d) Décontextualisation due en partie aux contraintes de l’édition (laisse songeur)

Caractère incomplet des descriptions, allusions, ellipses, incohérences, changements de registre (tout pour nous déstabiliser?)

« Une voiture m’a pris en stop et m’entraîne vers Ottawa. On pense peut-être aux villages qui jalonnent de (sic) l’autre côté de la rivière Outaouais, Facett, Montebello, Papineauville, Plaisance, Thurso, Masson. De ce côté-ci de la rivière je ne connais pas le nom des lieux. Il y a Comberland je crois. Pour moi ce côté ci de la rivière Outaouais n’est que route et panneaux » (p. 36-37). On constate que les noms des villages évoqués sont ceux que l’on peut retrouver sur une carte. Ce serait la face abstraite du voyage. Le visage phénoménologique de la route ce sont l’asphalte et les panneaux. La matière et les signes. Mais cette décontextualisation n’est encore que partielle. Il faudra voir quand les souvenirs prendront le relais du présent comme on sera largué. « Je ne traverserai pas la rivière. J’ai traversé et retraversé déjà la rivière il y a quelques semaines. J’étais revenu bredouille de l’Ontario et j’avais fait escale chez mon père dans l’espoir de me refaire. » Nous voilà partis vers une nouvelle aventure. « J’avais fait les foins une bonne partie de l’été, j’étais parti en Ontario avec un copain, je n’avais pas trouvé de boulot dans les champs de pêches comme j’espérais, alors j’étais revenu demander du boulot à mon père. De toute façon je rentrais au Québec et à peine si c’était un crochet sur le chemin du Bas-Saint-Laurent. » (p. 36) On retrouve ici l’allusion à l’endroit où son chemin et celui de son ami se sont séparés. C’est donc sur le modèle d’un faufilage que se construit ce texte avec le retour constant en arrière qui sert à faire le point. Mais en même temps cette répétition qui donne le ton, ces reprises du propos qui procurent rythme et effet de scansion – d’incantation presque – à la narration, ils ne sont pas sans nous plonger dans une certaine perplexité. On en vient à se demander ici, par exemple, si deux fois il a tenté avec ce même copain d’aller Vers l’Ouest, ou s’il a tenté une fois avec un puis une autre fois avec un autre. Car il en parle à deux moments distincts. Et quand il répète qu’il n’avait pas trouvé du boulot (après avoir dit qu’il était rentré bredouille), ne fait-il que reformuler le même fait, ou est-ce que ce sont deux faits différents? « Se refaire » est-ce que c’est se renflouer ou est ce que l’objet de la quête n’est pas autre que de se procurer un travail rémunéré? Toujours est-il que nous voilà déviés vers l’histoire du retour de Mahigan et son ami la fois où ils avaient essayé sans succès quelques semaines auparavant de se trouver du travail en Ontario. Et il s’en passe des choses, sans paragraphe ni strophe pour nous aider à nous repérer, avant que l’on ne retombe sur nos pattes. « On commençait à en avoir assez de manger des de la soupe et des beignes. On a décidé de rentrer chez nous » (p. 58). Premier indice de ce que cette mise en abîme (ce récit de voyage vers l’ouest avorté, intégré dans le récit du voyage vers l’Ouest mieux réussi) touche à sa fin. On a déjà passé la moitié du livrel. Après nous avoir raconté vite fait le retour, avoir rappelé l’épisode du vieil homme qui lui avait mis la main sur la cuisse en route vers Oka, il se livre à des considérations générales et nous indique qu’il se revoit, qu’il se voit, sur le bord de la route, seul, à essayer sans succès d’obtenir un « lift » en faisant du pouce.

