Archives pour la catégorie Démarches

d) Décontextualisation due en partie aux contraintes de l’édition (laisse songeur)

Caractère incomplet des descriptions, allusions, ellipses, incohérences, changements de registre (tout pour nous déstabiliser?)

« Une voiture m’a pris en stop et m’entraîne vers Ottawa. On pense peut-être aux villages qui jalonnent de (sic) l’autre côté de la rivière Outaouais, Facett, Montebello, Papineauville, Plaisance, Thurso, Masson. De ce côté-ci de la rivière je ne connais pas le nom des lieux. Il y a Comberland je crois. Pour moi ce côté ci de la rivière Outaouais n’est que route et panneaux » (p. 36-37). On constate que les noms des villages évoqués sont ceux que l’on peut retrouver sur une carte. Ce serait la face abstraite du voyage. Le visage phénoménologique de la route ce sont l’asphalte et les panneaux. La matière et les signes. Mais cette décontextualisation n’est encore que partielle. Il faudra voir quand les souvenirs prendront le relais du présent comme on sera largué. « Je ne traverserai pas la rivière. J’ai traversé et retraversé déjà la rivière il y a quelques semaines. J’étais revenu bredouille de l’Ontario et j’avais fait escale chez mon père dans l’espoir de me refaire. » Nous voilà partis vers une nouvelle aventure. « J’avais fait les foins une bonne partie de l’été, j’étais parti en Ontario avec un copain, je n’avais pas trouvé de boulot dans les champs de pêches comme j’espérais, alors j’étais revenu demander du boulot à mon père. De toute façon je rentrais au Québec et à peine si c’était un crochet sur le chemin du Bas-Saint-Laurent. » (p. 36) On retrouve ici l’allusion à l’endroit où son chemin et celui de son ami se sont séparés. C’est donc sur le modèle d’un faufilage que se construit ce texte avec le retour constant en arrière qui sert à faire le point. Mais en même temps cette répétition qui donne le ton, ces reprises du propos qui procurent rythme et effet de scansion – d’incantation presque – à la narration, ils ne sont pas sans nous plonger dans une certaine perplexité. On en vient à se demander ici, par exemple, si deux fois il a tenté avec ce même copain d’aller Vers l’Ouest, ou s’il a tenté une fois avec un puis une autre fois avec un autre. Car il en parle à deux moments distincts. Et quand il répète qu’il n’avait pas trouvé du boulot (après avoir dit qu’il était rentré bredouille), ne fait-il que reformuler le même fait, ou est-ce que ce sont deux faits différents? « Se refaire » est-ce que c’est se renflouer ou est ce que l’objet de la quête n’est pas autre que de se procurer un travail rémunéré? Toujours est-il que nous voilà déviés vers l’histoire du retour de Mahigan et son ami la fois où ils avaient essayé sans succès quelques semaines auparavant de se trouver du travail en Ontario. Et il s’en passe des choses, sans paragraphe ni strophe pour nous aider à nous repérer, avant que l’on ne retombe sur nos pattes. « On commençait à en avoir assez de manger des de la soupe et des beignes. On a décidé de rentrer chez nous » (p. 58). Premier indice de ce que cette mise en abîme (ce récit de voyage vers l’ouest avorté, intégré dans le récit du voyage vers l’Ouest mieux réussi) touche à sa fin. On a déjà passé la moitié du livrel. Après nous avoir raconté vite fait le retour, avoir rappelé l’épisode du vieil homme qui lui avait mis la main sur la cuisse en route vers Oka, il se livre à des considérations générales et nous indique qu’il se revoit, qu’il se voit, sur le bord de la route, seul, à essayer sans succès d’obtenir un « lift » en faisant du pouce.

On serait bien en peine de dire si il parle de son retour vers le Québec ou de son nouveau départ vers l’Ouest. Quoi que comme il est revenu de sa première tentative avec son copain, il doit être déjà de retour en sol ontarien pour le deuxième essai. « Je repartirais, et cette fois je ne rebrousserais pas chemin de sitôt. » (p. 59) vient-il juste de dire. Il faut donc en conclure que c’était une résolution ferme. Ce conditionnel était un futur. Était-ce un signe que nous entrions dans la fiction? Pourtant il n’a pas inventé ce voyage. Mais beaucoup de considérations générales forment une toile de fond qui nous indique l’importance du poids de la solitude du sentiment que les villes représentent un piège. « C’est la ville qui m’avait perdu. L’asphalte déborde de la route à la ville et nous perd. On prend la ville pour la route, comme une escale sur la route, mais ce n’est pas du tout cela » (p. 59).

Une fois qu’il sera assez loin pour qu’il soit « impossible » de revenir, à Cochrane, il parlera de nouveau de la ville au présent de l’indicatif, sur le mode de la description. « C’était le soir, je marchais dans le noir, la ville était vide. J’ai traversé le passage à niveaux, j’ai marché au milieu d’une rue large et sans lampadaires » (p. 64).

