4.6.3 Régionalismes auxquels s’adosse la déterritorialisation

Pour commencer, qu’il soit clair que cette idée de la déterritorialisation n’est pas nécessairement un trait commun de tous les textes de notre corpus. Il n’est pas non plus évident que tous nos auteurs vont employer des régionalismes et plus spécifiquement des québécismes. En outre, nous réalisons bien qu’il peut paraître contre-intuitif que des régionalismes aillent dans le sens de la déterritorialisation, alors qu’ils semblent, au contraire, redécouper des frontières même dans l’univers poreux du web. On peut reconnaître d’où vient une contribution à une discussion dans un forum francophone d’après le type de termes que la personne utilise. Mais nous verrons, avec Mahigan Lepage, qu’il utilise des régionalismes québécois et français, ce qui peut contribuer à doter son écriture d’une dimension cosmopolite.

Premièrement, il faut remarquer que l’emploi du registre familier ne change pas nécessairement du tout au tout d’une région à l’autre pour une même langue. En exagérant, on peut l’illustrer en tirant un exemple du registre vulgaire (pourtant extrêmement courant) : le mot « Fuck ». Le « four letters word » ou « F word » est l’expression la plus universellement utilisé, bien au-delà des frontières anglophones. Pour revenir au familier, le fait d’utiliser le pronom « on » au lieu de « nous » est un cas courant de niveau de langue moins soutenu, qui renvoie à l’oralité. Mahigan Lepage en fait un grand usage, et on ne peut pas dire que cela le rende repérable (par un moteur de recherche configuré à cette fin, par exemple), comme auteur « québécois ».

Des expressions comme « on s’est arrachés » (p. 46) donnent davantage à penser que l’auteur s’inspire de l’argot parisien. Ainsi, le Dictionnaire de la zone désigne ce verbe pronominal (réfléchi) comme synonyme de partir[note1 (Cf. à l’entrée correspondante <http://www.dictionnairedelazone.fr/traduction-glossaire-p-partir.html&gt;)]. Par ailleurs, c’est aussi une manière de dire qu’on a fait des efforts extraordinaire pour faire du mieux qu’on pouvait. Voyez cet exemple dans la bouche de Bracconi, entraîneur de l’équipe de Bordeaux[note2 (Cf. l’article suivant de L’Équipe <http://www.lequipe.fr/Football/Actualites/Bracconi-on-s-est-arrache/456889&gt;)].

Pour « s’arracher » sur la route, il y a la technique dite de l’autostop. Cette manière de désigner le fait de demander l’aide de conducteurs en se tenant le bras tendu sur le bord de la route, avec le pouce pointé vers le haut (ou vers l’arrière pour désigner la direction vers laquelle on va), afin qu’ils nous embarquent (fassent monter à bord) pour faire un bout de chemin avec eux — ce que les anglophones appellent « hitchhiking » — , au Québéc, on appelle cela… « faire du pouce ». [note3(Bel exemple de métonymie, où l’on prend le signe pour le sens de l’action. Pour être rigoureux, il faudrait parler de faire de la direction (ce qu’indique le pouce). Quoique l’expression « faire du pouce » existe aussi (suivie de « sur ») pour dire prendre appui sur quelque chose afin de prolonger le mouvement acquis sur cette base dans l’objectif de lui procurer une plus grande portée (à ce mouvement, ou à un autre qui en serait dérivé). Voir le billet de L’Oreille tendue à ce propos : http://oreilletendue.com/2012/01/06/l%E2%80%99oreille-trouve-enfin-un-pouce/ … Une lectrice de Vers l’Ouest a reproché à Mahigan de s’être conformé à l’usage français « de France » en employant « autostop » pour désigner l’action qui permet à son personnage de parcourir une bonne partie du territoire canadien.)]

