5.2.1 Prolongement de la culture humaniste : continuité

[À mettre en rapport avec 3.2.2 (Les Humanités numériques misent sur l’expérimentation plus que sur les pensées abstraites)]

Perspective traditionnelle sur la quête de sens

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les philosophes humanistes n’étaient pas du genre à mépriser la population et à ne jurer que par les livres, ou la théorie. Et, même si les auteurs étudiés semblent hésiter à déconstruire complètement les codes classiques de la littérature, ils n’en demeurent pas moins activement en recherche d’une ouverture sur un avenir qui demeure à définir. De sorte qu’il n’y a pas de contradiction dans les termes à faire de la littérature numérique « homothétique » et à être actifs dans le domaine des humanités numériques. Cependant, le lien n’est pas automatique. On peut faire de la littérature numérique régressive et alambiquée. On peut faire de la littérature papier avant gardiste et accessible. Le problème avec la question de l’appréciation de la participation d’oeuvres littéraires exemptes d’une formalisation évidente ou d’un propos philosophique explicite au renouvellement des humanités est que l’institution universitaire peine à admettre que l’on puisse créer de la valeur en faisant travailler des algorithmes ou que des innovations esthétiques puissent être reconnues par des moteurs de recherche. Pourtant si on reconnaît justement la formalisation marquée et la référence « patente » à des enjeux philosophiques reconnus (et reconnaissables), il n’y pas de raison pour que des algorithmes ne soient pas en mesure de repérer les contributions à cette réflexion. Par contre le fait d’avoir recours à des ordinateurs pour effectuer un premier tri parmi les propositions émises aujourd’hui n’est pas sans conséquence. Et en même temps il ne suffit pas de créer de la valeur avec l’informatique pour que nos repères culturels changent du tout au tout. Ça demeure de la technique appliquée à la recherche du progrès et à travers celui-ci, une quête du bonheur qui se poursuit. On laissera de côté pour l’instant la question de savoir si cette investigation est illusoire ou non.

Dans la perspective où l’écriture est la trace susceptible d’être repérée lors d’une requête en vertu de son enregistrement et de son indexabilité, on voit qu’il y a une conscience de la responsabilité des écrivains

Déjà, même si les auteurs de notre corpus n’abusent pas des références explicites au nouveau contexte technologique, ils laissent percevoir de manière claire, à certains indices difficiles à interpréter autrement, qu’ils sont conscients que quelque chose est en train d’évoluer dans nos mentalités et qu’ils ne peuvent pas l’ignorer. Que ce soit dans le but de ne pas manquer un rendez-vous avec l’histoire au regard du jugement que la postérité pourrait porter sur leur oeuvre, ou dans l’objectif de rejoindre plus efficacement leur public cible selon un programme pour atteindre la gloire littéraire de leur vivant, ces auteurs semblent avoir un respect ou une reconnaissance de leur responsabilité au regard des enjeux de la transformation culturelle en cours.

En même temps, le fait de se remettre en question comme auteurs est une manière de laisser parler le phénomènes dont ils sont l’expression

On a vu que les oeuvres de la collection « décentrements » sont traversée par une tension qui prend différentes formes, mais qui dit en substance, « je ne suis pas ce qui compte le plus, c’est d’abord ce que vous ferez de mes propositions qui importe ». Mais cela n’est pas seulement une confirmation de ce que la culture numérique serait mieux placée pour mener à bien le projet de déloger l’auteur de son piedestal, qui était présent chez Barthes, Derrida et d’autres théoriciens de la mort de l’auteur. C’est aussi le signe que justement avec la culture numérique, c’est la « performance » du projet qui est valorisée davantage que le projet lui-même. Mais il ne fait pas se méprendre. Le projet n’est pas nécessairement de toujours performer plus efficacement. Il peut être, « au contraire », de mettre au jour les possibilités inhérentes à une situation en tenant compte de facteurs associés à un contexte donné. Ce qui ne veut pas dire qu’on a épuisé la question de savoir ce que cette situation peut donner. En effet, les circonstances peuvent changer. Mais on travaille à mettre en évidence des fonctionnements et des mécanismes non pas dans le but de déshumaniser ce qui se trame au fondement de nos existences, mais pour en révéler les dynamiques intimes et souterraines.

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