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5.3.4 Dévoilement de la conjoncture médiatrice et remobilisation de l’intermédialité…

(… par l’attention renouvelée à l’exaiphnes)

L’ex-stant, extimité et sujet politique dans l’espace public rematérialisé

[À mettre en rapport avec 3.3.4 (D’où la nécessité d’une recontextualisation qui requiert la co-construction d’une intersubjectivité)]

Nous avons mentionné qu’un des facteurs qui entraîne la nécessité de repenser notre rapport à la spatialisation est le brouillage entre les sphères de l’intériorité et de l’extériorité (5.3.1 Stigmergie et architecture). Puis nous avons fait ressortir l’utilité d’une recontextualisation pour assumer cette fonction de la lecture qui est la mise en espace des signifiés du discours dont les textes sont porteurs. Enfin, nous avons reconnu que cela avait des implications sur la représentation classique qu’on peut se faire de l’auteur comme détenteur d’une autorité sur ses textes. Les lecteurs sont aussi des acteurs susceptibles de jouer un rôle dans la facture finale d’un texte littéraire ou non. Du moins c’est une des nouveautés du numérique, surtout si on admet que les interventions périphériques au texte, soit justement les statistiques concernant sa consultation et les mots clés utilisés pour y accéder, ainsi que les autres annotations qui apposent moteurs de recherche et médias sociaux les ayant diffusés, tout cela constitue un métatexte qui sera appelé à avoir une importance croissante, tout en s’élaborant davantage.
Mais cette surdétermination du rôle de la technologie n’est pas le seul vrai visage du numérique. Du point de vue culturel, il existe de nombreux actes qui peuvent contribuer à montrer l’importance plus poussée du rôle d’autres actes. Ceux-ci sont surtout ceux qui explicitent des relations et les intègrent dans une base de données en rapport avec une fonction de classification. Celles suivant des méthodes recommandées par les organismes chargées de veiller à encourager l’interopérabilité à des fins d’accessibilité principalement.

Ceci n’empêche pas que d’autres actes plus collés sur le « feu de l’action » sont susceptibles de donner une présence web supérieure à des documents. Et surtout, c’est une question d’intention ou de rétention temporelle, comme le remarque Stiegler, se référant à la différance chez Derrida. Mais ce côté pré-numérique (ou a-numérique) des faits qui ont peut-être le plus grand pouvoir de retemporalisation (comme le discours d’un leader charismatique), n’empêche pas qu’il y a un autre paradoxe. C’est qu’on parle toujours de la médiatisation accrue (en rapport avec l’intervention du code correspondant aux données discrètes), alors que l’avantage du numérique est notamment de supprimer les intermédiaires comme le note Gilles Babinet, qui indique comme premier bouleversement, l’accès facilité à la connaissance, en citant l’exemple de Wikipédia. Le troisième bouleversement met en rapport la suppression des intermédiaires pour accéder à la musique ou aux livres et les impacts de ce caractère direct des échanges sur le système politique. « http://elusnumeriques.info/revolution-numerique-gilles-babinet/ » Donc, il faut mettre un bémol lorsqu’on parle de médiation. L’intermédiaire n’est pas tout, mais il n’en demeure pas moins indispensable.

Comment définir la conjoncture médiatrice? Il s’agit d’une notion mise de l’avant par Marcello Vitali-Rosati conjointement avec Jean-Marc Larrue, spécialiste de théâtre s’intéressant aux intermédialités depuis longtemps, justement pour permettre une remobilisation de l’intermédialité par l’attention renouvelée à l’exaiphnes. C’est à dire que l’intermédialité, en faisant l’objet de travaux utilisant beaucoup la sémiologie a été quelque peu figée dans les modèles proposés par les groupes de travail comme le Roger-T-Pedauque (RTP-Docs) donnant lieu à des triades où l’on se donne des termes sans nécessairement permettre de points de contact avec l’extérieur. Or, c’est cela qui manque, déjà dans la critique heidegerienne de la technique. Mais c’est un autre nom de l’éditorialisation, j’ai l’impression. L’important étant l’attention à ce dont le moment présent peut être porteur, à commencer par le kairos.

