Relation modifiée au langage

Relation modifiée au langage pour véhiculer des valeurs personnelles dont on espère qu’elles aient une portée universelle sans trop y compter

[Renvoie à la propriété d’être une culture du partage et de l’interdétermination, dont les conditions sont une économie de l’amitié et une revalorisation de l’intersubjectivité, ce qui – ensemble – demande une bonne part de persévérance (à être dans le lien, à cultiver des relations)]

{À relier à « Le souci d’universalité et la conscience de l’irréductible singularité liée à notre situation}

Pour avoir entendu Mahigan Lepage réciter un de ses écrits relatant des voyages « en pouce », lors d’une soirée organisée par Laure Morali et mettant à l’honneur la poésie autochtone, je peux dire qu’il utilise un ton « lancinant ». Cela avait peut-être trait au sujet qui était articulé autour de la marque de papier à rouler Zig-zag. Ce qui m’avait frappé, outre ces allers-retours qui donnent l’impression de louvoyer entre des avancées et des « reculs » (sous la forme de souvenirs évoqués), c’était cette impression d’une construction de la narration sous la forme de boucles enroulées, comme quoi on suit le trajet d’un fil à coudre, avec un retour sur le point que l’on vient de quitter à chaque pas. C’est la répétition qui constituer le marqueur de relation fondamental. Exit les conjonction de subordination, les conjonction de coordination. Le même mot pouvait ouvrir et fermer une « phrase » en plus de revenir plus d’une fois dans l’entre-deux. Dans Vers l’Ouest, cette dimension incantatoire du langage qui s’appuie sur lui-même pour mieux poursuivre sur sa lancée, s’exprime par la poussée continuellement reprise vers l’Ouest. Si on reprend le vocabulaire de Barthes, dans « Introduction à l’analyse structurale du récit », cela veut dire que les catalyses en viennent à jouer le rôle de fonctions, et que le contenu des fonctions ressemble à celui qu’on retrouve habituellement dans les catalyses, soit le rappel d’évènements antérieur ou des réflexions qui comblent des vides entre deux « actions ». Par exemple, le fait de bouger est un des actes principal de cette aventure. Or il n’est pas nécessaire de gaspiller beaucoup de « salive » pour dire qu’on a été pris « en stop » : « Je n’ai pas at­tendu long­temps au bord de la route heu­reu­se­ment, très vite un ca­mion re­morque s’est ar­rêté. » (p. 70). En somme, on pourrait dire que les digressions prennent le pas… sur les éléments centraux de l’évolution de l’intrigue (ou de la quête). Un des signes de ce brouillage de la frontière entre le flux de la vie intérieure et le flot des gestes posés ou des événements qui surviennent, est l’absence de points entre les faits survenus et les pensées du narrateur-acteur qui visent à expliquer certaines de ses réactions par exemple. À une occasion, la péripétie consiste à être « figé par la peur ». Mais là s’arrête la description. La phrase suivante dit : « Finalement je n’étais plus sûr qu’il y avait des pas, ni même qu’il y avait eu des pas, et je me suis endormi, adolescent on s’endort si facilement. » (p. 71-72). Le mot « adolescent » étant un terme décrivant un état d’être (forgé sur le modèle d’un adjectif comme « incandescent »), il était logique de penser que son sens était de préciser l’allure du dormeur évoqué par le mot « endormi ». Mais non, c’est en fait le sujet (le mot est généralement utilisé comme un substantif, il est vrai) initiant une pensée de portée générale dont il n’est pas clair si elle fut formée au moment de vivre le sentiment d’incertitude ou si elle est le fruit d’une rationalisation avec le recul. Donc le temps de la médiation (de l’écriture) en vient à pénétrer le temps de l’histoire (de la description) – pour reprendre les principes d’analyse de Paul Ricoeur – et c’est sur le mode de la pensée exprimée à voix haute que cette réflexion nous est communiquée (par un texte numérique, faut-il le rappeler). Mais cela n’est qu’un intermède. On retombe vite sur nos pattes, et on ne « s’enfarge pas dans les fleurs du tapis » : « Je suis monté et d’un coup j’ai rejoint Calgary ». (p. 73). Mais il ne faut pas se leurrer. Plusieurs observations nous sont narrées pour donner à voir ce qu’a pu être « de l’intérieur » ce bout de chemin. Le « d’un coup » réfère ici au fait que le trajet ne fut pas morcelé (pour ce segment), et non à la rapidité avec laquelle il se serait effectué. Et il ne faut pas croire non plus qu’il se soit arrêté à Calgary. « Calgary était une rocade ». On retrouve cet usage de la fonction de métaphorisation du langage qui renvoie « tout droit » à l’inspiration phénoménologique de l’écriture de Mahigan Lepage, qui trouvera une manifestation plus « explicite » dans La Science des lichens. C’est à dire qu’on dit que la chose est ce qu’elle nous semble être (si on porte véritablement attention à la manière dont on la perçoit, dont elle nous apparaît effectivement). Ainsi l’usage du verbe être se trouve lui-même déplacé. Il y a « métaphorisation », ce qui peut paraître un abus de langage (tant la pratique que le barbarisme employé pour la souligner ).