Or, si on relit le « roman » (ou si on recherche les occurrences de ces termes …), on se rend compte que l’expression québécoise « [faire] du pouce » (3) ou « [avancer/être pris/rentrer] sur le pouce » (3) se retrouve presque aussi souvent que « [faire] du stop » (5) ou « [aller] en stop » (2). Il n’y a, par ailleurs, que deux occurrence du mot « auto-stop ». Par contre, on retrouve plusieurs références au fait de « [lever] le pouce » (4) et, quatre (4) fois, on retrouve « le pouce [tendu/levé/dressé/tiré] ». Une (1) fois, enfin, on retrouve un verbe conjugué après le mot « pouce » : « Je tenais le pouce levé » (p. 72 — notez qu’on ne retrouve jamais : je faisais du pouce : verbe conjugué à l’imparfait avant le mot « pouce »). Par contre on fait référence aux « stoppeurs » (8 fois !, p. 60) plutôt que de parler de « pouceux » comme on pourrait le faire (péjorativement), en poussant un peu (ou de « jeunes qui font du pouce) en respectant le parler québécois. C’est sûrement sur ce passage (où la répétition de « stoppeurs » est marquante) qui a poussé… la lectrice à rédiger son commentaire. En somme, même en incluant cette « anomalie », on trouve vingt-trois (23) fois le « pouce » utilisé pour désigner l’activité qui se trouve au coeur de ce récit de soi. Tandis que « stop » s’y trouve dix-sept (17) fois seulement. La coloration régionale québécoise existe donc bel et bien dans Vers l’Ouest., étant entendu que les Québécois utilisent les deux expressions, alors que les Français ont tendance à s’en tenir au stop. Mais il y a métissage, hybridité du langage. Cela se manifeste aussi à travers des expressions comme « paumée » (perdu, en français de France) qui côtoient dans la même phrase des expressions plus québécoises comme « on s’en foutait » (cf. passage cité point 4.6.1).

Mais nous avons déjà remarqué que ces expressions plus faciles à assigner à une région sont généralement d’un registre plus familier, voire vulgaire. La majeure partie du texte que nous analysons est écrit en français international. Il ne fait pas de doute que la langue des Québécois est le français. Mais le français québécois standard présente tout de même des différences d’usage et la norme n’est pas exactement identique à celle de la France, dans l’ancienne Nouvelle-France.

Pourtant dès que l’usage québécois diverge de celui de la métropole, on a tendance à le considérer incorrect. Par exemple, Lepage utilise le mot « genre » pour introduire un exemple, justement, ce qui se fait beaucoup au Québec. Voici le seul cas noté dans Vers l’Ouest : « je me suis installé dans la section fumeur, que des cloisons de plastique transparent genre parois d’aquarium séparaient du reste du restaurant. » (p. 63). C’est une manière contractée de dire « comme par exemple, quelque chose dans le genre de ceci » ou « qui sont du genre suivant ». Évidemment ici, il aurait fallu placer le tout entre virgules. On retrouve l’expression un peu plus loin, mais utilisé dans son acception plus reconnue internationalement : « Dans la cour de l’hô­tel j’ai tout de suite re­connu mon copain, il était un peu artiste et portait des genres de cadenettes appelée dreads. » (p. 74). Le mot « cadenette » est peu connu du locuteur moyen. Il renvoie aux tresses des soldats. Ce sont effectivement de tresses dont il est question. Ce qui constitue un nouveau cas d’hybridité dans les registres et le langage employé. Cette fois, c’est la contamination de la culture anglophone qui vient se frayer un chemin entre les mailles du français québécois et de France. Donc, les régionalismes évoluent avec la région géographique, et comme la majeure partie de « l’action » se trouve en territoire canadien-anglais, le langage qui y est parlé sera forcément influencé par cet état de fait. Et cela se reflète dans le texte, en particulier lorsque des propos direct sont rapportés.

