Archives de l’auteur : Homegnolia

A propos Homegnolia

Homegnolia est la contraction (mot-valise) de Homélio Magnolia, nom de plume que je me suis forgé en 2007 au cas où je deviendrais écrivain... homegnolia est devenu mon identifiant sur Twitter. Je suis étudiant en littérature à la maîtrise (Université de Montréal). Mon mémoire porte sur la littérature numérique québécoise en rapport avec la culture numérique qui s'y exprime. J'aborde cette question du point de vue des humanités numériques, sous les angles philosophique, politique et socio-économique. Je suis aussi impliqué auprès de l'association Sens Public en tant qu'édimestre du site du séminaire "Écritures numériques et éditorialisation" depuis le cycle 2013-2014 (#edito13). Co-fondateur, secrétaire et webmestre d'Artial : art et social (art autochtone actuel).

5.2.3 Le transitionisme (la transposition du progressisme)

ou la terre-j’y-vais-rsation (retour du doute et québécitude)
[Premier jet (stimulé par la lecture d’un article, ‟ L’Écosse et le principe de précaution: avantage aux forces du Non ” de Simon Couillard, professeur de philosophie et doctorant en études québécoises, où il montre que la transposition du principe de précaution est en train de rendre les sociétés impuissantes à oser quelque transformation en profondeur des structures établies que ce soit)]
{Le texte qui suit devra être grandement raffiné et intégré à la structure qui suit, laquelle s’en verra forcément modifiée}
Le pont entre les deux attitudes en apparence contradictoire, c’est probablement quelque chose qui relève de l’affect (non sans rapport avec la quête de soi et la perspective existentialiste que l’on a cru déceler dans ces récits du décentrement, à la fois géo-politique et spirituel) ce qui pourrait avoir un intérêt spécifiquement littéraire (ne serait-ce que par ce que cette posture indécise maintient le lecteur en haleine, produisant une sensation de ‟ trépidation-retenue ”). Or, nous pouvons imaginer que des traits de la québécitude – qui sont probablement présents dans ces textes qui ne sont pas sans attaches (malgré la volonté de liberté qu’ils expriment), sont assez représentifs d’une disposition plus générale de l’humanité encore imprégnée de l’ère du vide que tentait de nous faire voir Gilles Lipovestsky. Face au vide, soit on opte pour un pari pascalien, soit on ne se sent pas la force de lancer à la face du cosmos intersidéral un ‟ oui ” affirmatif, et on se tait dans un silence contrit. Nos auteurs, pourrions-nous dire sont du côté de l’attitude intermédiaire, celle qui ose un timide peut-être, que trahit ici le fait qu’ils publient en ligne mais sans embrasser l’ensemble des possibilités du medium, ni même en explorer une en particulier qui pourrait les amener à entrer véritablement dans l’ère du numérique. Peut-être ont-ils peur que celle-ci représente un abandon des valeurs humanistes et une adhésion à l’idéologie post-humaniste. Leur prudence relève-t-elle de la prévention libérale, de la solidarité des ères du travail, ou du principe de précaution au sens où l’entend François Ewald? Celui-ci expliquerait que l’Écosse soit plus portée à se dire non, comme l’a déjà fait le Québec deux fois, car on demande une double garantie aux initiatives qui pourraient bouleverser l’ordre établi. Cela conduit à une sorte d’inertie, liée à l’étouffement de l’innovation.cf. ‟ L’Écosse et le principe de précautioon ; avantage aux forces du Non ” Le Devoir, 13 et 14 septembre 2014, article de Simon Couillard. « Ewald soulignait ainsi le caractère ‛contre-révolutionnaire ” du principe de précaution, commme ‟ il a prétention à limiter l’innovation dans un cadre de progrès sans rupture ”. »
Ceci permet de comprendre les implications politiques d’une telle disposition à la « modération » modulée en fonction de la valse hésitation du désir avec les appréhensions.
On comprend que l’espace qui se crée en louvoyant de la sorte ne peut présenter le caractère rationnel des cartes du monde quadrillées systématiquement.
C’est dans un tel univers dystopique que nous semblons nous acheminer, bon gré mal gré, selon les humeurs et la rumeur du moment.