À peine dix pages plus loin on se retrouve à Banff, dans un paysage-piège. Parmi des « proches », francophones, québécois. On écoute Oprah. On en apprend des choses. « Le gérant du bâtiment des employés était un Québécois. (…) C’est lui qui m’a ouvert une chambre au premier » (p. 77). Là commence, avec l’immobilisation, la déréliction, la stagnation. « J’ai dû rester au moins deux semaines dans ce staff accom. Le jour tandis que mes copains travaillaient, j’errais seul dans la ville, je cherchais du travail sans grand effort. Je traversais l’autoroute et je rejoignais la ville » (p. 78).

C’est là que survient l’autre saut, suite à une ascension d’un des sommets en bordure de Banff. Il fait le pont avec le parc du Bic. Il se revoit chez lui. Cette image du « chez soi ailleurs » le poursuivra jusque chez lui.

De cet hôtel isolé, il allait passer à un hôtel central, ayant trouvé un emploi. Mais en attendant il profite de ces jours de latence pour aller voir sa soeur en Colombie-Britanique. Il avait trop tardé à l’appeler. Il aurait pu avoir un emploi d’ébrancheur de canabis. Enfin il allait franchir les Rocheuses, aller dans le véritable « Ouest ». « Pour moi, l’Ouest, le vrai, le Grand Ouest, ç’avait toujours été la Colombie-Britanique. Sur les Plateaux où j’avais grandi on disait le B.-C., prononcer (sic) à l’anglaise, bi-ci. J’avais fini par comprendre que c’était les initiales de l’anglais British-Columbia. Des amis de mes parents venaient du B.-C., retournaient au B.-C., ma mère y avait cueilli des pommes. » (p. 81). Enfin il y était. Mais ce serait symbolique. De trop courte durée. « Puis je suis reparti, ma soeur m’a payé le billet de l’autocar retour. Je suis revenu à Banff. » (p. 83). Il regrette évidemment de ne pas avoir pu voir Vancouver et l’océan Pacifique. Mais rassurez-vous, il y est retourné depuis.

Encore là la déception est au rendez-vous. « Je n’ai presque rien connu de la ville de Banff » (p. 85). « L’ambiance n’était pas bonne, partout c’était du commerce » (Idem). « Et on parlait beaucoup de violence dans la nuit de Banff » (Idem).

Sa situation est précaire. Même s’il devient concierge de nuit, au premier retard, il se fait dénoncer et on le met à la porte. Il reviendra donc déçu à Rimouski. « Ça ne va pas de soi du tout. (…) Que cette ville enfin au bout de votre translation vous jetait aussi facilement qu’elle vous avait pris, et vous remplaçait aussi vite. » (p. 93).

En même temps, tout cela n’est pas si différent de ce que l’on retrouvait dans la littérature contemporaine. En quoi est-ce spécifiquement numérique?

Pour revenir au menu des facettes de ce point crucial de l’analyse des textes, qui porte sur le jeu avec la véridicité rendez-vous à l’article qui les regroupe et en offrira une présentation succincte.

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4.2.3 Prégnance des thèmes du voyage du motif de l’exploration des possibles, du trope de la transgression des limites, de la métaphorisation du réel.

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c) Aller retour entre les détails et les idées générales (histoire commentée, essai romancé)

Sorte de réflexion à haute voix, part d’improvisation perceptible, spontanéité travaillée, partage artistique du fruit de réflexions plus philosophiques

Ce qu’il ne faut pas perdre de vue est que le nomadisme ou la bohème qui serait en phase avec les poussées vers la déterritorialisation se manifeste aussi par l’adoption de thèmes qui sont portés plus favorablement par une pratique de la littérature qui relève de l’oralité ou des arts du conte. Mais ceux-ci comportent souvent une morale qui est parfois accessoire mais qui indique tout de même que la scène dépeinte est associée à une vision du monde.

[manque une transition]

Une des caractéristiques de ce que le sens commun appelle la vie réelle, est qu’on y est amené à alterner constamment entre une prise en considération directe de faits évidemment présents sous nos yeux, que l’on peut décrire tel qu’on les perçoit, et des réflexions plus générales, reposant sur des idées abstraites auxquelles on se réfère par le moyen de concepts qui nous servent de promontoirs pour observer notre situation avec un certain recul. Il n’est pas rare que ce soit la mémoire qui nous serve à prendre une certaine distance par rapport à ce que nous vivons dans l’instant présent. Dans les récits qui nous intéressent ici, on observe une tendance « générale » (c’est un peu un pléonasme), justement, à passer rapidement des petites phrases décrivant des évènements vécus à des propositions plus élaborées aménageant des digressions visant à commenter le fait décrit afin de le mettre en perspective ou d’assurer la transition vers une autre facette de l’histoire à raconter. Ce n’est pas toujours le cas. Souvent les ellipses sont plus évidentes. On saute presque tu coq à l’âne, comme nous venons de le montrer. Mais pour revenir à Mahigan, dans Vers l’Ouest d’abord, une fois qu’il est parvenu à Banff, le jeune homme cherche du travail et loge dans un staff accom. Il raconte sa routine qui s’est installé après deux semaines, son trajet du matin… pour nous préciser qu’il a dérogé à cette règle une seule fois :

« Une seule fois au lieu de traverser l’autoroute j’avais entrepris de grimper la montagne derrière l’hôtel. J’ai oublié le nom et l’altitude de la montagne. Je me souviens seulement de la vue bleutée des sommets éloignés et enneigés. Mais c’est aussi une image de rêve. Parce que peu de temps après mon retour de l’Ouest, alors que je dormais dans ma chambre du Bic, j’ai eu cette vision. » (p. 77-78).

