Archives du mot-clé collection « décentrements »

1.4.2 Illustration au moyen d’exemples

a) Poème sale → Collectif québécois
b) La disparition du Général Proust → Jean-Pierre Balpe
c) Désordre → Philippe de Jonckheere
d) Accident de personne → Guillaume Vissac
e) Traque traces, une fiction → Cécile Portier, sur Petite racine (collaboratif)
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5.1.1 Multiplicité – discrétisation

[À mettre en rapport avec 3.1.1 (La relation entre « virtualisation » et écriture)]

Formes brèves, indexables ou périodisables et culture anthologique

D’après ce que nous pouvons observer dans Vers l’Ouest, la manière dont le texte se présente est plutôt marquée par l’unité que l’éclatement auquel on s’attend lorsqu’on parle de fragmentation en pensant à la discrétisation qui sous-tend, techniquement, les médias numériques. C’était en partie sur le constat de cette fragmentation des contenus, se présentant généralement sur la toile sous forme de morceaux épars, difficiles à recenser, que Milad Doueihi se basait pour dire que nous entrions dans une ère de l’inventaire. Ce qui l’amenait à proposer une caractéristation de la culture numérique comme « culture anthologique ». Pourtant, nous avons vu aussi que le caractère continu du syntagme que forme le premier opus numérique de Mahigan qui semble ne former, à la limite, qu’une seule phrase, masquait une plus grande analogie qu’il n’y paraît de prime abord avec, précisément, ce sentiment de confusion généralisée qui nous saisit la première fois qu’on aborde le web, où toute la masse des données qui y circule y formerait un immense spaghetti indifférencié et inextricable, si nous ne pouvions nous appuyer sur des méthodologies de sélection de l’information qui demeurent d’ailleurs fort lacunaires jusqu’à ce jour, où le web sémantique tarde à s’implanter. Donc, cette image de bloc, qui résiste – en un premier temps – au déchiffrement, ne fait pas que figurer l’apparence de la route se déroulant à l’infini devant nous. Elle mime en même temps la résistance à la lecture, l’opacité de la toile qui noie toutes les données discrétisées dans un amalgame inintelligible, lorsqu’on ne dispose pas de moyens d’appropriation personnalisés, adaptés à nos besoins de compréhension.

L’impression que le texte fait masse cède d’ailleurs rapidement la place au sentiment qu’il forme un espace, une étendue, qui – telle la représentation courante du web comme une mer sur laquelle on peut surfer – constitue une surface qu’il nous serait loisible de parcourir. [Le caractère plus ou moins ouvert de la zone du web où nous nous trouvons dépend en partie de la possibilité qui nous est donnée ou non de mettre en rapport les points auxquels nous avons immédiatement accès par notre réseau et d’autres qui en seraient fort éloignés ne fut-ce de l’interrelation constante des différents points de jonction les uns avec les autres.] Malgré tout, la deuxième observation qui nous frappe, passé le premier moment d’inquiétude dans ce nouveau milieu, c’est que chaque segment existe bel et bien dans un cadre, c’est à dire que toute phrase, ponctuée ou non, toute citation, appartient à une portion du discours qui s’associent aux autres d’abord par la rupture de ton qui marque le rythme de la scansion. C’est donc la respiration qui accompagne la démarche de lire qui structure finalement le mode d’organisation du texte, dont le lien avec la narration n’aura jamais été plus évident, depuis que le rôle des lecteurs aura été ainsi catapulté à l’avant-plan. Cele nous ramène à la remarque que nous faisons que c’est en nous orientant dans ce dédale apparent que nous commençons à en configurer la carte mentale. Il y a là quelque chose qui rejoint, sans la médiation habituelle des manettes et de leurs boutons, la notion de littérature ergodique, où les sensations proprioceptives deviennent fondamentales dans la relation que les « récepteurs » entretiennent à la formation du sens. Mais ces sensations se passent, dans une certaine mesure, de mouvement visible, ce qui ne veut pas dire qu’ils soient moins signifiants pour autant. Certes il y a eu des précurseurs, comme Joyce qui utilisa déjà le principe de la période marquée par des répétitions indiquant les unités de lecture autrement que par la ponctuation, dans Ulysse, comme on s’en souvient. Mais il n’en demeure pas moins que même l’idée de Lector in Fabula, développée par Umberto Eco, n’attribuait pas, in concreto, un rôle aussi important qu’au lecteur réel, puisque celui-ci était en fin de compte, prévu par l’auteur dans son effort de structurer « sémiologiquement » la relation entre le narrateur et son « lecteur idéal » (le narrataire).