L’alternance entre l’audace et la timidité…
La terre-j’y-vais-rsation (retour du doute et québécitude)

Le principe de précaution appliqué à la question nationale-égoïste

Le louvoiement constant entre volontarisme et servitude volontaire

«La solidarité nous avait presque rendus risquophiles; nous voilà redevenus risquophobes», écrit François Ewald

Voilà qui montre que selon la façon dont on « navigue » à travers ces ambitions et ces doutes, on dessinera une carte du monde qui sera plus ou moins mouvante ou « métastable ». On devra atteindre à une forme d’équilibre entre les deux postures pour que la culture numérique soit inclusive. Mais une telle « ouverture » ne masque-t-elle pas une forme de complaisance à l’égard du statu quo (et du « laisser-faire »)?
La « table » est mise en tous cas pour discuter des rapports entre politique et spatialisation dans ce nouvel environnement médiatique, avec comme point de départ la question des rapports entre stigmergie (une forme de systématicité organique des rapports entre action des individus et réaction du milieu) et architecture (dans une perspective où les contours des lieux sont de moins en moins aisés à définir, qu’il s’agisse de livres, de pays, ou d’organisations trans-étatiques, à commencer par l’institution littéraire…).

Cela sera bien entendu à mettre en rapport à nouveau avec le statut de l’auteur et la question de l’autorité, que nous avons commencé à aborder en découvrant comment les identités devenaient floues (remettant en question le contrat de lecture) et que nous avons continué de développer en rapport avec la problématique de la finitude et de l’inachèvement (la question du faillibilisme), mais sur laquelle nous reviendrons de manière plus spécifique maintenant, en lien avec l’examen de les enjeux politiques de la mobilisation des relations entre l’écriture et l’espace. Celle-ci se manifeste, notamment, la modification (porosité croissante) du cadre métadiégétique, le récit-cadre devant empiéter sur bien d’autres dimensions du réseau pour permettre l’osmose nécessaire à la contamination mutuelle du récit et du monde. Or on peut se demander si celle-ci (cette relation osmotique facilitée par la multiplication des échanges, qui les rend perméables l’un à l’autre) est une condition de leur « dialogue » (par la fabrication, presque le raboutage, d’une intersubjectivité) [à moins que le web sémantique nous conduise vers le totalitarisme de la transparence]?

 

Publicités

d) Décontextualisation due en partie aux contraintes de l’édition (laisse songeur)

Caractère incomplet des descriptions, allusions, ellipses, incohérences, changements de registre (tout pour nous déstabiliser?)

« Une voiture m’a pris en stop et m’entraîne vers Ottawa. On pense peut-être aux villages qui jalonnent de (sic) l’autre côté de la rivière Outaouais, Facett, Montebello, Papineauville, Plaisance, Thurso, Masson. De ce côté-ci de la rivière je ne connais pas le nom des lieux. Il y a Comberland je crois. Pour moi ce côté ci de la rivière Outaouais n’est que route et panneaux » (p. 36-37). On constate que les noms des villages évoqués sont ceux que l’on peut retrouver sur une carte. Ce serait la face abstraite du voyage. Le visage phénoménologique de la route ce sont l’asphalte et les panneaux. La matière et les signes. Mais cette décontextualisation n’est encore que partielle. Il faudra voir quand les souvenirs prendront le relais du présent comme on sera largué. « Je ne traverserai pas la rivière. J’ai traversé et retraversé déjà la rivière il y a quelques semaines. J’étais revenu bredouille de l’Ontario et j’avais fait escale chez mon père dans l’espoir de me refaire. » Nous voilà partis vers une nouvelle aventure. « J’avais fait les foins une bonne partie de l’été, j’étais parti en Ontario avec un copain, je n’avais pas trouvé de boulot dans les champs de pêches comme j’espérais, alors j’étais revenu demander du boulot à mon père. De toute façon je rentrais au Québec et à peine si c’était un crochet sur le chemin du Bas-Saint-Laurent. » (p. 36) On retrouve ici l’allusion à l’endroit où son chemin et celui de son ami se sont séparés. C’est donc sur le modèle d’un faufilage que se construit ce texte avec le retour constant en arrière qui sert à faire le point. Mais en même temps cette répétition qui donne le ton, ces reprises du propos qui procurent rythme et effet de scansion – d’incantation presque – à la narration, ils ne sont pas sans nous plonger dans une certaine perplexité. On en vient à se demander ici, par exemple, si deux fois il a tenté avec ce même copain d’aller Vers l’Ouest, ou s’il a tenté une fois avec un puis une autre fois avec un autre. Car il en parle à deux moments distincts. Et quand il répète qu’il n’avait pas trouvé du boulot (après avoir dit qu’il était rentré bredouille), ne fait-il que reformuler le même fait, ou est-ce que ce sont deux faits différents? « Se refaire » est-ce que c’est se renflouer ou est ce que l’objet de la quête n’est pas autre que de se procurer un travail rémunéré? Toujours est-il que nous voilà déviés vers l’histoire du retour de Mahigan et son ami la fois où ils avaient essayé sans succès quelques semaines auparavant de se trouver du travail en Ontario. Et il s’en passe des choses, sans paragraphe ni strophe pour nous aider à nous repérer, avant que l’on ne retombe sur nos pattes. « On commençait à en avoir assez de manger des de la soupe et des beignes. On a décidé de rentrer chez nous » (p. 58). Premier indice de ce que cette mise en abîme (ce récit de voyage vers l’ouest avorté, intégré dans le récit du voyage vers l’Ouest mieux réussi) touche à sa fin. On a déjà passé la moitié du livrel. Après nous avoir raconté vite fait le retour, avoir rappelé l’épisode du vieil homme qui lui avait mis la main sur la cuisse en route vers Oka, il se livre à des considérations générales et nous indique qu’il se revoit, qu’il se voit, sur le bord de la route, seul, à essayer sans succès d’obtenir un « lift » en faisant du pouce.