L’intérêt de ce passage est qu’il montre à la fois la vision concrète et le fait qu’elle fut l’objet d’une idéalisation, ayant été marquante au point de revenir dans les rêves du voyageur par la suite. Mais sur le coup, cela pouvait aussi être une manière de penser au lieu d’où l’on vient et donc de se demander « qu’est-ce que je fais là? ». Ou alors de ne pas se le demander. « À Banff je trouvais assez de quoi refaire un paysage de fleuve et de montagne, un paysage qui me rassurait, presque. » (p. 79) Le parc du Bic est en effet un pic au bord du fleuve St-Laurent près de Rimouski, constitué en parc national. Mais c’est l’écriture qui viendra mettre à jour ces desseins inconscients. « C’est pourquoi peut-être je me suis agrippé à cette ville, pourquoi je n’ai pas tenté ma chance plus à l’Ouest » (Idem).

Cette « réalisation » que la « révolte » ne sera probablement pas complète, une fois qu’on se rapprochait du but, eh bien, elle constitue le pendant, en quelque sorte, d’une forme de désillusion que l’on voit poindre dès le début. Mais pour avoir abandonné des rêves, encore faut-il avoir déjà été « idéaliste ». C’est ce qui nous est révélé dans un passage où le commentaire sert à nous en apprendre davantage sur l’auteur, alors qu’il est amené davantage sous prétexte de ce qu’il y avait eu coïncidence entre les intérêts de son ami et les siens. D’ailleurs il y a un rapport entre le lieu où ils se sont trouvés tous les deux pour amorcer ce voyage vers l’Ouest qui avortera dès l’Ontario, plus tôt dans leur vie, soit La Pocatière, et le lieu où l’ami étudiera l’horticulture (ce qui marque leur séparation physique, même si Lepage a étudié dans ce domaine réellement). « Et cet ami il est resté à La Pocatière. Je veux dire il n’est pas resté à La Pocatière ce soir-là, mais il est parti étudier l’horticulture à La Pocatière après le secondaire et je l’ai perdu de vue » (p. 19). C’est là où ils étaient ensemble, là où leurs chemins se sont séparés, alors qu’ils empruntaient la même direction au niveau de leur formation (mais pas au même endroit, ni nécessairement en même temps). En fait c’est virtuellement qu’ils ont étudié dans le même domaine. Mais si l’auteur juge bon de l’évoquer c’est que ce désir avait été assez important pour être quasi-réel. « Et c’est drôle parce que moi aussi j’avais pensé étudier l’horticulture un moment. Et bien sûr c’était un peu parce qu’on aimait faire pousser de la marijuana, mais aussi parce que faire pousser des plantes c’est dans la tête comme une idée d’être heureux ». Vous voyez donc que ce n’est pas tant l’humour (c’est drôle) qui compte ici que le fait de faire confiance aux lecteurs pour qu’ils fassent la part des choses et qu’ils se rendent compte de ce qui est mis en coïncidence. La vocation aussi virtuelle soit-elle renvoyait à la soif de félicité. Le récit est l’occasion de mettre de l’avant des réflexions sur la vie. À commencer par l’ironie du sort qui a voulu que leurs routes se séparent à l’endroit où son ami se maintiendrait à l’écart de sa vie une fois qu’il aurait choisi la voie qu’il avait lui-même caressée en pensée.

Suite à cette réflexion on revient à des considérations plus géographiques sur la fonction de La Pocatière comme marqueur de la limite entre le Bas-Saint-Laurent et le Centre du Québec ainsi que de la Mauricie qu’on peut traverser sans voir Trois-Rivières ni Québec, jusqu’à la rive sud de Montréal.

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b) Ironie ou décrochage de la fiction

[Clins d’oeil, interpellations, humour, sautes d’humeur, retour en arrière, non-linéarité]

Le deuxième point à aborder concernant la tendance de la littérature numérique à jouer avec la vérité est la présence subliminale ou explicite, selon les cas, de l’ironie. Ce clignotement de l’humour « spirituel » indique que certains auteurs ont tendance à se moquer de cette supposée exigence d’authenticité, que le romantisme (avec Rousseau,  entre autres) a mis de l’avant avec force.

