5.4.1 Opération transtextuelle et hypermédiatique qui transforme l’identité…

(…en articulant différemment la relation des individus et des collectivités au temps et à l’espace)

On comprend que l’écriture, pour Mahigan Lepage, est une opération de transposition d’une expérience vécue dans le corps au moyen de la langue écrite vers des supports numériques. Mais cela tend à relier les aspects littéraires et oraux de la narration. Cela passe par le rythme haletant et syncopé (et les détournements de l’usage de la ponctuation), mais on le voit aussi par la figuration de scènes que les mots servent à rendre « manifestes » quitte à laisser tomber les détails tout en révélant beaucoup par la manière quelque peu décapante dont les faits sont relatés (sans grande sensiblerie). Mais ce qui est troublant est que, si on a le sentiment d’assister par là à une opération d’exploration scientifique des possibilités de l’écriture, on ne tombe pas moins né à né périodiquement avec des éclats de vie privée que l’auteur semble nous confesser sans crier gare, et qui rendent mal-à-l’aise car on semble être en pleine dispute intérieure entre les tenants de l’impersonnalité et les promoteurs de l’authenticité. Les résidus de monstration de soi sont-ils là pour maintenir l’illusion du contact qui fait qu’on aura envie d’en savoir davantage sur ce qu’en pensent les théoriciens? Et pourtant, Mahigan ne cite pas ses sources et ne cherche pas à faire une démonstration. On voit qu’il n’a pu éluder certains éléments de sa vie personnelle. Il y a là un acte de lucidité, plus qu’une complaisance à parler de soi-même, à mon avis. D’ailleurs, cela permet de conserver un effet de réel, dont l’auteur peut jouer afin de nous forcer à effectuer retour sur nos propres préjugés et interprétations trop rapides. À commencer par notre tendance spontanée à prendre pour acquis que ce qui nous est raconté s’est réellement déroulé ainsi (lorsqu’il s’agit de récits de soi). À ce chapitre, la démarche est commune à tous les auteurs de notre corpus, y compris la biographie fictive du conte de Lautréamont, Isidoro. On comprend donc par ce fait, que ce que les auteurs cherchent à nous exprimer, c’est d’abord qu’on peut faire de la littérature sans en avoir l’air. Mais cela laisse irrésolue toute la question de la fonction publique de l’écrivain. On dirait que la mise en place de leur monde personnel ne suffit pas à faire de leurs textes de la littérature engagée. Pourtant la manière dont ils structurent leurs mondes nous apprend quelque chose sur la manière dont notre monde est organisé. Et quand ils nous parlent du monde, ils nous disent aussi des choses à propos d’eux-mêmes. C’est peut-être un des rôles de la littérature que de nous révéler le caractère trouble de cette relation.

[À mettre en rapport avec 3.4.2 (L’incapacité à penser la liberté sans contraintes (fatalisme ou réalisme?))]

{La foi dans le fonctionnement des algorithmes se substitue à la croyance aux dogmes de l’Église}

Nous toucherons bientôt à la question de savoir ce que sont les « caractères distinctifs » de la culture numérique qu’elle « doit » à la littérature numérique dans ses formes qui font un usage intensif des possibilités technologiques. Toute une théorie de la culture est en cours d’élaboration sur cette base. Malgré l’importance de l’oralité dans ces médias qui favorisent l’instantanéité d’une présence à distance, il ne faut pas oublier que derrière ces relations qui se mettent en place à travers des échanges continuels (bien qu’intermittents) ce sont des écritures qui désignent les rapports entre les éléments. D’où l’idée de « transtextualité ». L’hypermédiatique, c’est en somme cela : la nécessité pour tout discours, quelle que soit sa forme sur le plan phénoménal, de passer par une écriture qui sera de plus en plus organisée comme fonctions dépendant de logiques transversales. Si l’interopérabilité constitue pour l’instant l’exigence première, elle deviendra sans doute un fait acquis à partir du moment où on aura su dépasser le formalisme des documents structurés pour adopter une convention de la conversation médiée numériquement, supposant que les annotations et commentaires deviennent le coeur de l’action au lieu des documents eux-mêmes. Entre temps, il faut une sorte de conscience philosophique des enjeux pour bien saisir ce qui se passe car nul tableau ne peut rendre compte des puissances en conflit et des interactions qui se trament en coulisse. Ce théâtre ne peut être « lu » que si on fait tomber le quatrième mur, comme le propose Marcello Vitali-Rosati en suggérant que l’on s’oriente vers l’édification d’une méta-ontologie (plutôt que vers une culture médiologique).