On serait bien en peine de dire si il parle de son retour vers le Québec ou de son nouveau départ vers l’Ouest. Quoi que comme il est revenu de sa première tentative avec son copain, il doit être déjà de retour en sol ontarien pour le deuxième essai. « Je repartirais, et cette fois je ne rebrousserais pas chemin de sitôt. » (p. 59) vient-il juste de dire. Il faut donc en conclure que c’était une résolution ferme. Ce conditionnel était un futur. Était-ce un signe que nous entrions dans la fiction? Pourtant il n’a pas inventé ce voyage. Mais beaucoup de considérations générales forment une toile de fond qui nous indique l’importance du poids de la solitude du sentiment que les villes représentent un piège. « C’est la ville qui m’avait perdu. L’asphalte déborde de la route à la ville et nous perd. On prend la ville pour la route, comme une escale sur la route, mais ce n’est pas du tout cela » (p. 59).

Une fois qu’il sera assez loin pour qu’il soit « impossible » de revenir, à Cochrane, il parlera de nouveau de la ville au présent de l’indicatif, sur le mode de la description. « C’était le soir, je marchais dans le noir, la ville était vide. J’ai traversé le passage à niveaux, j’ai marché au milieu d’une rue large et sans lampadaires » (p. 64).

À peine dix pages plus loin on se retrouve à Banff, dans un paysage-piège. Parmi des « proches », francophones, québécois. On écoute Oprah. On en apprend des choses. « Le gérant du bâtiment des employés était un Québécois. (…) C’est lui qui m’a ouvert une chambre au premier » (p. 77). Là commence, avec l’immobilisation, la déréliction, la stagnation. « J’ai dû rester au moins deux semaines dans ce staff accom. Le jour tandis que mes copains travaillaient, j’errais seul dans la ville, je cherchais du travail sans grand effort. Je traversais l’autoroute et je rejoignais la ville » (p. 78).

C’est là que survient l’autre saut, suite à une ascension d’un des sommets en bordure de Banff. Il fait le pont avec le parc du Bic. Il se revoit chez lui. Cette image du « chez soi ailleurs » le poursuivra jusque chez lui.

De cet hôtel isolé, il allait passer à un hôtel central, ayant trouvé un emploi. Mais en attendant il profite de ces jours de latence pour aller voir sa soeur en Colombie-Britanique. Il avait trop tardé à l’appeler. Il aurait pu avoir un emploi d’ébrancheur de canabis. Enfin il allait franchir les Rocheuses, aller dans le véritable « Ouest ». « Pour moi, l’Ouest, le vrai, le Grand Ouest, ç’avait toujours été la Colombie-Britanique. Sur les Plateaux où j’avais grandi on disait le B.-C., prononcer (sic) à l’anglaise, bi-ci. J’avais fini par comprendre que c’était les initiales de l’anglais British-Columbia. Des amis de mes parents venaient du B.-C., retournaient au B.-C., ma mère y avait cueilli des pommes. » (p. 81). Enfin il y était. Mais ce serait symbolique. De trop courte durée. « Puis je suis reparti, ma soeur m’a payé le billet de l’autocar retour. Je suis revenu à Banff. » (p. 83). Il regrette évidemment de ne pas avoir pu voir Vancouver et l’océan Pacifique. Mais rassurez-vous, il y est retourné depuis.

Encore là la déception est au rendez-vous. « Je n’ai presque rien connu de la ville de Banff » (p. 85). « L’ambiance n’était pas bonne, partout c’était du commerce » (Idem). « Et on parlait beaucoup de violence dans la nuit de Banff » (Idem).

Sa situation est précaire. Même s’il devient concierge de nuit, au premier retard, il se fait dénoncer et on le met à la porte. Il reviendra donc déçu à Rimouski. « Ça ne va pas de soi du tout. (…) Que cette ville enfin au bout de votre translation vous jetait aussi facilement qu’elle vous avait pris, et vous remplaçait aussi vite. » (p. 93).

En même temps, tout cela n’est pas si différent de ce que l’on retrouvait dans la littérature contemporaine. En quoi est-ce spécifiquement numérique?