Mahigan Lepage, Vers l’Ouest

Mais alors, demanderez-vous, est-ce que toutes les questions concernant le rapport entre la représentation et le référent deviennent inutiles et caduques? En fait, il serait intéressant de se demander dans quelle mesure les auteurs numériques ne se montreraient pas plus habiles, en fin de compte, en perpétuant cette interrogation autour de la vérité des propos qui se trouvent dans leurs écrits, ne serait-ce que pour continuer de pouvoir se donner le loisir de se moquer de cette obsession de la véridicité. Ainsi, on pourrait dire que que le fait d’écrire sur soi donne une substantialité accrue aux propos de l’auteur et comme sa mémoire est la meilleure archive qu’il possède sur lui-même, il pourra bien mesurer jusqu’à quel point il peut distordre les faits tels qu’ils furent consignés sur Internet ou dans son ordinateur, sans pour autant faire une entorse si grave que cela à la vérité. Ainsi pourra-t-on retrouver des situations où ce qui nous paraît être faux car on n’en trouve aucune trace sur le web est plus véridique qu’un autre événement dont l’auteur avait sciemment (ou non) fait état sur son blogue alors que ce n’est pas arrivé « dans la réalité ». Mais dans certains cas, ce qui se produira est que la mise en évidence de cette recherche incessante de l’approbation des autres qui nous pousse à fournir des preuves de ce qu’on avance pourra faire l’objet d’une critique par l’ironie de l’auteur qui caricaturera cette peur de donner l’impression qu’on se permet de dire n’importe quoi pour se vanter, en s’attribuant des exploits par exemple, en faisant des phrases ronflantes ou emphatiques pour se vanter d’avoir fait des gestes somme toute banals, comme le fait de passer de la forêt ontarienne aux prairies du Manitoba. Un simple franchissement de frontière… et pourtant : « La route était si plane que la terre paraissait presque ronde ». C’est de l’humour dans le sens où il y a à la fois un cliché et un paradoxe. Une belle image poétique quoi. Et pourtant c’est assez véridique. Quand l’horizon est dégagé, on en aperçoit la courbe. Ou on croit l’apercevoir. Au lecteur de juger du degré d’ironie dans ce passage. On sait que les Européens ont une image très romantique de l’Ouest canadien. Le jeune Lepage ne pensait pas publier ces récit de voyage. C’est François Bon qui l’a sauvé des flammes. Mais l’intention littéraire n’en était pas absente pour autant. Voyez seulement l’image qui suit immédiatement : « Le ciel était si large qu’il rognait sur l’horizon » (p. 68) C’est excessif, c’est impossible. Et pourtant c’est cohérent avec cette idée que l’on voit, dans les prairies canadiennes, la courbure de l’horizon, tant elles sont plates. C’est probablement ce qui les rend si attrayantes… Mais ne me comprenez pas mal. Je tente simplement ici de faire sentir comment l’humour se mêle à l’émotion sincère. Il est subjugué le jeune explorateur rejouant la révolte de ses parents. Il est authentiquement émerveillé, pour lui c’est la première fois qu’il rencontre l’objet de son fantasme. On serait sous la charme à moins. Donc rien d’extraordinaire, mais on en rajoute, pour que le lecteur comprenne : « Dans les prairies on est sur la terre » (p. 69). Quoi de plus banal!? Mais quoi de plus « profond » aussi, en un (autre?) sens. « Nulle part ailleurs peut-être on peut éprouver ce sentiment fort de la terre comme planète, de la terre comme un disque sous une voûte. » (Idem). On voit ici le clin d’oeil à l’astronomie comme science qui « évolue ». Le mot planète renvoie étymologiquement au contraire d’une sphère… Et le sentiment est encore plus fort la nuit. « D’après ce qu’on voit on ne peut être que dans l’espace, sur une planète » (Idem). On comprend donc que la nature « apophantique » de la littérature trouve un de ses lieux en ce type de réalisations qui parsèment le voyage.

Des sautes d’humeur, on en retrouve chez les amies de Sarah-Maude Beauchesne, mais surtout chez Marge, ce qui ne remplace pas mais modifie le « sens de l’humour », par rapport à l’insinuation que comporte l’ironie. La spontanéité de ces explosions du « caractère » fait éclater, pour ainsi dire, l’humour au grand jour. C’est beaucoup moins le cas pour le Filles du Calvaire d’Annie Rioux, et la comédie cède le pas au drame psychologique (pour ne pas dire à la tragédie existentialiste) dans Isidoro d’Audrey Lemieux où l’on trouvera difficilement à rire de l’angoisse du personnage, si ce n’est en raison de l’incrédulité dans laquelle nous jettent les excès auxquels le personnage de l’écrivain tourmenté est poussé par son désir insatiable de sensations fortes. C’est peut-être dans le fait que les passages qui sont peut-être les plus fidèles à la réalité sont aussi les plus durs à croire que se glisse une occasion d’humour dans les textes au ton les plus « sérieux ». C’est ainsi que le rapport de la transgression des limites avec le déplacement des frontières du vrai et du faux apparaît plus clairement.

Voyons donc comment cela fonctionne dans le cas d’Audrey Lemieux.