C’est ainsi que, même lorsque la lecture pourrait aussi bien être linéaire (comme l’idée d’une sorte de rouleau nous y invite à le penser), la périodisation se produit inévitablement, ne serait-ce que sur la base de notre incapacité radicale à tout ingérer le récit d’un coup. N’en déplaise à Ray Bradbury, manger un texte ne nous le fera pas apprendre par coeur. Et même si on dévore une histoire, on en manquera forcément des bouts. De sorte que la forme narrative, la composition et la mise en ordre du discours sont dissociés en partie de la mise en « chaîne de caractères » (array en anglais) du texte formant le livre « physique » (aussi dématérialisé soit-il) puisque la responsabilité des lecteurs concrets devient le premier chapitre du contrat de lecture qui se forme désormais en contexte numérique. Cele est peut-être la principale nouveauté amenée par la culture numérique, qui entraîne la véritable multiplication des versions de l’oeuvre, chaque lecture entraînant sa propre cristallisation du sens, dans un parcours singulier, toujours personnel, de lecture. Cela ne veut pas dire que toutes les lectures se valent. Les lectures seront plus souvent que jamais morcelées, voire incomplètes. Il y a des avantages et des inconvénients à ces changements du point de vue de la valorisation de l’intertextualité notamment. Mais il faut reconnaître que la capacité à procurer un momentum à la lecture est une force qui rend un lecteur plus puissant. Son interprétation de l’oeuvre gagnera en réverbération, et son pouvoir d’attraction rendra davantage de lecteurs sympathiques à la source de son plaisir qu’un lecteur apathique, n’intégrant pas ses appréciations personnelles des oeuvres à ses autres discours médiatisés. Et nous ne présumons pas ici que toute lecture personnelle est forcément subjective et consacre le relativisme esthétique en art. Un rapport entre sensibilité et rhétorique sera sûrement à redéfinir dans les années à venir, sur le base d’une meilleure compréhension de l’être humain, ébranlé dans son identité par les heurts que son « développement » a provoqués sur l’écosystème global dont il dépend.

i. Fragments, historiettes et périodes : des touts courts…

ii. L’indexabilité, une disponibilité des textes pour la lecture

iii. Lexique, phrases, aphorismes, recueils, « Décentrements » est une collection

Sujet déposé (hypothèses de travail)

Brève présentation du corpus

Il s’agit de fictions auto-biographiques. Le voyage est au coeur de la moitié de ces récits (Vers l’Ouest, Isidoro, La Science des lichens et Filles du Calvaire). L’autre moitié dépeint la vie quotidienne, des anecdotes ou des mini-aventures, nourries d’observations et de clins d’oeil spirituels ou sensuels… Tous sont courts et la plupart prennent la forme de “recueils” : de fragments (Marge  et La Petite Apocalypse illustrée), d’entrées de journal (Filles du Calvaire, Isidoro) ou d’historiettes (Les Je-sais-pas et Les Je-sais-pas-pantoute). Au contraire, La Science des lichens et Vers l’Ouest, de Mahigan Lepage sont presque dénués de ponctuation et forment une longue phrase qui se déroule comme la route du voyage qu’ils racontent.

Hypothèses de travail

La généralisation des usages associés aux technologies numériques modifie visiblement nos moeurs et nos mentalités. On peut dire, en ce sens, que la culture est, globalement, en voie de devenir “numérique”. Comment la littérature est-elle affectée par ces transformations? Existe-t-il une littérature numérique québécoise? Et si oui, comment le rapport à la culture numérique s’y exprime-t-il?