Pour revenir au menu des facettes de ce point crucial de l’analyse des textes, qui porte sur le jeu avec la véridicité rendez-vous à l’article qui les regroupe et en offrira une présentation succincte.

Ou rendez-vous à l’introduction de la prochaine sous-section
4.2.3 Prégnance des thèmes du voyage du motif de l’exploration des possibles, du trope de la transgression des limites, de la métaphorisation du réel.

c) Aller retour entre les détails et les idées générales (histoire commentée, essai romancé)

Sorte de réflexion à haute voix, part d’improvisation perceptible, spontanéité travaillée, partage artistique du fruit de réflexions plus philosophiques

Ce qu’il ne faut pas perdre de vue est que le nomadisme ou la bohème qui serait en phase avec les poussées vers la déterritorialisation se manifeste aussi par l’adoption de thèmes qui sont portés plus favorablement par une pratique de la littérature qui relève de l’oralité ou des arts du conte. Mais ceux-ci comportent souvent une morale qui est parfois accessoire mais qui indique tout de même que la scène dépeinte est associée à une vision du monde.

[manque une transition]

Une des caractéristiques de ce que le sens commun appelle la vie réelle, est qu’on y est amené à alterner constamment entre une prise en considération directe de faits évidemment présents sous nos yeux, que l’on peut décrire tel qu’on les perçoit, et des réflexions plus générales, reposant sur des idées abstraites auxquelles on se réfère par le moyen de concepts qui nous servent de promontoirs pour observer notre situation avec un certain recul. Il n’est pas rare que ce soit la mémoire qui nous serve à prendre une certaine distance par rapport à ce que nous vivons dans l’instant présent. Dans les récits qui nous intéressent ici, on observe une tendance « générale » (c’est un peu un pléonasme), justement, à passer rapidement des petites phrases décrivant des évènements vécus à des propositions plus élaborées aménageant des digressions visant à commenter le fait décrit afin de le mettre en perspective ou d’assurer la transition vers une autre facette de l’histoire à raconter. Ce n’est pas toujours le cas. Souvent les ellipses sont plus évidentes. On saute presque tu coq à l’âne, comme nous venons de le montrer. Mais pour revenir à Mahigan, dans Vers l’Ouest d’abord, une fois qu’il est parvenu à Banff, le jeune homme cherche du travail et loge dans un staff accom. Il raconte sa routine qui s’est installé après deux semaines, son trajet du matin… pour nous préciser qu’il a dérogé à cette règle une seule fois :

« Une seule fois au lieu de traverser l’autoroute j’avais entrepris de grimper la montagne derrière l’hôtel. J’ai oublié le nom et l’altitude de la montagne. Je me souviens seulement de la vue bleutée des sommets éloignés et enneigés. Mais c’est aussi une image de rêve. Parce que peu de temps après mon retour de l’Ouest, alors que je dormais dans ma chambre du Bic, j’ai eu cette vision. » (p. 77-78).

L’intérêt de ce passage est qu’il montre à la fois la vision concrète et le fait qu’elle fut l’objet d’une idéalisation, ayant été marquante au point de revenir dans les rêves du voyageur par la suite. Mais sur le coup, cela pouvait aussi être une manière de penser au lieu d’où l’on vient et donc de se demander « qu’est-ce que je fais là? ». Ou alors de ne pas se le demander. « À Banff je trouvais assez de quoi refaire un paysage de fleuve et de montagne, un paysage qui me rassurait, presque. » (p. 79) Le parc du Bic est en effet un pic au bord du fleuve St-Laurent près de Rimouski, constitué en parc national. Mais c’est l’écriture qui viendra mettre à jour ces desseins inconscients. « C’est pourquoi peut-être je me suis agrippé à cette ville, pourquoi je n’ai pas tenté ma chance plus à l’Ouest » (Idem).