Audrey Lemieux, Isidoro

Il y a un passage qui donne une place à l’ironie, dans un sens ambiguë qui se rapproche peut-être un peu de de l’ironie du sort, dans une anecdote (qui est en réalité un souvenir marquant) remémorée par Isidore, et où le rire (l’innocent et le diabolique) joue un rôle de premier plan (ce qui n’est pas le cas, en général de l’ironie – où on se garde bien de laisser paraître de manière aussi franche que l’on est en train de faire de l’humour). Ironie du sort, pas vraiment, car il s’agit encore d’enfants qui joue. Isidore fait tournouyer Georges autour de lui de manière à ce que ses pieds quittent le sol, puis il ralentit sa rotation et le fils de son professeur, avec qui il s’est lié d’amitié, s’abandonne au rire dans l’herbe qui accueille sa « chute ». Cependant, une fois, le manège a « tourné » autrement. C’est à dire que sous prétexte d’avoir les mains moittes, Isidore a lâché son ami (presque son frère) en plein vol et il est allé s’écraser sur un tronc (de chêne). Il affirme lui-même, que « c’était de sa faute ». Pourtant « Il ne se sou­vient que de son ef­fa­re­ment lors­qu’il avait vu le corps de Georges lui échap­per et aller finir sa course contre un chêne ».(p. 67) Ce qui nous permet, malgré tout, de parler de « prétexte », c’est que le narrateur (Isidore lui-même si on admet qu’il s’agit de son journal écrit à la troisième personne) avait éprouvé un immense désire d’éclater de rire. Il avait « cédé à l’impulsion » non pas en riant à gorge déployée, mais en laissant glisser les mains de son ami. « Il y avait eu ce désir obs­cur, cette envie ter­rible d’écla­ter de rire, avant de céder à l’im­pul­sion, avant d’ou­vrir les mains ».(idem)
Georges Dazet avait tout de même souri, même si Isidore était persuadé d’avoir entendu ses os craquer. Mais Georges avait cessé de sourire lorsqu’il avait aperçu du sang sur sa main, en provenance du sourcil qui avait fendu sous l’impact. Comme on s’en doute, la « blague » aurait pu virer au drame.
Cela est peut-être une forme d’ironie en soi. Mais l’ironie du sort, dont nous avons mentionné qu’elle était à souligner dans ce cas-ci, bien que ce ne soit pas clair, tient à ceci que cet évènement « malheureux », quasi-accidentel, comme si un moment de folie avait mené Isidore à commettre un acte inconsidéré qui aurait pu avoir de graves conséquences, avait en réalité déterminé sa vocation à écrire sur la cruauté qui est au coeur de l’homme. Du moins sur le désir de jouir en relation avec une violence qui serait dans la nature humaine, par-delà toute raison. [réf.]

Un autre incident survenu avec le même « demi-frère » est associé à cette volonté de faire taire l’autre lorsqu’il rit comme pour atténuer la portée de sa violence. Le dessein d’Isidore en se montrant plus violent encore, en paroles comme en actes, est de faire pénétrer le message dans le corps de l’autre que la violence en lui est quelque chose que le rire lui-même ne pourra arrêter. Le rire qui est pourtant la plus grande force pour désamorcer la haine et le cruauté, n’est-ce pas. Mais Isidore n’entend pas à rire. L’ironie est que c’est le rire qui semble déclencher  ses excès de violence, pour cette raison même, qu’il ne cadre pas dans son plan. Plan qui est paradoxalement, de faire s’écrouler tous les cadres. Ne voilà-t-il pas là une autre belle « ironie »?

Cependant, il n’y a là rien de « drôle ». Cette incapacité à supporter le rire d’autrui proviendrait d’une double circonstance. D’une part le fait qu’il ait été abusé sexuellement par l’être qu’il aimait le plus au monde, soit précisément le père de Georges, et encore un facteur traumatisant lié à l’école, où on cultive l’ironie comme une très haute vertu intellectuelle, le fait qu’il ait été l’objet de risées de la part de toute la classe. «Au lycée, on se moquait de lui. Il était incapable de monter aux arbres, incapable de se suspendre aux barres parallèles. On disait qu’il avait l’air d’une araignée aux longues pattes…» (p. 54).

Ces souvenirs douloureux lui reviennent alors que son attention avait été retenue par le Tenerife, volcan qui lui était apparu sous les traits d’un champignon d’abord, puis sous la forme hallucinatoire d’un requin aux dents pointues s’avançant vers lui, provoquant le réveil en sursaut de ses rêveries tournant autour des origines de sa réputation d’être sanguinaire.

Ces introspections surviennent dans une des entrées du journal dont le titre n’est pas uniquement constitué d’une date. À l’approche des Canaries, le mercredi 12 juin 1867… Or, ce qui est frappant dans le paragraphe d’introduction, c’est le contraste entre la majesté du Tenerife, qui semble symboliser les aspirations d’Isidore Ducasse, et l’île vers laquelle le navire se dirige pour faire escale. Gran Canaria est sûrement vaste par sa superficie mais elle ne supporte pas la comparaison avec le python volcanique, aux falaises abruptes qui séduisent tant Isidore, quant à la hauteur… à l’altitude. En ce sens « cette co­quille grise, grosse comme un œuf » (p. 48), aux yeux de celui qui se fera appeler Conte de Lautréamont, elle dont le tempérament d’esthète le pousse à considérer toute chose comme un spectacle, elle  « fait un four », c’est l’incarnation de la médiocrité. Autrement dit, l’ironie ici vient aussi du fait que le lecteur aura compris que pour le « vampire » (comme ses camarades de classe vinrent  à l’appeler), la « Grande Canarie » porte mal son nom… Ou si elle le porte bien, c’est dans la mesure on on peut en rire (« can » = pouvoir en anglais, rie =on aura compris que c’est un peu tiré par les cheveux…). Pourtant c’est la deuxième ile en importance de l’archipel, après Tenerife, et elle ressort par la diversité des populations qu’elle abrite. Mais l’Isidore de Lemieux recherche des sommets plus escarpés, un peu à l’image du Zarathoustra de Nietzsche. Peut-être qu’aujourd’hui Maldoror lui-même porterait un regard plus attendri sur cette ile sachant qu’elle risque d’être ensevelie sous les eaux si les changements climatiques fond en sorte que le niveau des océans s’élève démesurément. Mais c’est de la spéculation…

