b) Ironie ou décrochage de la fiction

[Clins d’oeil, interpellations, humour, sautes d’humeur, retour en arrière, non-linéarité]

Le deuxième point à aborder concernant la tendance de la littérature numérique à jouer avec la vérité est la présence subliminale ou explicite, selon les cas, de l’ironie. Ce clignotement de l’humour « spirituel » indique que certains auteurs ont tendance à se moquer de cette supposée exigence d’authenticité, que le romantisme (avec Rousseau,  entre autres) a mis de l’avant avec force.

Mahigan Lepage, Vers l’Ouest

Mais alors, demanderez-vous, est-ce que toutes les questions concernant le rapport entre la représentation et le référent deviennent inutiles et caduques? En fait, il serait intéressant de se demander dans quelle mesure les auteurs numériques ne se montreraient pas plus habiles, en fin de compte, en perpétuant cette interrogation autour de la vérité des propos qui se trouvent dans leurs écrits, ne serait-ce que pour continuer de pouvoir se donner le loisir de se moquer de cette obsession de la véridicité. Ainsi, on pourrait dire que que le fait d’écrire sur soi donne une substantialité accrue aux propos de l’auteur et comme sa mémoire est la meilleure archive qu’il possède sur lui-même, il pourra bien mesurer jusqu’à quel point il peut distordre les faits tels qu’ils furent consignés sur Internet ou dans son ordinateur, sans pour autant faire une entorse si grave que cela à la vérité. Ainsi pourra-t-on retrouver des situations où ce qui nous paraît être faux car on n’en trouve aucune trace sur le web est plus véridique qu’un autre événement dont l’auteur avait sciemment (ou non) fait état sur son blogue alors que ce n’est pas arrivé « dans la réalité ». Mais dans certains cas, ce qui se produira est que la mise en évidence de cette recherche incessante de l’approbation des autres qui nous pousse à fournir des preuves de ce qu’on avance pourra faire l’objet d’une critique par l’ironie de l’auteur qui caricaturera cette peur de donner l’impression qu’on se permet de dire n’importe quoi pour se vanter, en s’attribuant des exploits par exemple, en faisant des phrases ronflantes ou emphatiques pour se vanter d’avoir fait des gestes somme toute banals, comme le fait de passer de la forêt ontarienne aux prairies du Manitoba. Un simple franchissement de frontière… et pourtant : « La route était si plane que la terre paraissait presque ronde ». C’est de l’humour dans le sens où il y a à la fois un cliché et un paradoxe. Une belle image poétique quoi. Et pourtant c’est assez véridique. Quand l’horizon est dégagé, on en aperçoit la courbe. Ou on croit l’apercevoir. Au lecteur de juger du degré d’ironie dans ce passage. On sait que les Européens ont une image très romantique de l’Ouest canadien. Le jeune Lepage ne pensait pas publier ces récit de voyage. C’est François Bon qui l’a sauvé des flammes. Mais l’intention littéraire n’en était pas absente pour autant. Voyez seulement l’image qui suit immédiatement : « Le ciel était si large qu’il rognait sur l’horizon » (p. 68) C’est excessif, c’est impossible. Et pourtant c’est cohérent avec cette idée que l’on voit, dans les prairies canadiennes, la courbure de l’horizon, tant elles sont plates. C’est probablement ce qui les rend si attrayantes… Mais ne me comprenez pas mal. Je tente simplement ici de faire sentir comment l’humour se mêle à l’émotion sincère. Il est subjugué le jeune explorateur rejouant la révolte de ses parents. Il est authentiquement émerveillé, pour lui c’est la première fois qu’il rencontre l’objet de son fantasme. On serait sous la charme à moins. Donc rien d’extraordinaire, mais on en rajoute, pour que le lecteur comprenne : « Dans les prairies on est sur la terre » (p. 69). Quoi de plus banal!? Mais quoi de plus « profond » aussi, en un (autre?) sens. « Nulle part ailleurs peut-être on peut éprouver ce sentiment fort de la terre comme planète, de la terre comme un disque sous une voûte. » (Idem). On voit ici le clin d’oeil à l’astronomie comme science qui « évolue ». Le mot planète renvoie étymologiquement au contraire d’une sphère… Et le sentiment est encore plus fort la nuit. « D’après ce qu’on voit on ne peut être que dans l’espace, sur une planète » (Idem). On comprend donc que la nature « apophantique » de la littérature trouve un de ses lieux en ce type de réalisations qui parsèment le voyage.