Cette « réalisation » que la « révolte » ne sera probablement pas complète, une fois qu’on se rapprochait du but, eh bien, elle constitue le pendant, en quelque sorte, d’une forme de désillusion que l’on voit poindre dès le début. Mais pour avoir abandonné des rêves, encore faut-il avoir déjà été « idéaliste ». C’est ce qui nous est révélé dans un passage où le commentaire sert à nous en apprendre davantage sur l’auteur, alors qu’il est amené davantage sous prétexte de ce qu’il y avait eu coïncidence entre les intérêts de son ami et les siens. D’ailleurs il y a un rapport entre le lieu où ils se sont trouvés tous les deux pour amorcer ce voyage vers l’Ouest qui avortera dès l’Ontario, plus tôt dans leur vie, soit La Pocatière, et le lieu où l’ami étudiera l’horticulture (ce qui marque leur séparation physique, même si Lepage a étudié dans ce domaine réellement). « Et cet ami il est resté à La Pocatière. Je veux dire il n’est pas resté à La Pocatière ce soir-là, mais il est parti étudier l’horticulture à La Pocatière après le secondaire et je l’ai perdu de vue » (p. 19). C’est là où ils étaient ensemble, là où leurs chemins se sont séparés, alors qu’ils empruntaient la même direction au niveau de leur formation (mais pas au même endroit, ni nécessairement en même temps). En fait c’est virtuellement qu’ils ont étudié dans le même domaine. Mais si l’auteur juge bon de l’évoquer c’est que ce désir avait été assez important pour être quasi-réel. « Et c’est drôle parce que moi aussi j’avais pensé étudier l’horticulture un moment. Et bien sûr c’était un peu parce qu’on aimait faire pousser de la marijuana, mais aussi parce que faire pousser des plantes c’est dans la tête comme une idée d’être heureux ». Vous voyez donc que ce n’est pas tant l’humour (c’est drôle) qui compte ici que le fait de faire confiance aux lecteurs pour qu’ils fassent la part des choses et qu’ils se rendent compte de ce qui est mis en coïncidence. La vocation aussi virtuelle soit-elle renvoyait à la soif de félicité. Le récit est l’occasion de mettre de l’avant des réflexions sur la vie. À commencer par l’ironie du sort qui a voulu que leurs routes se séparent à l’endroit où son ami se maintiendrait à l’écart de sa vie une fois qu’il aurait choisi la voie qu’il avait lui-même caressée en pensée.

Suite à cette réflexion on revient à des considérations plus géographiques sur la fonction de La Pocatière comme marqueur de la limite entre le Bas-Saint-Laurent et le Centre du Québec ainsi que de la Mauricie qu’on peut traverser sans voir Trois-Rivières ni Québec, jusqu’à la rive sud de Montréal.

Pour revenir au menu des facettes de ce point crucial de l’analyse des textes, qui porte sur le jeu avec la véridicité rendez-vous à l’article qui les regroupe et en offrira une présentation succincte.

Ou rendez-vous à l’introduction de la prochaine sous-section 4.2.3 Prégnance des thèmes du voyage, du motif de l’exploration des possibles, du trope de la transgression des limites, de la métaphorisation du réel

b) Ironie ou décrochage de la fiction

[Clins d’oeil, interpellations, humour, sautes d’humeur, retour en arrière, non-linéarité]

Le deuxième point à aborder concernant la tendance de la littérature numérique à jouer avec la vérité est la présence subliminale ou explicite, selon les cas, de l’ironie. Ce clignotement de l’humour « spirituel » indique que certains auteurs ont tendance à se moquer de cette supposée exigence d’authenticité, que le romantisme (avec Rousseau,  entre autres) a mis de l’avant avec force.

Mahigan Lepage, Vers l’Ouest

Mais alors, demanderez-vous, est-ce que toutes les questions concernant le rapport entre la représentation et le référent deviennent inutiles et caduques? En fait, il serait intéressant de se demander dans quelle mesure les auteurs numériques ne se montreraient pas plus habiles, en fin de compte, en perpétuant cette interrogation autour de la vérité des propos qui se trouvent dans leurs écrits, ne serait-ce que pour continuer de pouvoir se donner le loisir de se moquer de cette obsession de la véridicité. Ainsi, on pourrait dire que que le fait d’écrire sur soi donne une substantialité accrue aux propos de l’auteur et comme sa mémoire est la meilleure archive qu’il possède sur lui-même, il pourra bien mesurer jusqu’à quel point il peut distordre les faits tels qu’ils furent consignés sur Internet ou dans son ordinateur, sans pour autant faire une entorse si grave que cela à la vérité. Ainsi pourra-t-on retrouver des situations où ce qui nous paraît être faux car on n’en trouve aucune trace sur le web est plus véridique qu’un autre événement dont l’auteur avait sciemment (ou non) fait état sur son blogue alors que ce n’est pas arrivé « dans la réalité ». Mais dans certains cas, ce qui se produira est que la mise en évidence de cette recherche incessante de l’approbation des autres qui nous pousse à fournir des preuves de ce qu’on avance pourra faire l’objet d’une critique par l’ironie de l’auteur qui caricaturera cette peur de donner l’impression qu’on se permet de dire n’importe quoi pour se vanter, en s’attribuant des exploits par exemple, en faisant des phrases ronflantes ou emphatiques pour se vanter d’avoir fait des gestes somme toute banals, comme le fait de passer de la forêt ontarienne aux prairies du Manitoba. Un simple franchissement de frontière… et pourtant : « La route était si plane que la terre paraissait presque ronde ». C’est de l’humour dans le sens où il y a à la fois un cliché et un paradoxe. Une belle image poétique quoi. Et pourtant c’est assez véridique. Quand l’horizon est dégagé, on en aperçoit la courbe. Ou on croit l’apercevoir. Au lecteur de juger du degré d’ironie dans ce passage. On sait que les Européens ont une image très romantique de l’Ouest canadien. Le jeune Lepage ne pensait pas publier ces récit de voyage. C’est François Bon qui l’a sauvé des flammes. Mais l’intention littéraire n’en était pas absente pour autant. Voyez seulement l’image qui suit immédiatement : « Le ciel était si large qu’il rognait sur l’horizon » (p. 68) C’est excessif, c’est impossible. Et pourtant c’est cohérent avec cette idée que l’on voit, dans les prairies canadiennes, la courbure de l’horizon, tant elles sont plates. C’est probablement ce qui les rend si attrayantes… Mais ne me comprenez pas mal. Je tente simplement ici de faire sentir comment l’humour se mêle à l’émotion sincère. Il est subjugué le jeune explorateur rejouant la révolte de ses parents. Il est authentiquement émerveillé, pour lui c’est la première fois qu’il rencontre l’objet de son fantasme. On serait sous la charme à moins. Donc rien d’extraordinaire, mais on en rajoute, pour que le lecteur comprenne : « Dans les prairies on est sur la terre » (p. 69). Quoi de plus banal!? Mais quoi de plus « profond » aussi, en un (autre?) sens. « Nulle part ailleurs peut-être on peut éprouver ce sentiment fort de la terre comme planète, de la terre comme un disque sous une voûte. » (Idem). On voit ici le clin d’oeil à l’astronomie comme science qui « évolue ». Le mot planète renvoie étymologiquement au contraire d’une sphère… Et le sentiment est encore plus fort la nuit. « D’après ce qu’on voit on ne peut être que dans l’espace, sur une planète » (Idem). On comprend donc que la nature « apophantique » de la littérature trouve un de ses lieux en ce type de réalisations qui parsèment le voyage.