On serait bien en peine de dire si il parle de son retour vers le Québec ou de son nouveau départ vers l’Ouest. Quoi que comme il est revenu de sa première tentative avec son copain, il doit être déjà de retour en sol ontarien pour le deuxième essai. « Je repartirais, et cette fois je ne rebrousserais pas chemin de sitôt. » (p. 59) vient-il juste de dire. Il faut donc en conclure que c’était une résolution ferme. Ce conditionnel était un futur. Était-ce un signe que nous entrions dans la fiction? Pourtant il n’a pas inventé ce voyage. Mais beaucoup de considérations générales forment une toile de fond qui nous indique l’importance du poids de la solitude du sentiment que les villes représentent un piège. « C’est la ville qui m’avait perdu. L’asphalte déborde de la route à la ville et nous perd. On prend la ville pour la route, comme une escale sur la route, mais ce n’est pas du tout cela » (p. 59).

Une fois qu’il sera assez loin pour qu’il soit « impossible » de revenir, à Cochrane, il parlera de nouveau de la ville au présent de l’indicatif, sur le mode de la description. « C’était le soir, je marchais dans le noir, la ville était vide. J’ai traversé le passage à niveaux, j’ai marché au milieu d’une rue large et sans lampadaires » (p. 64).

À peine dix pages plus loin on se retrouve à Banff, dans un paysage-piège. Parmi des « proches », francophones, québécois. On écoute Oprah. On en apprend des choses. « Le gérant du bâtiment des employés était un Québécois. (…) C’est lui qui m’a ouvert une chambre au premier » (p. 77). Là commence, avec l’immobilisation, la déréliction, la stagnation. « J’ai dû rester au moins deux semaines dans ce staff accom. Le jour tandis que mes copains travaillaient, j’errais seul dans la ville, je cherchais du travail sans grand effort. Je traversais l’autoroute et je rejoignais la ville » (p. 78).

C’est là que survient l’autre saut, suite à une ascension d’un des sommets en bordure de Banff. Il fait le pont avec le parc du Bic. Il se revoit chez lui. Cette image du « chez soi ailleurs » le poursuivra jusque chez lui.

De cet hôtel isolé, il allait passer à un hôtel central, ayant trouvé un emploi. Mais en attendant il profite de ces jours de latence pour aller voir sa soeur en Colombie-Britanique. Il avait trop tardé à l’appeler. Il aurait pu avoir un emploi d’ébrancheur de canabis. Enfin il allait franchir les Rocheuses, aller dans le véritable « Ouest ». « Pour moi, l’Ouest, le vrai, le Grand Ouest, ç’avait toujours été la Colombie-Britanique. Sur les Plateaux où j’avais grandi on disait le B.-C., prononcer (sic) à l’anglaise, bi-ci. J’avais fini par comprendre que c’était les initiales de l’anglais British-Columbia. Des amis de mes parents venaient du B.-C., retournaient au B.-C., ma mère y avait cueilli des pommes. » (p. 81). Enfin il y était. Mais ce serait symbolique. De trop courte durée. « Puis je suis reparti, ma soeur m’a payé le billet de l’autocar retour. Je suis revenu à Banff. » (p. 83). Il regrette évidemment de ne pas avoir pu voir Vancouver et l’océan Pacifique. Mais rassurez-vous, il y est retourné depuis.

Encore là la déception est au rendez-vous. « Je n’ai presque rien connu de la ville de Banff » (p. 85). « L’ambiance n’était pas bonne, partout c’était du commerce » (Idem). « Et on parlait beaucoup de violence dans la nuit de Banff » (Idem).

Sa situation est précaire. Même s’il devient concierge de nuit, au premier retard, il se fait dénoncer et on le met à la porte. Il reviendra donc déçu à Rimouski. « Ça ne va pas de soi du tout. (…) Que cette ville enfin au bout de votre translation vous jetait aussi facilement qu’elle vous avait pris, et vous remplaçait aussi vite. » (p. 93).

En même temps, tout cela n’est pas si différent de ce que l’on retrouvait dans la littérature contemporaine. En quoi est-ce spécifiquement numérique?

Pour revenir au menu des facettes de ce point crucial de l’analyse des textes, qui porte sur le jeu avec la véridicité rendez-vous à l’article qui les regroupe et en offrira une présentation succincte.

Ou rendez-vous à l’introduction de la prochaine sous-section
4.2.3 Prégnance des thèmes du voyage du motif de l’exploration des possibles, du trope de la transgression des limites, de la métaphorisation du réel.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s