette vi­sion, l’avion vo­lait-il vrai­ment au-des­sus des nuages ? » (p. 96). Cela confirme ce que nous venons de dire sur l’intrication des observations et des idées. Et certaines des idées ou perceptions issues de l’enfance continuent de nous accompagner plus vieux.

« J’ex­plo­re­rais d’autres es­paces et je rou­vri­rais d’autres che­mins, y com­pris du côté du Bic. Mais dans l’ordre du récit tout est joué déjà et s’em­mêle et se coule d’un seul bloc. Il y a eu le temps de l’école et des pa­rents, des au­to­bus et des voi­tures et des pick-up qui vous trim­balent à leur gré sur les ter­ri­toires de la Gas­pé­sie, de l’Ou­taouais, du Bas-Saint-Laurent. Il y a eu le temps où l’on ne dé­ci­dait rien des che­mins que l’on em­prun­tait. Puis dans le Bas du fleuve les choses ont com­mencé à bou­ger. » (p. 10).

Peut-être le rôle de l’écriture est-il de constituer en enfance ce qui n’est que le fruit de la vie qui passe. C’est à dire d’instituer des expériences en y apposant des mots. Et de nous faire grandir à travers l’acquisition de ces bagages pour affronter les défis de l’avenir. Car la vie c’est bien connu n’est qu’une grande aventure. « Ils m’ont fait tra­ver­ser Cal­gary. Je n’ai rien vu de Cal­gary. Je ne ver­rais ja­mais rien de l’in­té­rieur de Cal­gary. Une ro­cade évi­tait la ville. » Ainsi, on associe aux mots, aux noms de lieux, comme Calgary, l’image qu’on a pu en avoir. Ici ce fut une rocade. Ce mot, probablement qu’il ne connaissait pas avant d’avoir voulu nommer ce qu’il pouvait retenir de sa « rencontre » avec Calgary. Un regard latéral, une vision de côté. N’est-ce pas là aussi la profondeur réelle du regard que le numérique nous fait acquérir sur les choses que nous croyons connaître? C’est du moins ce que Marcello Vitali Rosati laisse entendre dans un court essai consacré à l’illustration du changement de perspective qu’apporte le passage par le numérique pour entrer en relation avec le monde, en se servant de l’image du théâtre, où l’on ferait tomber le quatrième mur.

Cela pose en fin de compte la question de nos préjugés qui n’en finissent pas de pré-conditionner notre regard. Tout par de là. En effet, l’écrit n’aurait jamais existé si le voyage n’avait pas été tenté. Or il fut tenté en raison d’une vision, d’une association d’idées. « Pour moi l’Ouest, le vrai, le Grand Ouest, ç’avait tou­jours été la Co­lom­bie-Bri­tan­nique. » (p. 80).

3.2 Créative-critique (Une mobilisation qui se veut réflexive)

3.2.1 La toile est un itinéraire qui s’écrit en le traçant

Pour donner une illustration de la façon dont l’idée de « démarche », que nous associons à l’humanisme, en ce sens où les moyens ne doivent pas contrevenir à la fin, conserve son importance dans la culture numérique, voici la définition que Josée Marcotte propose du terme Perfection dans son lexique impertinent La Petite Apocalyspe illustrée : « n. f. La per­fec­tion est un chien cou­rant après sa queue, ce fai­sant, le chien des­sine des cercles par­faits. » (p. 43). Ce faisant elle souhaite se moquer du caractère creux de ce concept. Mais elle indique aussi que c’est le cheminement qui compte davantage que le résultat. Cela nous renvoie à la théorie de Mahigan Lepage selon laquelle « écrire, c’est courir sur un cri » (voir sur son blogue, le dernier des mahigan, dans « fictions et séries », sous « web-fictions et non-fictions » http://www.mahigan.ca/spip.php?rubrique68). Ainsi confie-t-il qu’il lui a fallu surmonter des obstacles pour s’autoriser à partir vraiment. Il attribue à l’écriture un rôle libérateur à cet égard :

« En écrivant, j’ai lâché la bride au mental, je lui ai donné de l’espace où courir. Et le mental, délié, délie à son tour le corps. Du dedans vers le dehors, l’écriture a des effets sur la vie. D’abord on court sur un cri, et puis bientôt on court de par le monde. » (6 | Écrire c’est courir sur un cri, 9 mars 2013, lors d’une conférence en Colombie-Britannique). <http://www.mahigan.ca/spip.php?article317&gt;

On pense également à un autre grand voyageur, Karl Dubost qui nous confie ses pensées et ses expériences depuis son blogue La-Grange.net.