Des sautes d’humeur, on en retrouve chez les amies de Sarah-Maude Beauchesne, mais surtout chez Marge, ce qui ne remplace pas mais modifie le « sens de l’humour », par rapport à l’insinuation que comporte l’ironie. La spontanéité de ces explosions du « caractère » fait éclater, pour ainsi dire, l’humour au grand jour. C’est beaucoup moins le cas pour le Filles du Calvaire d’Annie Rioux, et la comédie cède le pas au drame psychologique (pour ne pas dire à la tragédie existentialiste) dans Isidoro d’Audrey Lemieux où l’on trouvera difficilement à rire de l’angoisse du personnage, si ce n’est en raison de l’incrédulité dans laquelle nous jettent les excès auxquels le personnage de l’écrivain tourmenté est poussé par son désir insatiable de sensations fortes. C’est peut-être dans le fait que les passages qui sont peut-être les plus fidèles à la réalité sont aussi les plus durs à croire que se glisse une occasion d’humour dans les textes au ton les plus « sérieux ». C’est ainsi que le rapport de la transgression des limites avec le déplacement des frontières du vrai et du faux apparaît plus clairement.

Voyons donc comment cela fonctionne dans le cas d’Audrey Lemieux.

Audrey Lemieux, Isidoro

Il y a un passage qui donne une place à l’ironie, dans un sens ambiguë qui se rapproche peut-être un peu de de l’ironie du sort, dans une anecdote (qui est en réalité un souvenir marquant) remémorée par Isidore, et où le rire (l’innocent et le diabolique) joue un rôle de premier plan (ce qui n’est pas le cas, en général de l’ironie – où on se garde bien de laisser paraître de manière aussi franche que l’on est en train de faire de l’humour). Ironie du sort, pas vraiment, car il s’agit encore d’enfants qui joue. Isidore fait tournouyer Georges autour de lui de manière à ce que ses pieds quittent le sol, puis il ralentit sa rotation et le fils de son professeur, avec qui il s’est lié d’amitié, s’abandonne au rire dans l’herbe qui accueille sa « chute ». Cependant, une fois, le manège a « tourné » autrement. C’est à dire que sous prétexte d’avoir les mains moittes, Isidore a lâché son ami (presque son frère) en plein vol et il est allé s’écraser sur un tronc (de chêne). Il affirme lui-même, que « c’était de sa faute ». Pourtant « Il ne se sou­vient que de son ef­fa­re­ment lors­qu’il avait vu le corps de Georges lui échap­per et aller finir sa course contre un chêne ».(p. 67) Ce qui nous permet, malgré tout, de parler de « prétexte », c’est que le narrateur (Isidore lui-même si on admet qu’il s’agit de son journal écrit à la troisième personne) avait éprouvé un immense désire d’éclater de rire. Il avait « cédé à l’impulsion » non pas en riant à gorge déployée, mais en laissant glisser les mains de son ami. « Il y avait eu ce désir obs­cur, cette envie ter­rible d’écla­ter de rire, avant de céder à l’im­pul­sion, avant d’ou­vrir les mains ».(idem)
Georges Dazet avait tout de même souri, même si Isidore était persuadé d’avoir entendu ses os craquer. Mais Georges avait cessé de sourire lorsqu’il avait aperçu du sang sur sa main, en provenance du sourcil qui avait fendu sous l’impact. Comme on s’en doute, la « blague » aurait pu virer au drame.
Cela est peut-être une forme d’ironie en soi. Mais l’ironie du sort, dont nous avons mentionné qu’elle était à souligner dans ce cas-ci, bien que ce ne soit pas clair, tient à ceci que cet évènement « malheureux », quasi-accidentel, comme si un moment de folie avait mené Isidore à commettre un acte inconsidéré qui aurait pu avoir de graves conséquences, avait en réalité déterminé sa vocation à écrire sur la cruauté qui est au coeur de l’homme. Du moins sur le désir de jouir en relation avec une violence qui serait dans la nature humaine, par-delà toute raison. [réf.]