[À mettre en rapport avec 3.4.1 L’opacité partielle du partage (extimité)]

[Le partage comme signe d’ouverture qui n’est pas nécessairement franc]

À l’heure où l’on exige de toutes les « personnes morales » de plus en plus de transparence tout en craignant toujours davantage les conséquences d’une diffusion trop libérale de nos données personnelles, il est pertinent de porter attention à la façon dont les « actes de générosité » charpentent l’écriture des auteurs numériques, tout en ne constituant pas des garanties de détermination du sens de ces actes. Quant Mahigan Lepage nous indique comment il se sent à l’intérieur, on a le sentiment qu’on touche à l’essentiel de ce qu’il vit à travers ses récits. Il le montre en nous décrivant ses comportements et en y associant les pensées qui lui traversent l’esprit à ce moment-là ou par la suite, pour nous faire comprendre comment il avait pu se sentir. Parfois, il n’a qu’à restituer, aussi fidèlement qu’il le peut, les propos qu’il a tenus à autrui pour lui faire comprendre son émotion. Ainsi, le faut qu’en tant que Canadien-français ayant un prénom juïf et un autre sorti d’un conte amérindien, il lui ait été difficile d’obtenir que le « monnayeur » lui change ses chèques (quant il a travaillé à Banff, d’après ce qu’il raconte dans Vers l’Ouest). Or, quant il nous expose tout simplement ses propos, cela est approximatif. « Et une fois je me suis mis en colère contre le gros monnayeur, je me suis mis à l’insulter à la mode de chez nous, du genre Mon gros tabarnac. » (p. 86).

Dans l’expérience d’écouter Mahigan Lepage raconter ses aventures, ce qui est marquant c’est donc cette impression que l’auteur cherche à nous communiquer d’abord cette sensation d’avancer par sauts de puces, cette attitude sautillante, cette légèreté de la sauterelle, qui travers l’été par à-coups, mais qui retombe toujours sur ses pattes. Il a dans la voix parfois poussée dans le registre des aigus de manière un peu forcée, quelque chose comme la mise en évidence d’une tension liée au caractère artificiel de l’écriture et de nos vies, soit la mise au jour de la technicité du langage et de l’art du conte lui-même. C’est évidemment aussi le sentiment d’être continuellement haletant, à bout se souffle, que cette exacerbation des sons élevés vise à communiquer. Autrement dit, on est dans la course continuelle pour trouver un sens, dans un contexte où le sens est reconnu manquer à l’appel. C’est un chantonnement qui est comme un plainte. Une dénonciation sur le ton de l’humour de l’ineptie de notre condition. Et en même temps c’est l’assomption de l’éphémérité de nos existences passagères. Alors aussi bien les occuper à voyager, non? Si l’écriture retient quelque chose de cette question lancée, c’est une sorte de rythme syncopé comme j’ai déjà essayé de le faire ressortir. Mais ce inscrit dans une sorte de déballage continuel des faits sur un ton à la fois détaché et proche de ce qui est raconté.

5.4.1 Opération transtextuelle, et hypermédiatique qui articule différemment la relation des individus et des collectivités au temps et à l’espace et transforme donc l’identité

5.4.2 Et qui constitue aussi une « provocation à penser et remise en question des idées reçues »

5.4.3 Et qui représente également un mélange typiquement numérique d’audace et de conformisme

a) Malgré une conscience capable de distanciation, une adhésion de fait aux normes en place (diversement)
b) Refus d’adopter une perspective radicale, mais goût pour la provocation
c) Mise en scène de situations de décentrement, inconfort, micro-crises (susciter l’angoisse)
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