5.1.1 Multiplicité – discrétisation

[À mettre en rapport avec 3.1.1 (La relation entre « virtualisation » et écriture)]

Formes brèves, indexables ou périodisables et culture anthologique

D’après ce que nous pouvons observer dans Vers l’Ouest, la manière dont le texte se présente est plutôt marquée par l’unité que l’éclatement auquel on s’attend lorsqu’on parle de fragmentation en pensant à la discrétisation qui sous-tend, techniquement, les médias numériques. C’était en partie sur le constat de cette fragmentation des contenus, se présentant généralement sur la toile sous forme de morceaux épars, difficiles à recenser, que Milad Doueihi se basait pour dire que nous entrions dans une ère de l’inventaire. Ce qui l’amenait à proposer une caractéristation de la culture numérique comme « culture anthologique ». Pourtant, nous avons vu aussi que le caractère continu du syntagme que forme le premier opus numérique de Mahigan qui semble ne former, à la limite, qu’une seule phrase, masquait une plus grande analogie qu’il n’y paraît de prime abord avec, précisément, ce sentiment de confusion généralisée qui nous saisit la première fois qu’on aborde le web, où toute la masse des données qui y circule y formerait un immense spaghetti indifférencié et inextricable, si nous ne pouvions nous appuyer sur des méthodologies de sélection de l’information qui demeurent d’ailleurs fort lacunaires jusqu’à ce jour, où le web sémantique tarde à s’implanter. Donc, cette image de bloc, qui résiste – en un premier temps – au déchiffrement, ne fait pas que figurer l’apparence de la route se déroulant à l’infini devant nous. Elle mime en même temps la résistance à la lecture, l’opacité de la toile qui noie toutes les données discrétisées dans un amalgame inintelligible, lorsqu’on ne dispose pas de moyens d’appropriation personnalisés, adaptés à nos besoins de compréhension.

L’impression que le texte fait masse cède d’ailleurs rapidement la place au sentiment qu’il forme un espace, une étendue, qui – telle la représentation courante du web comme une mer sur laquelle on peut surfer – constitue une surface qu’il nous serait loisible de parcourir. [Le caractère plus ou moins ouvert de la zone du web où nous nous trouvons dépend en partie de la possibilité qui nous est donnée ou non de mettre en rapport les points auxquels nous avons immédiatement accès par notre réseau et d’autres qui en seraient fort éloignés ne fut-ce de l’interrelation constante des différents points de jonction les uns avec les autres.] Malgré tout, la deuxième observation qui nous frappe, passé le premier moment d’inquiétude dans ce nouveau milieu, c’est que chaque segment existe bel et bien dans un cadre, c’est à dire que toute phrase, ponctuée ou non, toute citation, appartient à une portion du discours qui s’associent aux autres d’abord par la rupture de ton qui marque le rythme de la scansion. C’est donc la respiration qui accompagne la démarche de lire qui structure finalement le mode d’organisation du texte, dont le lien avec la narration n’aura jamais été plus évident, depuis que le rôle des lecteurs aura été ainsi catapulté à l’avant-plan. Cele nous ramène à la remarque que nous faisons que c’est en nous orientant dans ce dédale apparent que nous commençons à en configurer la carte mentale. Il y a là quelque chose qui rejoint, sans la médiation habituelle des manettes et de leurs boutons, la notion de littérature ergodique, où les sensations proprioceptives deviennent fondamentales dans la relation que les « récepteurs » entretiennent à la formation du sens. Mais ces sensations se passent, dans une certaine mesure, de mouvement visible, ce qui ne veut pas dire qu’ils soient moins signifiants pour autant. Certes il y a eu des précurseurs, comme Joyce qui utilisa déjà le principe de la période marquée par des répétitions indiquant les unités de lecture autrement que par la ponctuation, dans Ulysse, comme on s’en souvient. Mais il n’en demeure pas moins que même l’idée de Lector in Fabula, développée par Umberto Eco, n’attribuait pas, in concreto, un rôle aussi important qu’au lecteur réel, puisque celui-ci était en fin de compte, prévu par l’auteur dans son effort de structurer « sémiologiquement » la relation entre le narrateur et son « lecteur idéal » (le narrataire).

C’est ainsi que, même lorsque la lecture pourrait aussi bien être linéaire (comme l’idée d’une sorte de rouleau nous y invite à le penser), la périodisation se produit inévitablement, ne serait-ce que sur la base de notre incapacité radicale à tout ingérer le récit d’un coup. N’en déplaise à Ray Bradbury, manger un texte ne nous le fera pas apprendre par coeur. Et même si on dévore une histoire, on en manquera forcément des bouts. De sorte que la forme narrative, la composition et la mise en ordre du discours sont dissociés en partie de la mise en « chaîne de caractères » (array en anglais) du texte formant le livre « physique » (aussi dématérialisé soit-il) puisque la responsabilité des lecteurs concrets devient le premier chapitre du contrat de lecture qui se forme désormais en contexte numérique. Cele est peut-être la principale nouveauté amenée par la culture numérique, qui entraîne la véritable multiplication des versions de l’oeuvre, chaque lecture entraînant sa propre cristallisation du sens, dans un parcours singulier, toujours personnel, de lecture. Cela ne veut pas dire que toutes les lectures se valent. Les lectures seront plus souvent que jamais morcelées, voire incomplètes. Il y a des avantages et des inconvénients à ces changements du point de vue de la valorisation de l’intertextualité notamment. Mais il faut reconnaître que la capacité à procurer un momentum à la lecture est une force qui rend un lecteur plus puissant. Son interprétation de l’oeuvre gagnera en réverbération, et son pouvoir d’attraction rendra davantage de lecteurs sympathiques à la source de son plaisir qu’un lecteur apathique, n’intégrant pas ses appréciations personnelles des oeuvres à ses autres discours médiatisés. Et nous ne présumons pas ici que toute lecture personnelle est forcément subjective et consacre le relativisme esthétique en art. Un rapport entre sensibilité et rhétorique sera sûrement à redéfinir dans les années à venir, sur le base d’une meilleure compréhension de l’être humain, ébranlé dans son identité par les heurts que son « développement » a provoqués sur l’écosystème global dont il dépend.

i. Fragments, historiettes et périodes : des touts courts…

ii. L’indexabilité, une disponibilité des textes pour la lecture

iii. Lexique, phrases, aphorismes, recueils, « Décentrements » est une collection

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