En fin de compte, cette idée d’ « exphaïsnes » est une référence à la recherche du bonheur en tenant compte de notre finitude essentielle. Cela rejoint donc la « doxa » existentialiste. C’est comme cette notion d’être en projet chez Sartre, sachant la relation du projet à l’être jeté, qui serait précisément la situation du Dasein, qui est une dé-situation. Pour faire un rapprochement avec ce qui est très commenté dans l’actualité concernant les médias sociaux, soit le brouillage des frontières entre le privé et le public (dont nous avons déjà parlé), il serait heureux de nous rappeler ces concepts : celui d’extimité et celui d’ex-stant. Les deux sont certainement lié et ont un rapport avec la notion d’exphaïsnes.

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5.3.1 Stigmergie et architecture

[À mettre en rapport avec 3.3.1 (De l’analytique du Dasein à la théorie critique de la technique)]

Si on cherche une uniformité de pensée entre les acteurs du numérique (comme humanisme), on sera déçu. Mais sur le plan des logiques organiques qui sous-tendent la dynamique de création, on retrouvera dans leurs démarches un point commun avec un phénomène biologique, soit celui de la « stigmergie ». Classiquement, l’exemple donné pour illustrer ce dont-il s’agit est celui de l’araignée tissant sa toile. L’araignée n’est pas seulement définie extérieurement comme un insecte qui se sert de matériaux extérieurs pour former la toile qui lui servira à capturer des mouches. Elle est définie par le fait qu’elle habite un espace structuré par un plan construit au moyen de matériaux qu’elle sécrète. Elle s’est donc construite en construisant son environnement. Quelque part, la stigmergie s’applique à toutes les situations où c’est par l’action qu’un être est défini. Du coup si la toile de l’araignée est en même temps un piège et une demeure, c’est la création d’un espace qu’il est possible d’habiter (à ses risques et périls) dont il est question. Or il semblerait que ce soit le cas avec le web également. Voir Ollivier Dyens, Enfanter l’inhumain.

On entre ici, pour ainsi dire, dans le vif du sujet. Nous avons beaucoup insisté sur le caractère dynamique de la culture numérique. Or il y a un penseur, outre Marcello Vitali-Rosati, qui a souligné le fait que le lecteur joue un rôle actif avec les supports numériques en partie en raison de l’aspect actif de cette couche logicielle qui vient s’insérer entre le texte et son appréhension (et on ne parle pas ici de son interprétation). Il faut comprendre l’importance de ce point, car ce n’est pas uniquement une réduction du message au medium comme le proposait Marshall McLuhan. C’est une prise en compte du fait qu’il faut dépasser la représentation du rapport entre la technique et l’écriture (ou la culture) comme « complémentarité ». Celui-ci supposerait une possibilité pour les deux entités d’exister séparément et sous-entendrait la nécessité de maintenir une distinction des rôles nette et sans équivoque. Or, comme le mentionnait Feenberg, s’inspirant de Bruno-Latour (sans le rejoindre tout à fait dans sa conception de l’humain comme réductible à un réseau de relations), ce qui est véritablement en jeu ici, c’est la compénétration des faits et des valeurs. L’intérêt de la représentation que Bernard Stiegler se fait du problème est qu’il signale la non-neutralité des outils et établit d’emblée la problématique sur le plan de l’orientation des actions humaines dans le nouvel environnement numérique-culturel. Par conséquent, ce qu’il faudrait faire avant toute chose, ce serait se doter d’une sémantique située, c’est-à-dire sachant d’où elle vient. D’ailleurs le fondateur de l’Iri et auteur de Le temps et la technique, signale que c’est une des particularités du numérique que de ne pas autoriser d’emblée un repérage contrairement à ce qui se produit lorsqu’on parcourt une bibliothèque ou le classeur répertoriant les livres qui s’y trouvent à la recherche d’un ouvrage. C’est pourquoi il leur paraît essentiel (et ils insistent sur la nécessité de concevoir l’écriture comme le principe actif du numérique, quelle que soit la forme que la mise en lecture rend possible, du texte à l’image en passant par le son et les graphiques ou tableaux (bases de données dynamiques)), de nous doter collectivement d’outils d’annotations qui témoigneront de ce que nous avons pris acte que nos actes de commentaires sont autant de contributions à l’écriture du texte et que cela participe à l’organisation de savoirs authentiques, puisqu’ils forment la carte de notre territoire à défricher-définir. On ne se chicanera pas trop sur la distinction entre organologie et culture numérique, mais il est vrai que de parler de méta-ontologie comme Marcello Vitali-Rosati en mentionne l’opportunité, ce n’est pas envisager les choses exactement sous le même angle. C’est ce que nous verrons avec le sous-point suivant. Mais pour l’instant essayons de voir comment cette assomption généralisée de la nécessité d’une co-écriture de l’espace au sein duquel une parole pourrait se faire entendre apparaît comme manifeste dans les textes de notre corpus. Lire la suite