Un autre incident survenu avec le même « demi-frère » est associé à cette volonté de faire taire l’autre lorsqu’il rit comme pour atténuer la portée de sa violence. Le dessein d’Isidore en se montrant plus violent encore, en paroles comme en actes, est de faire pénétrer le message dans le corps de l’autre que la violence en lui est quelque chose que le rire lui-même ne pourra arrêter. Le rire qui est pourtant la plus grande force pour désamorcer la haine et le cruauté, n’est-ce pas. Mais Isidore n’entend pas à rire. L’ironie est que c’est le rire qui semble déclencher  ses excès de violence, pour cette raison même, qu’il ne cadre pas dans son plan. Plan qui est paradoxalement, de faire s’écrouler tous les cadres. Ne voilà-t-il pas là une autre belle « ironie »?

Cependant, il n’y a là rien de « drôle ». Cette incapacité à supporter le rire d’autrui proviendrait d’une double circonstance. D’une part le fait qu’il ait été abusé sexuellement par l’être qu’il aimait le plus au monde, soit précisément le père de Georges, et encore un facteur traumatisant lié à l’école, où on cultive l’ironie comme une très haute vertu intellectuelle, le fait qu’il ait été l’objet de risées de la part de toute la classe. «Au lycée, on se moquait de lui. Il était incapable de monter aux arbres, incapable de se suspendre aux barres parallèles. On disait qu’il avait l’air d’une araignée aux longues pattes…» (p. 54).

Ces souvenirs douloureux lui reviennent alors que son attention avait été retenue par le Tenerife, volcan qui lui était apparu sous les traits d’un champignon d’abord, puis sous la forme hallucinatoire d’un requin aux dents pointues s’avançant vers lui, provoquant le réveil en sursaut de ses rêveries tournant autour des origines de sa réputation d’être sanguinaire.

Ces introspections surviennent dans une des entrées du journal dont le titre n’est pas uniquement constitué d’une date. À l’approche des Canaries, le mercredi 12 juin 1867… Or, ce qui est frappant dans le paragraphe d’introduction, c’est le contraste entre la majesté du Tenerife, qui semble symboliser les aspirations d’Isidore Ducasse, et l’île vers laquelle le navire se dirige pour faire escale. Gran Canaria est sûrement vaste par sa superficie mais elle ne supporte pas la comparaison avec le python volcanique, aux falaises abruptes qui séduisent tant Isidore, quant à la hauteur… à l’altitude. En ce sens « cette co­quille grise, grosse comme un œuf » (p. 48), aux yeux de celui qui se fera appeler Conte de Lautréamont, elle dont le tempérament d’esthète le pousse à considérer toute chose comme un spectacle, elle  « fait un four », c’est l’incarnation de la médiocrité. Autrement dit, l’ironie ici vient aussi du fait que le lecteur aura compris que pour le « vampire » (comme ses camarades de classe vinrent  à l’appeler), la « Grande Canarie » porte mal son nom… Ou si elle le porte bien, c’est dans la mesure on on peut en rire (« can » = pouvoir en anglais, rie =on aura compris que c’est un peu tiré par les cheveux…). Pourtant c’est la deuxième ile en importance de l’archipel, après Tenerife, et elle ressort par la diversité des populations qu’elle abrite. Mais l’Isidore de Lemieux recherche des sommets plus escarpés, un peu à l’image du Zarathoustra de Nietzsche. Peut-être qu’aujourd’hui Maldoror lui-même porterait un regard plus attendri sur cette ile sachant qu’elle risque d’être ensevelie sous les eaux si les changements climatiques fond en sorte que le niveau des océans s’élève démesurément. Mais c’est de la spéculation…

Il n’est pas interdit de spéculer lorsqu’on cherche à interpréter une oeuvre comme Isidoro, car le mystère de cette scène, par exemple, demeure entier. Pourquoi Georges n’avait pas été blessé davantage? « C’était impossible ».(p. 68) Et c’est une question qui oriente le destin d’Isidore. Une grâce dans le mal qui le fascine.