Des sautes d’humeur, on en retrouve chez les amies de Sarah-Maude Beauchesne, mais surtout chez Marge, ce qui ne remplace pas mais modifie le « sens de l’humour », par rapport à l’insinuation que comporte l’ironie. La spontanéité de ces explosions du « caractère » fait éclater, pour ainsi dire, l’humour au grand jour. C’est beaucoup moins le cas pour le Filles du Calvaire d’Annie Rioux, et la comédie cède le pas au drame psychologique (pour ne pas dire à la tragédie existentialiste) dans Isidoro d’Audrey Lemieux où l’on trouvera difficilement à rire de l’angoisse du personnage, si ce n’est en raison de l’incrédulité dans laquelle nous jettent les excès auxquels le personnage de l’écrivain tourmenté est poussé par son désir insatiable de sensations fortes. C’est peut-être dans le fait que les passages qui sont peut-être les plus fidèles à la réalité sont aussi les plus durs à croire que se glisse une occasion d’humour dans les textes au ton les plus « sérieux ». C’est ainsi que le rapport de la transgression des limites avec le déplacement des frontières du vrai et du faux apparaît plus clairement.

Voyons donc comment cela fonctionne dans le cas d’Audrey Lemieux.

Audrey Lemieux, Isidoro

Il y a un passage qui donne une place à l’ironie, dans un sens ambiguë qui se rapproche peut-être un peu de de l’ironie du sort, dans une anecdote (qui est en réalité un souvenir marquant) remémorée par Isidore, et où le rire (l’innocent et le diabolique) joue un rôle de premier plan (ce qui n’est pas le cas, en général de l’ironie – où on se garde bien de laisser paraître de manière aussi franche que l’on est en train de faire de l’humour). Ironie du sort, pas vraiment, car il s’agit encore d’enfants qui joue. Isidore fait tournouyer Georges autour de lui de manière à ce que ses pieds quittent le sol, puis il ralentit sa rotation et le fils de son professeur, avec qui il s’est lié d’amitié, s’abandonne au rire dans l’herbe qui accueille sa « chute ». Cependant, une fois, le manège a « tourné » autrement. C’est à dire que sous prétexte d’avoir les mains moittes, Isidore a lâché son ami (presque son frère) en plein vol et il est allé s’écraser sur un tronc (de chêne). Il affirme lui-même, que « c’était de sa faute ». Pourtant « Il ne se sou­vient que de son ef­fa­re­ment lors­qu’il avait vu le corps de Georges lui échap­per et aller finir sa course contre un chêne ».(p. 67) Ce qui nous permet, malgré tout, de parler de « prétexte », c’est que le narrateur (Isidore lui-même si on admet qu’il s’agit de son journal écrit à la troisième personne) avait éprouvé un immense désire d’éclater de rire. Il avait « cédé à l’impulsion » non pas en riant à gorge déployée, mais en laissant glisser les mains de son ami. « Il y avait eu ce désir obs­cur, cette envie ter­rible d’écla­ter de rire, avant de céder à l’im­pul­sion, avant d’ou­vrir les mains ».(idem)
Georges Dazet avait tout de même souri, même si Isidore était persuadé d’avoir entendu ses os craquer. Mais Georges avait cessé de sourire lorsqu’il avait aperçu du sang sur sa main, en provenance du sourcil qui avait fendu sous l’impact. Comme on s’en doute, la « blague » aurait pu virer au drame.
Cela est peut-être une forme d’ironie en soi. Mais l’ironie du sort, dont nous avons mentionné qu’elle était à souligner dans ce cas-ci, bien que ce ne soit pas clair, tient à ceci que cet évènement « malheureux », quasi-accidentel, comme si un moment de folie avait mené Isidore à commettre un acte inconsidéré qui aurait pu avoir de graves conséquences, avait en réalité déterminé sa vocation à écrire sur la cruauté qui est au coeur de l’homme. Du moins sur le désir de jouir en relation avec une violence qui serait dans la nature humaine, par-delà toute raison. [réf.]