Il n’est pas interdit de spéculer lorsqu’on cherche à interpréter une oeuvre comme Isidoro, car le mystère de cette scène, par exemple, demeure entier. Pourquoi Georges n’avait pas été blessé davantage? « C’était impossible ».(p. 68) Et c’est une question qui oriente le destin d’Isidore. Une grâce dans le mal qui le fascine.

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4.6.5 Place importante de la culture orale

(renaissance de l’art de raconter) [le conte fait un retour à l’avant-plan]

Rappel des idées de Marshall McLuhan

Pour commencer nous rappellerons que nous sommes implicitement en dialogue avec Marshall McLuhan lorsque nous examinons l’impact des médias numériques sur notre société. Plusieurs voient encore aujourd’hui l’intellectuel torontois comme un penseur d’Internet avant la lettre. Or qu’a-t-il affirmé qui permet d’oser un tel rapprochement, alors qu’il discutait des médias électroniques certes, mais de ceux qui sont en voie d’être éclipsés par le web, les médias sociaux, les technologies mobiles et interactives (la radio, la télévision, le cinéma et le téléphone) ? Il avait indiqué que l’oralité prendrait sa revanche sur l’écrit et que l’on n’aurait plus besoin de passer par les médiations de l’écriture pour communiquer. On pourrait se voir et s’entendre à distance comme si nous étions en présence les uns des autres, ce qui ferait de nous des concitoyens d’un même village global. Cette prophétie, le web la réalise en partie. Mais ce qui a le plus fondamentalement changé est que nous n’avons jamais autant écrit. Mais c’est une écriture qui ne relève pas uniquement de nous. Nous sommes écrits davantage que nous écrivons. Malgré tout on peut dire que la parole aussi a cours plus que jamais. Mais accourt-elle nécessairement plus rapidement au moment où il serait le plus nécessaire qu’elle se fasse entendre? Quoi qu’il en soit, on peut dire que pour l’instant toutes les illusions rattachées aux possibilités d’Internet et des mobiles n’ont pas été perdues. On oeuvre à la mise en place des infrastructures et de la logistique qui permettront l’implantation des villes intelligentes. Et pour Vers l’Ouest, quel rôle y joue cet enthousiasme qui devait avoir la forme d’un pressentiment en 1997 ?

Voyons comment la spontanéité et l’ouverture s’y manifestent dans la présence de l’oralité.

Si on se rappelle le passage où M. L. relit le mot que sa mère lui a laissé la veille de son départ, on voit combien son rapport à l’écriture n’est pas si éloigné de la relation à la langue parlée. Des écrits plus théoriques nous le confirmerons, comme la fameuse série « Écrire, c’est courir sur un cri ». Mais comme ils furent écrits bien après l’expérience vécue relatée dans ces « chapitres » sauvés des eaux par François Bon, il se pourrait que le premier jet à tout le moins ait été davantage l’incarnation de leur principe que l’application des idées abstraites associées à cette conception de l’écriture comme alliée de la marche. Mais revenons à ce document qui témoigne pour l’affection de la mère à son fils.

« C’est daté du di­manche matin, sans plus. C’est adressé à mon pré­nom juif, le pré­nom que tou­jours j’as­so­cie­rai au ter­ri­toire du Bas-Saint-Laurent, au fleuve et à la cou­leur bleue. Ma mère dit qu’elle a pensé à quelques pe­tites choses du­rant la nuit. Elle me parle de tente et d’ar­gent, d’huile à mouche. Elle me dit que si ça ne marche pas j’au­rai tou­jours ma place ici. Tu as ta place ici tou­jours, elle écrit. Et elle signe Môm, comme ça. » (pp. 9-10)

« Ma mère dit », « Elle parle », « Elle me dit ». « Tu as ta place ici toujours, elle écrit ».

L’inscription de la trace de la parole maternelle permet d’en restituer la présence à différence de temps, à distance d’années même.