2.2.5 Vers un nouveau rapport à l’identité

a) Identités numériques et droit à l’oubli

Nous sommes qui nous voulons bien laisser derrière nous (ou non)

Une question de pouvoir sur les traces analysée par Louise Merzeau

b) La fiction de la transparence, un affront à la remédiation

Nous croyons que nous pouvons nous définir comme un oignon (mais non)

Toutes nos théories nous remettent systématiquement en boites (blocs, balises, etc.).

c) À la conjoncture médiatrice de l’espace et du temps

Entre intermédialités et méta-ontologie, quelle résidu de lieu pour la définition classique de l’identité (comme conjonction d’espace et de temps, justement)?

Peut-être à travers la notion d’espacement, évoquée par Louise Merzeau, et qui renvoie au caractère spatial du langage comme le note Novarina dans une entrevue accordée à son éditeur (cf. Trahan). Finalement, la grammatisation doit être une réappropriation du code par le corps pour donner à l’individu (toujours singulier mais pouvant être un collectif aussi bien qu’une personne seule) un opportunité de se déprolétariser en retrouvant le rapport au travail comme savoir, par-delà la dépossession qu’implique l’emploi salarié, lequel devrait tendre à disparaître sous la pression de l’automatisation qui devrait exploser dans les prochaines années. Voir évidemment les propos à l’oral et à l’écrit de B. Stiegler sur ces questions.

3.2 Créative-critique (Une mobilisation qui se veut réflexive)

3.2.1 La toile est un itinéraire qui s’écrit en le traçant

Pour donner une illustration de la façon dont l’idée de « démarche », que nous associons à l’humanisme, en ce sens où les moyens ne doivent pas contrevenir à la fin, conserve son importance dans la culture numérique, voici la définition que Josée Marcotte propose du terme Perfection dans son lexique impertinent La Petite Apocalyspe illustrée : « n. f. La per­fec­tion est un chien cou­rant après sa queue, ce fai­sant, le chien des­sine des cercles par­faits. » (p. 43). Ce faisant elle souhaite se moquer du caractère creux de ce concept. Mais elle indique aussi que c’est le cheminement qui compte davantage que le résultat. Cela nous renvoie à la théorie de Mahigan Lepage selon laquelle « écrire, c’est courir sur un cri » (voir sur son blogue, le dernier des mahigan, dans « fictions et séries », sous « web-fictions et non-fictions » http://www.mahigan.ca/spip.php?rubrique68). Ainsi confie-t-il qu’il lui a fallu surmonter des obstacles pour s’autoriser à partir vraiment. Il attribue à l’écriture un rôle libérateur à cet égard :

« En écrivant, j’ai lâché la bride au mental, je lui ai donné de l’espace où courir. Et le mental, délié, délie à son tour le corps. Du dedans vers le dehors, l’écriture a des effets sur la vie. D’abord on court sur un cri, et puis bientôt on court de par le monde. » (6 | Écrire c’est courir sur un cri, 9 mars 2013, lors d’une conférence en Colombie-Britannique). <http://www.mahigan.ca/spip.php?article317&gt;

On pense également à un autre grand voyageur, Karl Dubost qui nous confie ses pensées et ses expériences depuis son blogue La-Grange.net.

