5.1.3 Distinction entre computationalité et algorithmicité

[À mettre en relation avec 3.1.3 (L’implication des corps dans la nouvelle logique)]

Certains passages semblent sans intérêt dramatique. Presque sans intérêt tout court. Il faudrait peut-être les classer parmi ce que Barthes appelait les « catalyses » dans son Introduction à l’analyse structurale du récit. Ce serait des morceaux de texte servant à relier des fonctions (syntagmes plus conséquents) entre elles. Tout dépend de ce qu’on identifie comme fonctions. Sont-ce les actions ou les pensées? Est-ce un roman d’aventure ou un récit dont la signification se situe sur le plan psychologique? Admettons que l’intérêt soit littéraire est social, comment déterminer si ce passage est de première importance ou d’importance secondaire ? : « C’était le soir, je mar­chais dans le noir, la ville était vide. J’ai tra­versé un pas­sage à ni­veau. J’ai mar­ché au mi­lieu d’une rue large et sans lam­pa­daires. Au Tim Hor­tons j’ai pris un café et je me suis ins­tallé dans la sec­tion fu­meur, (…) » (p. 63). Le fait qu’il marchait dans le noir est-il une métaphore de son sentiment d’être perdu? Le passage à niveau doit-il revêtir un caractère symbolique, comme une espèce de seuil, l’équivalent de la fine ligne entre l’adolescence et l’âge adulte? L’intérêt de cette scène est-il davantage dans la manifestation du peu d’activité en ce lieu quasi désert, où l’on n’a d’autre choix que de fumer pour tuer le temps? Ou toute cette mise en scène ne vise-t-elle qu’à nous révéler que le personnage fume? Je pense que la plupart d’entre nous retiendrons surtout cette image d’une rue large et sans lampadaires. C’est cela qui fait image. Mais qu’est-ce que ça signifie? Le monde contemporain? Le Canada? Le monde ancien? Rien de tout ça?

La relation à l’espace modulée par les nouveaux moyens de communication

Le même genre de question sur l’utilité (ou l’inutilité) des détails peut être posé à propos de l’évocation du fait que les trois éleveurs qui l’ont embarqué et qui se relayaient au volant de deux camionnettes, communiquaient au moyen d’ondes C.B. (émetteurs-récepteurs à courte distance). Il le mentionne, mais cela ne joue pas de rôle par la suite. Est-ce que cela modifie la relation à l’espace qui vient de nous être dépeint comme vaste et vide? Cela brise-t-il le sentiment de l’isolement et de la solitude que cette marche avait gravé dans notre perception?

De la page à l’écran, une matérialisation des strates concrétisée par l’hypertexte

Mais qu’est-ce qui a été fait pour adapter le texte aux besoins de la lecture sur support numérique? Dans une certaine mesure, rien. Mais on peut dire que le bloc c’est quelque chose qui convient au blogue. Les fragments y conviennent tout aussi bien pourtant. Alors que conclure? Que le format est indifférent? Et si il manque de travail d’éditorialisation au plan de l’assignation de métadonnées supplémentaires pouvant nous aider à nous orienter dans le contenu, peut-on dire que la dose importante de réflexions sur le sens de l’expérience vécue, liée au fait qu’il s’agit d’un récit de soi, vient en fait pallier à ce manque en intégrant des annotations dans le texte? Celui-ci se tiendrait-il sans les références à la dimension psychologique ou symbolique ou politique ou poétique de ce qui est vécu ici? Du sein même de l’écrit l’auteur remet en question ce qu’il voit: « Et pour­quoi je les vois si bleues ces mon­tagnes, comme les mon­tagnes du Bic vues de­puis le quai de Ri­mouski, comme les vagues hautes d’un fleuve ? » (p. 78). Verrait-on ça dans un écrit papier d’avant 2008? Pourquoi pas? Cependant, les strates sont ici très feuilletées. C’est comme si on avait atteint un certain raffinement dans l’art d’entremêler descriptions et pensées, faits et réflexions.

La relation au temps transformée par l’hyperconnectivité et l’archivage numérique

Il en va de même pour la présentation de l’effet que lui fit le retour en avion, comme un retour dans le temps, un plongeon dans ses souvenirs d’enfant. « Je me rap­pelle la vue du tapis de nuages à tra­vers le hu­blot. J’ai long­temps douté de cette vi­sion, l’avion vo­lait-il vrai­ment au-des­sus des nuages ? » (p. 96). Cela confirme ce que nous venons de dire sur l’intrication des observations et des idées. Et certaines des idées ou perceptions issues de l’enfance continuent de nous accompagner plus vieux.

« J’ex­plo­re­rais d’autres es­paces et je rou­vri­rais d’autres che­mins, y com­pris du côté du Bic. Mais dans l’ordre du récit tout est joué déjà et s’em­mêle et se coule d’un seul bloc. Il y a eu le temps de l’école et des pa­rents, des au­to­bus et des voi­tures et des pick-up qui vous trim­balent à leur gré sur les ter­ri­toires de la Gas­pé­sie, de l’Ou­taouais, du Bas-Saint-Laurent. Il y a eu le temps où l’on ne dé­ci­dait rien des che­mins que l’on em­prun­tait. Puis dans le Bas du fleuve les choses ont com­mencé à bou­ger. » (p. 10).

Peut-être le rôle de l’écriture est-il de constituer en enfance ce qui n’est que le fruit de la vie qui passe. C’est à dire d’instituer des expériences en y apposant des mots. Et de nous faire grandir à travers l’acquisition de ces bagages pour affronter les défis de l’avenir. Car la vie c’est bien connu n’est qu’une grande aventure. « Ils m’ont fait tra­ver­ser Cal­gary. Je n’ai rien vu de Cal­gary. Je ne ver­rais ja­mais rien de l’in­té­rieur de Cal­gary. Une ro­cade évi­tait la ville. » Ainsi, on associe aux mots, aux noms de lieux, comme Calgary, l’image qu’on a pu en avoir. Ici ce fut une rocade. Ce mot, probablement qu’il ne connaissait pas avant d’avoir voulu nommer ce qu’il pouvait retenir de sa « rencontre » avec Calgary. Un regard latéral, une vision de côté. N’est-ce pas là aussi la profondeur réelle du regard que le numérique nous fait acquérir sur les choses que nous croyons connaître? C’est du moins ce que Marcello Vitali Rosati laisse entendre dans un court essai consacré à l’illustration du changement de perspective qu’apporte le passage par le numérique pour entrer en relation avec le monde, en se servant de l’image du théâtre, où l’on ferait tomber le quatrième mur.

Cela pose en fin de compte la question de nos préjugés qui n’en finissent pas de pré-conditionner notre regard. Tout par de là. En effet, l’écrit n’aurait jamais existé si le voyage n’avait pas été tenté. Or il fut tenté en raison d’une vision, d’une association d’idées. « Pour moi l’Ouest, le vrai, le Grand Ouest, ç’avait tou­jours été la Co­lom­bie-Bri­tan­nique. » (p. 80).

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s