Dans un billet de sept. 2014, il raconte comment il a su flâner, malgré cet âge de l’accélération dans lequel nous vivons.

[Pour la suite du développement, cliquez sur le titre de cette sous-section (3.2.1).

Elle se conclut pour l’instant ainsi : ]

On est donc en droit d’attendre, aussi bien de la littérature homothétique que de la littérature générative, ou des fictions interactives, qu’elles mettent en tension des enjeux qui peuvent paraître mal-assortis et qu’elle invite le spectateur à jouer un rôle pour leur faire retrouver une sorte de cohérence. Elle impliquerait donc les lecteurs dans la création, mais elle leur demanderait de faire preuve de sens critique. Et ce faisant elle serait un outil précieux de développement des facultés. Encore du travail, me direz-vous? Oui, je ne nierai pas que c’en est.

3.2.2 Les Humanités numériques misent sur l’expérimentation plus que sur les pensées abstraites

Un peu comme lorsqu’on dit « C’est en forgeant qu’on devient forgeron », il est de tradition, chez les membres de la communauté des humanités numériques, d’estimer que ce serait plus souhaitable que la pratique marche toujours main dans la main avec la théorie. Non pas que la théorie doive toujours accompagner la pratique pour la guider, mais parce qu’elle a beaucoup à apprendre de cette fréquentation. Évidemment la pratique est par nature curieuse et puisera tout ce qui peut lui être utile dans la théorie, si elle est vigoureuse (je parle d’une pratique éveillée, qui n’est pas moribonde). Le tout pourra être formalisé au moyen de modèles afin de partager les découvertes au moyen de présentations dans un cadre académique. Mais ce sera toujours plus facile de transmettre la passion de découvrir à des jeunes en leur faisant réaliser des expériences. Ceci dit, les tenants de cette approche pragmatique auraient avantage à reconnaître que l’écriture aussi consiste en une véritable expérience.

Mais comment ce renversement de perspective qui ne veut pas non plus tomber dans un déséquilibre inverse, se manifeste-t-il à travers les textes de notre corpus? C’est ce que nous verrons au point 4, relatif à l’analyse des textes. En particulier lorsqu’il s’agira de repérer comment nos auteurs se livrent à une exploration des possibles.

[Pour suivre l’évolution de ce point, visitez régulièrement 3.2.2]

3.2.3 La théorie de la documentalité, une philosophie du numérique culturel qui remonte des faits sociaux aux textes sous-jacents

[Là encore on pourrait revenir à l’idée de Doueihi selon laquelle la culture numérique repose sur des textes fondateurs, dont ceux qui traitent d’intelligence artificielle (Turing, Von Newman, etc.).]

Il ne faut pas croire tout ce qu’on lit sur le net, mais ce n’est pas parce que c’est sur le net que c’est faux. Il importe de comprendre que s’il est difficile de se prononcer sur ce qu’il en est de la réalité en soi, comme le disait Kant à propos du numen, on doit pouvoir considérer ce qui nous est accessible par les sens sous un jour « scientifique » du moment où nous disposons de documents pour en témoigner. Or ces documents peuvent être de différentes natures, exister sur divers supports, mais il importe qu’ils soient des enregistrements, qu’ils portent témoignage (…)

[Ce point relatif à la théorie de la documentalité devrait être retravaillé plus finement]

(…) cela nous ramène encore une fois à la portée limitée, en apparence, de notre hypothèse. Mais si, au total, le fait d’affirmer que la culture numérique est caractérisée par sa dimension « créative-critique », comme si cela était épouvantablement nouveau, risquait fort de nous plonger dans la déception, en même temps cela n’était pas complètement gratuit. Et c’est tout de même pertinent. Car il y a peut-être un degré de créativité et de critique qui est plus élevé que normalement sur le web. Et le fait que ça soit les deux qui se déploient dans une tension difficile à surmonter, cela marque aussi une propension de la culture numérique à viser un équilibre tout en ne se soustrayant pas aux difficultés.