La route et son mélange qu’est la ville, sont des personnages, dont l’entremêlement même est probablement le propos principal du récit. Or leur rixe, leur joute de courbes découlant des couleurs qui les tracent est une conversation continuelle. Rien de moins évident que de désintriquer les mailles de leurs filets de voix. « Cou­ler la ville dans l’as­phalte c’est de­man­der seule­ment com­ment on y entre et com­ment on en sort, com­ment on s’en dé­bar­rasse. » (p. 30). L’auteur est en dialogue avec ses personnages. Il doit négocier avec eux ce qu’il pourra dire tout de suite et ce qu’il lui faudra taire. C’est un rappel de l’art du conteur qui doit jauger son public, se jauger lui-même comme premier public. « Il n’est pas temps en­core de cou­ler le béton de l’in­té­rieur de la ville. » (p. 29). La qualité de la narration vient du rythme qu’instaure le fait de raconter, comme une histoire dite avec énergie. C’est du rythme qui passe dans nos oreilles en premier lieu. Les descriptions aident. Mais c’est le fait d’inscrire ce qui a été perçu comme on le conterait pour des proches auprès du feu qui fait l’authenticité du récit. « On a erré dans Nia­gara toute la jour­née. La ville des­cend en pente vers sa chute. C’est quand même im­pres­sion­nant. C’est pris dans un nuage de cra­chin, ça ra­fraî­chit au vi­sage. » (p. 56).

Si on doute que ce qui nous a été raconté, qui se répète parfois, car on rompt souvent la linéarité du fil des évènements pour suivre des itinéraires périphériques, relève de la parole franche, on pourra entendre ce passage qui le réitère, en l’exposant comme souvent, de la part du narrateur, tel une évidence :

«  La suite je l’ai déjà dite. Je suis des­cendu quelque part entre Ot­tawa et Mont­réal. Mon co­pain a conti­nué, il a re­ga­gné Ri­mouski, il ne re­par­ti­rait pas. J’ai tra­versé la ri­vière Ou­taouais sur un ferry, j’ai de­mandé du tra­vail à mon père, le­quel m’a écon­duit, et je suis re­parti co­lère et je suis tombé sur un pé­dé­raste qui m’a tâté la cuisse dans la forêt d’Oka. J’étais ren­tré au pays et j’al­lais m’en mordre les doigts. Je re­par­ti­rais, et cette fois-là je ne re­brous­se­rais pas che­min de sitôt. » (pp. 57-58).

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4.6.4 Termes et tournures issus de l’époque numérique

(ou « issant » celle-ci…) [c’est à dire des manières de s’exprimer qui contribuent à forger ce que sera le langage numérique, en lui donnant sa forme particulière]

Qu’en est-il maintenant des termes issus directement de l’époque numérique ? Ils se font étrangement rares pour un livre paru en 2009. C’est que Vers l’Ouest est issu de la récupération de chapitres rejetés de Coulées, grâce au flair de François Bon, qui sont donc des souvenirs de voyage effectué entre 1995 et 2000. Comme il est né en 1980 et qu’il a réalisé ce périple suite à ses études secondaires, c’est donc environ en 1997 que l’on peut situer cette excursion. Or, à cette époque, le web n’avait que 3 ans, Netscape était le navigateur le plus populaire, les Mac étaient très lents et le portable n’existait pas. Il n’y avait pas de téléphones mobiles intelligents, ni de tablettes. Donc on ne rencontre pas les expressions wifi, Internet, ou d’autres comme « cellulaire » ou « SMS » car ces usages étaient encore relégués à la marge, voire réservés à l’élite. Pour téléphoner, il fallait aller dans une cabine téléphonique. On parle de photos, mais pas numérique, de répondeurs, mais sûrement avec enregistrement sur ruban magnétique. Les CD existaient mais la plupart des véhicules n’étaient pas équipés de lecteurs laser. Alors, le chauffeur « met des cassettes de musique country » (p. 69).

Cependant, les villes possédaient déjà de ces échangeurs, qui font qu’un entrelacs de routes constitue l’architecture intriquée de leurs abords. Et cela ressemble à l’indéchiffrabilité du code numérique pour les non-initiés. « On gra­vite dans les boucles qui conduisent au pont Jacques-Car­tier. En bor­dure s’im­posent des blocs ap­par­te­ments aux mille fe­nêtres. Au pied des blocs est le métro de Lon­gueuil relié à Mont­réal par un tun­nel sous le fleuve. On s’en­gage sur le pont, on va en­trer dans Mont­réal. » (p. 29).

On peut donc voir une analogie entre l’espace urbain et l’internet. La route est le réseau qui se déroule comme les communications filaires et satellitaires. Il faut passer par les circuits pour entrer dans l’ensemble des relations qui se maillent en ce noeud.

Il faut distinguer les villes qu’on approche le long de l’eau et dont on voit le profil s’élever à l’horizon, comme Montréal, Campbleton et New York, des villes qu’on aborde par le train qui nous fait entrer à couvert et éventuellement directement dans le métro avant d’en ressortir, comme on soulève une trappe. C’est l’analogie qu’il propose pour Paris. Et il parle d’une ouverture de bas en haut, ce qui pourrait être rapproché du principe du bottom up, dont la culture geek se ferait la défendressse. « On ou­vrira fi­na­le­ment la ville de bas en haut comme on lève une trappe. On se trou­vera dans une gare, on se dé­pla­cera sur des tapis rou­lants, on pren­dra le métro, on re­mon­tera à la sur­face. Et là et seule­ment là on se dira Je suis à Paris. » (p. 28).

ll prend un bon moment pour nous exposer ses analyses des différences entre les approches américaines et française, finissant par remarquer que pour New York, l’approche est hybride.