Le problème est que si on ne fait pas cela on risque de perdre de vue la finalité initiale de la théorie de la rémédiation, et de croire que chaque medium a sa logique (et peut donc fonctionner en vase clos), ou alors que tous les médias ne font que traduire de différentes manières une même réalité, ce qui nous reconduit vers une sorte d’idéalisme camouflé derrière l’idée d’évanescence, masquée derrière le terme de transparence. Bref, ce sont deux nouveaux essentialismes dont on doit se prémunir en réalisant dès le départ la portée critique de l’interrogation qui doit être menée : comment penser le changement. Car c’est à cette question que la fascination pour le numérique (autrefois appelé « virtuel ») nous ramène. Or si on veut y parvenir, il ne faut pas sous-estimer l’ampleur de la tâche. Le principe de devenir suppose qu’on ne considère jamais la même chaise. Le spectre de la vanité de toute chose nous guette. On peut accepter la mort, mais cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner la recherche de sens à nos existences.

C’est pourquoi il faut espérer que si nos auteurs semblent tergiverser entre l’adoption d’un point de vue faussement objectif et une volonté un peu naïve de se confier à leurs lecteurs « en toute sincérité », c’est précisément un signe qu’ils sont clairvoyants, et qu’ils sont conscients de la nécessité de rechercher un équilibre entre l’expression de soi et la compréhension du nous qui fonde chaque soi. Si on admet que les auteurs numériques de notre corpus ne sont pas complètement perdus, mais qu’ils héritent d’une forme d’errance dont ils tentent de faire quelque chose, on doit saluer le talent avec lequel ils rendent difficile à discerner quel est le motif qui préside à leur écriture. Et on ne peut que conclure que c’est, du moins pour une part, une aspiration à faire pénétrer une part de joie dans le dur lot de vivre, qui leur fait jouer de ce paradoxe qu’on peut aspirer l’universel, tout en demeurant soi-même.

Il est clair, à notre avis, que le corollaire de cette ambiguïté assumée, voire cultivée, est qu’on n’évitera pas de parler des enjeux politiques, de l’avenir de l’identité nationale (des Québécois dans ce cas-ci), ou des problèmes d’injustice sociale, et qu’on ne se gênera pas pour proposer des solutions (la souveraineté, le socialisme), mais qu’on ne se privera pas de la possibilité d’avoir recours à l’ironie pour déjouer les verdicts des bien-pensants et des opposantes idéologiques, non pas pour « plaire à tout le monde », mais pour « perdurer dans l’être » au nom des causes-mêmes qu’on défend.

On se situe donc dans un contexte où il semble qu’il soit possible d’affirmer que l’écriture numérique peut-être prise « au pied de la lettre » ou qu’elle doit être « maniée avec des pincettes ». C’est comme ci le glissement était le terrain même sur lequel s’élabore une littérature homothétique et qu’à cet égard, elle serait le paradigme de la littérature numérique.

{La solidarité sociale commence par la « spiritualité » singulière, laquelle est d’abord une « force de conviction » qui tourne à vide et se nourrit de fictions}

