c) Aller retour entre les détails et les idées générales (histoire commentée, essai romancé)

Sorte de réflexion à haute voix, part d’improvisation perceptible, spontanéité travaillée, partage artistique du fruit de réflexions plus philosophiques

Ce qu’il ne faut pas perdre de vue est que le nomadisme ou la bohème qui serait en phase avec les poussées vers la déterritorialisation se manifeste aussi par l’adoption de thèmes qui sont portés plus favorablement par une pratique de la littérature qui relève de l’oralité ou des arts du conte. Mais ceux-ci comportent souvent une morale qui est parfois accessoire mais qui indique tout de même que la scène dépeinte est associée à une vision du monde.

[manque une transition]

Une des caractéristiques de ce que le sens commun appelle la vie réelle, est qu’on y est amené à alterner constamment entre une prise en considération directe de faits évidemment présents sous nos yeux, que l’on peut décrire tel qu’on les perçoit, et des réflexions plus générales, reposant sur des idées abstraites auxquelles on se réfère par le moyen de concepts qui nous servent de promontoirs pour observer notre situation avec un certain recul. Il n’est pas rare que ce soit la mémoire qui nous serve à prendre une certaine distance par rapport à ce que nous vivons dans l’instant présent. Dans les récits qui nous intéressent ici, on observe une tendance « générale » (c’est un peu un pléonasme), justement, à passer rapidement des petites phrases décrivant des évènements vécus à des propositions plus élaborées aménageant des digressions visant à commenter le fait décrit afin de le mettre en perspective ou d’assurer la transition vers une autre facette de l’histoire à raconter. Ce n’est pas toujours le cas. Souvent les ellipses sont plus évidentes. On saute presque tu coq à l’âne, comme nous venons de le montrer. Mais pour revenir à Mahigan, dans Vers l’Ouest d’abord, une fois qu’il est parvenu à Banff, le jeune homme cherche du travail et loge dans un staff accom. Il raconte sa routine qui s’est installé après deux semaines, son trajet du matin… pour nous préciser qu’il a dérogé à cette règle une seule fois :

« Une seule fois au lieu de traverser l’autoroute j’avais entrepris de grimper la montagne derrière l’hôtel. J’ai oublié le nom et l’altitude de la montagne. Je me souviens seulement de la vue bleutée des sommets éloignés et enneigés. Mais c’est aussi une image de rêve. Parce que peu de temps après mon retour de l’Ouest, alors que je dormais dans ma chambre du Bic, j’ai eu cette vision. » (p. 77-78).

L’intérêt de ce passage est qu’il montre à la fois la vision concrète et le fait qu’elle fut l’objet d’une idéalisation, ayant été marquante au point de revenir dans les rêves du voyageur par la suite. Mais sur le coup, cela pouvait aussi être une manière de penser au lieu d’où l’on vient et donc de se demander « qu’est-ce que je fais là? ». Ou alors de ne pas se le demander. « À Banff je trouvais assez de quoi refaire un paysage de fleuve et de montagne, un paysage qui me rassurait, presque. » (p. 79) Le parc du Bic est en effet un pic au bord du fleuve St-Laurent près de Rimouski, constitué en parc national. Mais c’est l’écriture qui viendra mettre à jour ces desseins inconscients. « C’est pourquoi peut-être je me suis agrippé à cette ville, pourquoi je n’ai pas tenté ma chance plus à l’Ouest » (Idem).

Cette « réalisation » que la « révolte » ne sera probablement pas complète, une fois qu’on se rapprochait du but, eh bien, elle constitue le pendant, en quelque sorte, d’une forme de désillusion que l’on voit poindre dès le début. Mais pour avoir abandonné des rêves, encore faut-il avoir déjà été « idéaliste ». C’est ce qui nous est révélé dans un passage où le commentaire sert à nous en apprendre davantage sur l’auteur, alors qu’il est amené davantage sous prétexte de ce qu’il y avait eu coïncidence entre les intérêts de son ami et les siens. D’ailleurs il y a un rapport entre le lieu où ils se sont trouvés tous les deux pour amorcer ce voyage vers l’Ouest qui avortera dès l’Ontario, plus tôt dans leur vie, soit La Pocatière, et le lieu où l’ami étudiera l’horticulture (ce qui marque leur séparation physique, même si Lepage a étudié dans ce domaine réellement). « Et cet ami il est resté à La Pocatière. Je veux dire il n’est pas resté à La Pocatière ce soir-là, mais il est parti étudier l’horticulture à La Pocatière après le secondaire et je l’ai perdu de vue » (p. 19). C’est là où ils étaient ensemble, là où leurs chemins se sont séparés, alors qu’ils empruntaient la même direction au niveau de leur formation (mais pas au même endroit, ni nécessairement en même temps). En fait c’est virtuellement qu’ils ont étudié dans le même domaine. Mais si l’auteur juge bon de l’évoquer c’est que ce désir avait été assez important pour être quasi-réel. « Et c’est drôle parce que moi aussi j’avais pensé étudier l’horticulture un moment. Et bien sûr c’était un peu parce qu’on aimait faire pousser de la marijuana, mais aussi parce que faire pousser des plantes c’est dans la tête comme une idée d’être heureux ». Vous voyez donc que ce n’est pas tant l’humour (c’est drôle) qui compte ici que le fait de faire confiance aux lecteurs pour qu’ils fassent la part des choses et qu’ils se rendent compte de ce qui est mis en coïncidence. La vocation aussi virtuelle soit-elle renvoyait à la soif de félicité. Le récit est l’occasion de mettre de l’avant des réflexions sur la vie. À commencer par l’ironie du sort qui a voulu que leurs routes se séparent à l’endroit où son ami se maintiendrait à l’écart de sa vie une fois qu’il aurait choisi la voie qu’il avait lui-même caressée en pensée.

Suite à cette réflexion on revient à des considérations plus géographiques sur la fonction de La Pocatière comme marqueur de la limite entre le Bas-Saint-Laurent et le Centre du Québec ainsi que de la Mauricie qu’on peut traverser sans voir Trois-Rivières ni Québec, jusqu’à la rive sud de Montréal.

Pour revenir au menu des facettes de ce point crucial de l’analyse des textes, qui porte sur le jeu avec la véridicité rendez-vous à l’article qui les regroupe et en offrira une présentation succincte.

Ou rendez-vous à l’introduction de la prochaine sous-section 4.2.3 Prégnance des thèmes du voyage, du motif de l’exploration des possibles, du trope de la transgression des limites, de la métaphorisation du réel

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s