Sinon l’analogie avec la culture numérique dans Vers l’Ouest au niveau de l’histoire vient de ce que ce voyage prend la forme d’une sorte d’errance, proche de la navigation sur le web. Mais sur le plan du langage, la relation entre le monde numérique et l’écriture apparaît dans la prépondérance de l’imagination sur la réalité, soit dans une certaine métaphorisation du réel, inspirée d’observations bien fondées. Ainsi le sentiment que des séparations dans un Tim Horton vous font sentir comme dans un aquarium. (p. 63). « J’avais beaucoup d’heures à tuer. J’ai passé la majeure partie de la nuit à fumer des cigarettes et à parler avec des habitants de l’aquarium » (Idem). L’image est « prise au sérieux » par son créateur. Il s’y installe comme dans un univers inventé. Et le langage a se pouvoir de transfigurer l’expérience. « Dans l’aquarium on me parlait de forêt et de parc, de rivière, on me parlait français et anglais, on m’indiquait des territoires indiscernables. » (p. 64). On retrouve donc ici le thème de la déterritorialisation, et on se rend compte que le web peut aussi être vu comme un univers sous-marin dans lequel on s’immerge. Le sens de l’humour manifesté ici indique un peu l’esprit pince sans rire de l’auteur. Il ne se prend pas réellement au sérieux. Mais il expérimente vraiment avec sa perception.

4.6.5 Place importante de la culture orale (l’art de raconter)

Rappel des idées de Marshall McLuhan

Pour commencer nous rappellerons que nous sommes implicitement en dialogue avec Marshall McLuhan lorsque nous examinons l’impact des médias numériques sur notre société. Plusieurs voient encore aujourd’hui l’intellectuel torontois comme un penseur d’Internet avant la lettre. Or qu’a-t-il affirmé qui permet d’oser un tel rapprochement, alors qu’il discutait des médias électroniques certes, mais de ceux qui sont en voie d’être éclipsés par le web, les médias sociaux, les technologies mobiles et interactives (la radio, la télévision, le cinéma et le téléphone) ? Il avait indiqué que l’oralité prendrait sa revanche sur l’écrit et que l’on n’aurait plus besoin de passer par les médiations de l’écriture pour communiquer. On pourrait se voir et s’entendre à distance comme si nous étions en présence les uns des autres, ce qui ferait de nous des concitoyens d’un même village global. Cette prophétie, le web la réalise en partie. Mais ce qui a le plus fondamentalement changé est que nous n’avons jamais autant écrit. Mais c’est une écriture qui ne relève pas uniquement de nous. Nous sommes écrits davantage que nous écrivons. Malgré tout on peut dire que la parole aussi a cours plus que jamais. Mais accourt-elle nécessairement plus rapidement au moment où il serait le plus nécessaire qu’elle se fasse entendre? Quoi qu’il en soit, on peut dire que pour l’instant toutes les illusions rattachées aux possibilités d’Internet et des mobiles n’ont pas été perdues. On oeuvre à la mise en place des infrastructures et de la logistique qui permettront l’implantation des villes intelligentes. Et pour Vers l’Ouest, quel rôle y joue cet enthousiasme qui devait avoir la forme d’un pressentiment en 1997 ?

Voyons comment la spontanéité et l’ouverture s’y manifestent dans la présence de l’oralité.

Si on se rappelle le passage où M. L. relit le mot que sa mère lui a laissé la veille de son départ, on voit combien son rapport à l’écriture n’est pas si éloigné de la relation à la langue parlée. Des écrits plus théoriques nous le confirmerons, comme la fameuse série « Écrire, c’est courir sur un cri ». Mais comme ils furent écrits bien après l’expérience vécue relatée dans ces « chapitres » sauvés des eaux par François Bon, il se pourrait que le premier jet à tout le moins ait été davantage l’incarnation de leur principe que l’application des idées abstraites associées à cette conception de l’écriture comme alliée de la marche. Mais revenons à ce document qui témoigne pour l’affection de la mère à son fils.

« C’est daté du di­manche matin, sans plus. C’est adressé à mon pré­nom juif, le pré­nom que tou­jours j’as­so­cie­rai au ter­ri­toire du Bas-Saint-Laurent, au fleuve et à la cou­leur bleue. Ma mère dit qu’elle a pensé à quelques pe­tites choses du­rant la nuit. Elle me parle de tente et d’ar­gent, d’huile à mouche. Elle me dit que si ça ne marche pas j’au­rai tou­jours ma place ici. Tu as ta place ici tou­jours, elle écrit. Et elle signe Môm, comme ça. » (pp. 9-10)

« Ma mère dit », « Elle parle », « Elle me dit ». « Tu as ta place ici toujours, elle écrit ».

L’inscription de la trace de la parole maternelle permet d’en restituer la présence à différence de temps, à distance d’années même.

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