Pour revenir au menu des facettes de ce point crucial de l’analyse des textes, qui porte sur le jeu avec la véridicité rendez-vous à l’article qui les regroupe et en offrira une présentation succincte.

Ou rendez-vous à l’introduction de la prochaine sous-section 4.2.3 Prégnance des thèmes du voyage, du motif de l’exploration des possibles, du trope de la transgression des limites, de la métaphorisation du réel

 

Résumé du sujet de recherche

Pour enregistrer mon sujet, lorsque je l’ai déposé en avril 2014 au département des littératures de langue française de l’Université de Montréal, je l’ai résumé en ces termes :

La généralisation des usages associés aux technologies numériques modifie visiblement nos moeurs et nos mentalités. On peut dire, en ce sens, que la culture est, globalement, en voie de devenir “numérique”. Comment la littérature est-elle affectée par ces transformations? Existe-t-il une « littérature numérique » québécoise? Et, si oui, comment le rapport à la « culture numérique » s’y exprime-t-il?
Il existe plusieurs formes de littérature “hypermédiatique” (au sens général où les œuvres utilisent des fichiers informatiques comme support). La définition de la “littérature électronique” élaborée par l’Electronic Literature Organization (ELO) essaie de les rassembler (Hayles). Mais la question de savoir si l’œuvre considérée exprime bien la culture numérique n’est pas prise en compte… Pour ce mémoire, nous nous intéressons à littérature numérique, que nous proposons de définir comme la part de la littérature hypermédiatique qui accorde une plus grande importance à l’expression, par les textes, d’éléments de culture numérique qu’aux effets attribuables à la technique.
Nous avons identifié un corpus qui, selon nous, est susceptible de satisfaire à cette définition de la littérature numérique au sens culturel. Il s’agit de huit livrels (livres numériques au format ePub) rassemblés dans la collection « Décentrements », parus – en ligne uniquement (dans un premier temps) – de 2009 à 2012, chez Publie.net. Ils sont le fait de cinq auteurs québécois (cf. Corpus). À première vue, rien ne distingue ces œuvres d’autres textes littéraires imprimés. Elles peuvent aussi bien être lues sur papier. Cet échantillon de littérature québécoise contemporaine, distribuée en ligne mais ne faisant aucun usage particulier des possibilités du numérique, peut-il être considéré comme de la littérature numérique? Les œuvres de notre corpus sont peu commentées et la littérature critique à leur sujet est “virtuellement” inexistante. Pourtant, nous estimons qu’elles représentent une bonne illustration de ce que la littérature numérique québécoise peut être. Notre hypothèse est qu’elles expriment, à différents niveaux (thématique, formel et langagier), sur le plan littéraire, des propriétés  de la culture numérique qui se présentent sous différents aspects d’une œuvre à l’autre.
En premier lieu, une présentation historique de la culture numérique (Doueihi) et de ses liens avec la littérature (Bon) permettra de mettre en évidence la difficulté de déterminer ce qui l’emporte entre la rupture et la continuité, par rapport au contexte contemporain qu’elle contribue à transformer. Puis, avant de spécifier les principales propriétés de la culture numérique que nous aurons pu découvrir en étudiant les théories sur le sujet (Doueihi, Vitali-Rosati, Ferraris), nous préciserons notre approche méthodologique. Puisque l’objet central de ce mémoire est de nous doter d’une meilleure compréhension de la culture numérique à travers l’interprétation de textes littéraires, l’approche de l’herméneutique critique (Ricoeur) convient tout à fait. Le fait que la lecture joue un rôle central dans l’interprétation des textes des auteurs de littérature numérique justifie que nous sollicitions également la théorie de la réception littéraire (Dufays).
Au terme de cette recherche, nous devrions être parvenus à montrer comment des “éléments” de  culture numérique se manifestent, sous une forme littéraire, dans les œuvres de la collection « Décentrements », et, de ce fait, qu’une littérature numérique québécoise existe bien.

Le sujet déposé a été approuvé par le comité d’évaluation, en rapport avec ce corpus et une bibliographie dont le contenu peut et va forcément changer.

Pour ce qui est du corpus, il ne devrait pas changer, mais j’aurai à indiquer pourquoi je juge pertinent d’interroger un corpus québécois afin d’examiner comment la culture numérique s’inscrit dans la littérature, d’après un commentaire émis par le comité et que m’a communiqué mon directeur.