5.5.1 Hypertextualité

[À mettre en rapport avec 4.2 (Tendances à vouloir déplacer les frontières (si ce n’est les effacer))]

En un sens, il est clair que les auteurs que nous étudions font de l’hypertexte, parce qu’il est possible d’y associer des ancres et d’y attacher des hyperliens, et que les moteurs de recherche peuvent les parcourir, les associant à une requête en fonction d’un algorithme de sélection déterminé en fonction de divers paramètres. De plus, on peut le copier-coller, et cela fait qu’il pourra s’insérer à son tour dans une requête quitte à ne renvoyer qu’à lui-même s’il forme une occurrence trop unique pour posséder un intertexte perceptible par l’algorithme. Cela nous renvoie donc à son algorithmicité. Mais aussi à son interactivité, car l’informatique nous le rend manipulable, et à la collaborativité car son format numérique nous permet de le partager à distance et d’y travailler avec d’autres.

Mais ce qui est le propre de l’hypertextualité est de permettre une mise en relation physique entre un texte et un autre grâce à une sorte de pont sémantique, fait d’un renvoi à une autre localisation sur le web. L’ancre est le point d’arrivée de ce pont et l’hyperlien associé à un mot en est le point de départ. C’est donc de communication qu’il s’agit et ce qui fait l’actualité de l’hypertexte du point de vue littéraire est qu’il permet de rendre « réel » l’intertexte que l’analyse s’efforce de déceler. Remarquez que, comme l’a expliqué Samuel Archibald dans Le texte et la technique, il est fallacieux de prétendre que l’hypertexte peut remplacer l’interprétation dans la recherche des références que le texte peut contenir. C’est bien entendu le contraire qui est vrai : l’interprétation est nécessaire pour identifier les liens qu’il serait pertinent d’inclure dans le texte pour le relier à d’autres contenus. Cependant, le fait d’inscrire l’hypertexte dans le code permet de souligner l’existence de cette relation et de porter l’attention des lecteurs qui ne s’en seraient pas aperçus sur sa présence. On peut rendre l’hyperlien discret, voire indétectable à moins de remplir certaines conditions pour qu’il soit activé. On peut ainsi imaginer des textes qui révèlerait leurs sources au fur et à mesure qu’on en décrypte certains sens cachés. Mais on peut aussi utiliser l’hypertexte pour mettre en relation des éléments que rien ne semblait relier. Il en résulterait alors un effet surréaliste susceptible de déstabiliser le lecteur.

Remarquez que l’hyperlien peut aussi s’appliquer à des images, comme dans le site Désordre (http://www.desordre.net/ de Philippe de Jonckheere). On peut faire des récits interactifs par ce biais. Nous en viendrons bientôt à cette propriété. Mais ce qui nous importe ici est de nous demander si on peut considérer que l’hypertextualité est un trait de la culture numérique qui semble jouer un rôle même implicitement dans notre corpus.
En fait, à part les tables des matières, et un hyperlien dans La Petite Apocalypse illustrée, il n’y a pas de recours à l’hypertexte pour défaire la linéarité de la lecture. Cependant, la linéarité est effectivement brisée de différentes façons que ce soit les fragments ou la pratique de l’ellipse. Mais ce qui doit nous interpeller c’est le principe selon lequel une mise en relation de points de la trame textuelle est possible.

Dans Vers l’Ouest, il y a chaque épisode. Et ceux-ci ne sont pas indiqués dans la table des matières. Mais il est possible de se servir du souvenir que l’on a d’avoir vu un passage ressemblant à une transition vers une autre étape du voyage au moment d’en aborder une nouvelle. Ce qui établit une connexion entre les deux. On peut parler d’hypertexte mnémonique bien que le travail reste à faire pour le lecteur de retrouver où était cet autre passage. Il peut avoir eu le bonne idée d’y insérer un signet électronique. Du coup en baptisant chaque « marque-page » (nom des signets dans Calibre) par un nom dont le début est commun, mais dont le milieu est numéroté-localisé_puis-décrit dans la fin on pourra obtenir une sorte de liste où l’hyperlien sera réalisé par juxtaposition des signets semblables dans la liste des marque-pages.

On voit donc que les lecteurs ont un rôle pour continuer de rendre le texte dynamique en y intégrant des ancres par l’assignation de métatextes. L’hypertexte est donc construit par métatextes et actions des utilisateurs. Certaines de ces actions sont mentales et d’autres physiques, mais on n’y penserait pas si on n’avait pas l’habitude de se servir d’hyperliens.

Voyons d’autres formes d’hypertextualité indirecte.

(à suivre)

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