Un autre incident survenu avec le même « demi-frère » est associé à cette volonté de faire taire l’autre lorsqu’il rit comme pour atténuer la portée de sa violence. Le dessein d’Isidore en se montrant plus violent encore, en paroles comme en actes, est de faire pénétrer le message dans le corps de l’autre que la violence en lui est quelque chose que le rire lui-même ne pourra arrêter. Le rire qui est pourtant la plus grande force pour désamorcer la haine et le cruauté, n’est-ce pas. Mais Isidore n’entend pas à rire. L’ironie est que c’est le rire qui semble déclencher  ses excès de violence, pour cette raison même, qu’il ne cadre pas dans son plan. Plan qui est paradoxalement, de faire s’écrouler tous les cadres. Ne voilà-t-il pas là une autre belle « ironie »?

Cependant, il n’y a là rien de « drôle ». Cette incapacité à supporter le rire d’autrui proviendrait d’une double circonstance. D’une part le fait qu’il ait été abusé sexuellement par l’être qu’il aimait le plus au monde, soit précisément le père de Georges, et encore un facteur traumatisant lié à l’école, où on cultive l’ironie comme une très haute vertu intellectuelle, le fait qu’il ait été l’objet de risées de la part de toute la classe. «Au lycée, on se moquait de lui. Il était incapable de monter aux arbres, incapable de se suspendre aux barres parallèles. On disait qu’il avait l’air d’une araignée aux longues pattes…» (p. 54).

Ces souvenirs douloureux lui reviennent alors que son attention avait été retenue par le Tenerife, volcan qui lui était apparu sous les traits d’un champignon d’abord, puis sous la forme hallucinatoire d’un requin aux dents pointues s’avançant vers lui, provoquant le réveil en sursaut de ses rêveries tournant autour des origines de sa réputation d’être sanguinaire.

Ces introspections surviennent dans une des entrées du journal dont le titre n’est pas uniquement constitué d’une date. À l’approche des Canaries, le mercredi 12 juin 1867… Or, ce qui est frappant dans le paragraphe d’introduction, c’est le contraste entre la majesté du Tenerife, qui semble symboliser les aspirations d’Isidore Ducasse, et l’île vers laquelle le navire se dirige pour faire escale. Gran Canaria est sûrement vaste par sa superficie mais elle ne supporte pas la comparaison avec le python volcanique, aux falaises abruptes qui séduisent tant Isidore, quant à la hauteur… à l’altitude. En ce sens « cette co­quille grise, grosse comme un œuf » (p. 48), aux yeux de celui qui se fera appeler Conte de Lautréamont, elle dont le tempérament d’esthète le pousse à considérer toute chose comme un spectacle, elle  « fait un four », c’est l’incarnation de la médiocrité. Autrement dit, l’ironie ici vient aussi du fait que le lecteur aura compris que pour le « vampire » (comme ses camarades de classe vinrent  à l’appeler), la « Grande Canarie » porte mal son nom… Ou si elle le porte bien, c’est dans la mesure on on peut en rire (« can » = pouvoir en anglais, rie =on aura compris que c’est un peu tiré par les cheveux…). Pourtant c’est la deuxième ile en importance de l’archipel, après Tenerife, et elle ressort par la diversité des populations qu’elle abrite. Mais l’Isidore de Lemieux recherche des sommets plus escarpés, un peu à l’image du Zarathoustra de Nietzsche. Peut-être qu’aujourd’hui Maldoror lui-même porterait un regard plus attendri sur cette ile sachant qu’elle risque d’être ensevelie sous les eaux si les changements climatiques fond en sorte que le niveau des océans s’élève démesurément. Mais c’est de la spéculation…

Il n’est pas interdit de spéculer lorsqu’on cherche à interpréter une oeuvre comme Isidoro, car le mystère de cette scène, par exemple, demeure entier. Pourquoi Georges n’avait pas été blessé davantage? « C’était impossible ».(p. 68) Et c’est une question qui oriente le destin d’Isidore. Une grâce dans le mal qui le fascine.

Pour revenir au menu des facettes de ce point crucial de l’analyse des textes, qui porte sur le jeu avec la véridicité rendez-vous à l’article qui les regroupe et en offrira une présentation succincte.

Ou rendez-vous à l’introduction de la prochaine sous-section 4.2.3 Prégnance des thèmes du voyage, du motif de l’exploration des possibles, du trope de la transgression des limites, de la métaphorisation du réel

 

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