Le cas paradigmatique pour distinguer le Québec et la France à cet égard est probablement le terme utilisé dans les deux cultures pour parler du lieu où l’on gare les voitures. « Stationnement » en France, « Parking » au Québec. Donc l’utilisation de termes anglophones peut aussi renvoyer à la région du monde francophone à laquelle Mahigan appartient. Dans ce cas-ci, le « parking » l’emporte haut-la-main sur « stationnement » (9 à 0). Par contre, on ne voit pas le verbe dérivé « se parker » (ni se stationner, d’ailleurs). L’autre indice qu’on est au pays des ceintures fléchées (ou de la poutine), c’est sans doute la référence au repas du midi comme à un « dîner » (nom qu’en France on donne au repas dus soir). En France, on parlera plutôt du déjeuner. « On allait dans le sous-sol d’un église pour déjeuner » (p. 52). Comme le moment de la journée n’est pas clair dans ce cas-ci, on cherchera confirmation de ce que c’est le sens en se rapportant à une autre situation : « Je lui ai ra­conté mon pé­riple. Il vou­lait que je vienne dé­jeu­ner à la mai­son. » (p. 72).

On peut débattre de la question de savoir si « commence à » dénote une origine québécoise vu l’usage plus courent de « commencer de » en France. Mais cela ne nous paraît pas significatif.

Pour revenir aux termes anglophones, on citera en vrac, truck stop (arrêt de camions), convenience store (épicerie), staff accom (chambre d’employé), billet stand by (en attente), faire du pouce en top (en haut de bikini), sauce gravy et mashed potatoes (purée de pommes de terre ou patates pilées en québécois)… tous termes en italique dans le texte, comme certaines paroles rapportées des personnes rencontrées : « You know, I understand french », « House keeping » (mot que les employés – dont l’auteur – prononce pour s’annoncer aux clients), et « I d’ont care about politics » (paroles que prononce le voyageur pour éviter les ennuis avec l’une des personnes qui le prend en voiture, et qui lui demande : « Are you a separatist ». D’autres paroles rapportées : « Not for sale », « Thank you, thank you », « You can’t camp here », « What the fuck is goin’ on », « Do I look like a fucking dope dealer? », cette dernière parole étant le fait d’un squigi.

Remarquons quand même que la manière dont la mère signe, Môm, renvoie en partie à l’accent québécois mais aussi à l’anglais « mommy » (équivalant de « ma petite maman »). On a déjà noté les dreads il faudrait ajouter hot spring (source naturelle), house keeper et night house man. Ainsi que le fameux bi-ci (B.C. pour British Columbia, au lieu de Colombie-Britannique).

Enfin, à noter que les deux seuls termes anglophones qui ne sont pas mis en italique (outre les noms propres) dans Vers l’Ouest sont les mots « pick-up », qui signifie camionnette (p. 47), et « lifts », qui signifie « accompagnement en véhicule motorisé pour une partie du chemin », soit des termes très liés au sujet.

En conclusion, la principale leçon à tirer de l’examen de la relation entre régionalismes et déterroitorialisation, c’est que c’est en mêlant les expressions provenant de différente régions francophones qu’on parvient à donner le sentiment d’une déterritorialisation. Mais l’expression qui conviendrait alors le mieux serait peut-être alors celle de « transterritorialisation ». Celle-ci renverrait au fait de choisir des termes et des expressions susceptibles de traverser les frontières. L’autre leçon que cet examen plus poussé de l’utilisation combinée du « pouce » et du « stop » nous aura permis de tirer est que Vers l’Ouest n’est pas un cas de figure de la « neutralité linguistique comme son auteur a pu le laisser entendre par moment dans ses billets à propos de son œuvre. Il y aurait donc un ancrage bien réel dans le français québécois, mais avec un souci de demeurer lisible pour des lecteurs francophones de la France ou d’ailleurs dans le monde.

Il faudra se demander en quoi cela est compatible avec l’objectif déclaré de l’auteur de mettre de l’avant la puissance d’une voix, susceptible de rendre le sentiment de la route ?

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