Pour mener à bien notre recherche, nous devons répondre à la question suivante : Quelles sont les propriétés principales de la culture numérique?. Nous devions d’abord comprendre en quoi consiste la littérature numérique. La critique littéraire réputée Katherine Hayles, spécialiste de ce domaine, nous y a aidé. Mais nous avons découvert, à cette occasion, que la définition de la littérature numérique qui fait autorité, celle élaborée par un comité de l’Electronic Literature Organization (ELO), pose problème : la question de savoir si l’œuvre considérée exprime bien la culture numérique n’est même pas prise en compte…

Nous avons imaginé la possibilité d’établir une distinction entre littérature numérique (sens culturel : qui accorde une importance de premier plan à l’expression, par les textes, de la culture numérique) et littérature électronique (sens technique : qui met l’accent sur l’intensité processuelle du recours à la technologie, comme le veut la définition de l’ELO). Dans le cadre de ce mémoire, à des fins de clarté, lorsque nous parlerons de littérature numérique, ce sera pour désigner des œuvres “hypermédiatiques” (au sens général où elles utilisent des fichiers informatiques comme support) mais où la dimension culturelle des propriétés du numérique prime sur les effets attribuables à la technique.

Nous avons identifié un corpus qui, selon nous, est susceptible de satisfaire à la définition de la littérature numérique au sens culturel. Il s’agit de huit livrels (livres numériques, ‘ebooks’) au format ePub, relativement courts (équivalant à moins de cent pages chacun) rassemblés dans la collection « Décentrements », parus – en ligne uniquement (dans un premier temps) – de 2009 à 2012, chez Publie.net. Ils sont le fait de cinq auteurs différents.

Cet échantillon de littérature québécoise contemporaine, distribuée en ligne mais ne faisant aucun usage particulier des possibilités du numérique, peut-il être considéré comme de la littérature numérique?

Les œuvres de notre corpus ne sont presque pas commentées et la littérature critique à leur sujet est “virtuellement” inexistante. Pourtant nous estimons qu’elles représentent une bonne illustration de ce que la littérature numérique québécoise peut être. Notre hypothèse est qu’elles expriment à différents niveaux (thématique, formel et langagier) des éléments  de la culture numérique, qui se présentent sous différents aspects d’une œuvre à l’autre.

En premier lieu, une présentation historique de la culture numérique permettra de constater la difficulté de déterminer ce qui l’emporte entre la rupture et la continuité, par rapport au contexte contemporain qu’elle contribue à transformer.

Puis, avant de spécifier les principales propriétés de la culture numérique que nous aurons pu découvrir en étudiant les théories sur le sujet (Doueihi, Vitali-Rosati, Ferraris), nous préciserons notre approche méthodologique. Puisque l’objet central de ce mémoire est de nous doter d’une meilleure compréhension de la culture numérique à travers l’interprétation de textes littéraires, la méthodologie de l’herméneutique critique – dont Temps et récit de Paul Ricoeur nous fournira le modèle – convient tout à fait. Si la méthode herméneutique repose sur des principes assez généraux pour s’appliquer à un objet aussi vaste que la culture numérique, elle gagne à être complétée par une méthode d’analyse mieux ciblée pour les questions spécifiquement littéraires. Le fait que la lecture joue un rôle central dans l’interprétation des textes des auteurs de littérature numérique, car ils utilisent souvent des techniques d’interpellation – comme l’adresse et le commentaire -, justifie que nous sollicitions également la théorie de la réception littéraire développée par Jean-Louis Dufays dans Stéréotype et lecture : essai sur la réception littéraire.

Au terme de ce travail d’herméneutique numérique, nous devrions être parvenus à montrer comment des “éléments” de la culture numérique se manifestent sous une forme littéraire dans les œuvres de la collection « Décentrements ».

De la description des textes à l’interprétation des oeuvres…

Objet : Partir de la description des textes pour parvenir à l’interprétation des oeuvres…

But : Montrer la diversité des voix et les éléments communs (la tension entre rupture et continuité)

Dans le but d’explorer les avenues qu’empruntent les auteurs de la collection « Décentrements » pour exprimer les différentes facettes de la culture numérique dont nous avons commencé à prendre conscience à la faveur d’un premier défrichement, nous parcourrons les oeuvres du corpus auteur par auteur, dans une attitude tournée vers la description dans un premier temps, mais avec une attention plus poussée aux indices d’une participation volontaire ou tacite à la culture numérique d’un point de vue québécois.

C’est ainsi que nous verrons, dans l’ordre :

Josée Marcotte

Mahigan Lepage

Sarah-Maude Beauchesne

Audrey Lemieux

Annie Rioux