Dans un billet de sept. 2014, il raconte comment il a su flâner, malgré cet âge de l’accélération dans lequel nous vivons.

[Pour la suite du développement, cliquez sur le titre de cette sous-section (3.2.1).

Elle se conclut pour l’instant ainsi : ]

On est donc en droit d’attendre, aussi bien de la littérature homothétique que de la littérature générative, ou des fictions interactives, qu’elles mettent en tension des enjeux qui peuvent paraître mal-assortis et qu’elle invite le spectateur à jouer un rôle pour leur faire retrouver une sorte de cohérence. Elle impliquerait donc les lecteurs dans la création, mais elle leur demanderait de faire preuve de sens critique. Et ce faisant elle serait un outil précieux de développement des facultés. Encore du travail, me direz-vous? Oui, je ne nierai pas que c’en est.

3.2.2 Les Humanités numériques misent sur l’expérimentation plus que sur les pensées abstraites

Un peu comme lorsqu’on dit « C’est en forgeant qu’on devient forgeron », il est de tradition, chez les membres de la communauté des humanités numériques, d’estimer que ce serait plus souhaitable que la pratique marche toujours main dans la main avec la théorie. Non pas que la théorie doive toujours accompagner la pratique pour la guider, mais parce qu’elle a beaucoup à apprendre de cette fréquentation. Évidemment la pratique est par nature curieuse et puisera tout ce qui peut lui être utile dans la théorie, si elle est vigoureuse (je parle d’une pratique éveillée, qui n’est pas moribonde). Le tout pourra être formalisé au moyen de modèles afin de partager les découvertes au moyen de présentations dans un cadre académique. Mais ce sera toujours plus facile de transmettre la passion de découvrir à des jeunes en leur faisant réaliser des expériences. Ceci dit, les tenants de cette approche pragmatique auraient avantage à reconnaître que l’écriture aussi consiste en une véritable expérience.

Mais comment ce renversement de perspective qui ne veut pas non plus tomber dans un déséquilibre inverse, se manifeste-t-il à travers les textes de notre corpus? C’est ce que nous verrons au point 4, relatif à l’analyse des textes. En particulier lorsqu’il s’agira de repérer comment nos auteurs se livrent à une exploration des possibles.

[Pour suivre l’évolution de ce point, visitez régulièrement 3.2.2]

3.2.3 La théorie de la documentalité, une philosophie du numérique culturel qui remonte des faits sociaux aux textes sous-jacents

[Là encore on pourrait revenir à l’idée de Doueihi selon laquelle la culture numérique repose sur des textes fondateurs, dont ceux qui traitent d’intelligence artificielle (Turing, Von Newman, etc.).]

Il ne faut pas croire tout ce qu’on lit sur le net, mais ce n’est pas parce que c’est sur le net que c’est faux. Il importe de comprendre que s’il est difficile de se prononcer sur ce qu’il en est de la réalité en soi, comme le disait Kant à propos du numen, on doit pouvoir considérer ce qui nous est accessible par les sens sous un jour « scientifique » du moment où nous disposons de documents pour en témoigner. Or ces documents peuvent être de différentes natures, exister sur divers supports, mais il importe qu’ils soient des enregistrements, qu’ils portent témoignage (…)

[Ce point relatif à la théorie de la documentalité devrait être retravaillé plus finement]

(…) cela nous ramène encore une fois à la portée limitée, en apparence, de notre hypothèse. Mais si, au total, le fait d’affirmer que la culture numérique est caractérisée par sa dimension « créative-critique », comme si cela était épouvantablement nouveau, risquait fort de nous plonger dans la déception, en même temps cela n’était pas complètement gratuit. Et c’est tout de même pertinent. Car il y a peut-être un degré de créativité et de critique qui est plus élevé que normalement sur le web. Et le fait que ça soit les deux qui se déploient dans une tension difficile à surmonter, cela marque aussi une propension de la culture numérique à viser un équilibre tout en ne se soustrayant pas aux difficultés.