Malgré cette sorte de conclusion, réconfortante au sens où elle nous fournit au moins un invariant sur lequel on pourrait s’appuyer pour édifier une explication compréhensive de ce qui fait la spécificité de la culture numérique, on ne peut vraiment se réjouir de cette conclusion préliminaire, car elle signifie ni plus ni moins, qu’on ne peut guère se fier à soi-même lorsqu’on pénètre un tel territoire. Ou plutôt il faut sans cesse alterner entre deux attitudes pour appréhender le phénomène qui nous intéresse (soit la participation de la littérature numérique homothétique à l’élaboration d’une culture numérique qui soit une base de réforme historique pour l’ensemble de la civilisation occidentale). Nous rejoignons en cela la lecture comme jeu dont Jean-Louis Dufays fait son cadre théorique et méthodologique pour élaborer une didactique de la lecture qui tienne compte de la dynamique de cette « activité spéciale » (en un sens courant mais aussi kantien, à la limite). Mais on peut aussi se poser à nouveau la question qui revient chaque fois qu’il y a une évolution majeure de l’humanité : « Est-ce que la manière particulière dont chacun s’y prend pour donner sens à son existence peut représenter une contribution effective à l’élaboration d’une spiritualité partagée, laquelle aiderait au développement de relations sociales harmonieuses et éventuellement à l’amélioration de la qualité de vie pour tous, à travers – notamment – une plus grande solidarité? ». Malheureusement, on ne voit pas comment un tel individualisme de la foi pourrait faire autrement que donner lieu à une foire d’empoigne où chacun défendrait sa conviction « intime » becs et ongles, participant d’emblée à la guerre de tous contre tous que Hobbes redoutait par-dessus tout. On alors c’est que le particularisme d’un tel serait assez singulier pour toucher à l’absolu qui lui permettrait de jouer le rôle d’idée directrice et de se muer ainsi en vision de l’universalité, communicable et susceptible de rallier des populations importantes.

{L’importance du sens religieux du terme « conversion » dans la réflexion de Milad Doueihi}

La participation de plusieurs « acteurs » à la création du sens (ou du moins des oeuvres) qui est comprise, comme potentialité, dans le numérique en vertu de sa facilité de reproduction (à condition de se doter d’une culture numérique orientée vers le partage et la collaboration), ne signifie pas une adhésion automatique à un idéal d’universalité. Mais l’acceptation de la dimension collective du travail de « création » par une masse critique d’intervenants du milieu des communications et de l’édition devrait faire en sorte que le public soit interpellé et invité à prendre part aux échanges en vue de déterminer des modalités de « contribution » des lecteurs et destinataires des messages en général à l’élaboration de leur contenu et à la configuration de leur mise en forme. On ne devra pas s’étonner, dans ce contexte de « remue-méninges » à grande-échelle qu’apparaissent des propositions visant à favoriser les chartes de la communication dans une perspective cosmopolitique pour favoriser l’accès à l’information. Mais on doit aussi s’attendre, en contrepartie, à ce que des dispositions soient prises pour protéger le droit à la différence des différentes nations et même des individus. Car il faut croire que les êtres humains se rendront compte que ce qui fait la richesse de leur communion autour de valeurs d’égalité et de justice, c’est la reconnaissance de ce que chaque peuple et chaque personne a une dignité et une différence qui lui donnent le droit et le pouvoir d’apporter une pierre à l’édifice de la construction d’un monde meilleur y compris dans ses dimensions médiatique et esthétique (aussi bien sur le plan des fonctions que du design, s’il nous est permis de glisser une sorte d’hommage à Frederic Metz, décédé samedi le 9 août – sans pour autant oser réduire l’esthétique au design).

Il est important de se rappeler que, pour Aristote, le singulier n’était pas synonyme du particulier. Le particulier s’oppose au général, comme le contingent au nécessaire. Tandis que le singulier est à mettre en contraste avec l’universel, mais il n’en est pas le contraire absolu. La perfection réside probablement, en art, dans la fusion entre le singulier et l’universel, tandis que le miracle constant de la nature est de faire cohabiter dans une union indissoluble, les accidents qui forment la surface des phénomènes et les lois générales de la physique qui les gouvernent. [Source]

S’il peut paraître un peu bizarre d’en appeler à Aristote pour distinguer à nouveau des concepts aussi abstraits, dans le cadre d’une réflexion sur la littérature numérique où nous cherchons à comprendre comment une nouvelle culture est en cours de formation, il ne faut pas tant nous en étonner dans la mesure où nous avons déjà réalisé que cette culture se démarque précisément par son pouvoir de dévoilement des mécanismes de la formation de toute une culture, soit par une assomption du technique (de l’art) au plan du symbolique (du spirituel). Là encore, nous ne désirons pas dire que rien ne change dans cette évolution, mais simplement qu’une synergie survient entre des éléments qui pouvaient s’être mis en place dans les millénaires qui ont précédé et que les transformations apportées par la remise en question que nous amène à effectuer le numérique nous oblige à prendre en considération.

On le voit l’enjeu central demeure celui de la préservation de la liberté des individus humains.

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