3.2.1 La toile est un itinéraire qui s’écrit en le traçant

3.2.1 La toile est un itinéraire qui s’écrit en le traçant

Pour donner une illustration de la façon dont l’idée de « démarche », que nous associons à l’humanisme, en ce sens où les moyens ne doivent pas contrevenir à la fin, conserve son importance dans la culture numérique, voici la définition que Josée Marcotte propose du terme Perfection dans son lexique impertinent La Petite Apocalyspe illustrée : « n. f. La per­fec­tion est un chien cou­rant après sa queue, ce fai­sant, le chien des­sine des cercles par­faits. » (p. 43). Ce faisant elle souhaite se moquer du caractère creux de ce concept. Mais elle indique aussi que c’est le cheminement qui compte davantage que le résultat. Cela nous renvoie à la théorie de Mahigan Lepage selon laquelle « écrire, c’est courir sur un cri » (voir sur son blogue, le dernier des mahigan, dans « fictions et séries », sous « web-fictions et non-fictions » http://www.mahigan.ca/spip.php?rubrique68). Ainsi confie-t-il qu’il lui a fallu surmonter des obstacles pour s’autoriser à partir vraiment. Il attribue à l’écriture un rôle libérateur à cet égard :

« En écrivant, j’ai lâché la bride au mental, je lui ai donné de l’espace où courir. Et le mental, délié, délie à son tour le corps. Du dedans vers le dehors, l’écriture a des effets sur la vie. D’abord on court sur un cri, et puis bientôt on court de par le monde. » (6 | Écrire c’est courir sur un cri, 9 mars 2013, lors d’une conférence en Colombie-Britannique). <http://www.mahigan.ca/spip.php?article317&gt;

On pense également à un autre grand voyageur, Karl Dubost qui nous confie ses pensées et ses expériences depuis son blogue La-Grange.net.

Dans un billet de sept. 2014, il raconte comment il a su flâner, malgré cet âge de l’accélération dans lequel nous vivons.

Le matin j’ai déjà pris plaisir à marcher le long de la voie ferrée et à regarder les trains passer rythmer mon pas lent et incertain. J’observe chaque chose autour de moi, un bout de fil rouillé, une jeune femme à vélo, un homme allant au bureau avec sa serviette sous le bras, les gens qui s’accumulent sur le quai de la gare et puis le vert toujours présent et invitant au Japon. (Journée incertaine, La-Grange.net, 9 septembre 2004, Shonandai, Kanagawa, Japon, http://www.la-grange.net/2004/09/09.html#journee)

La double mission de Karl Dubost vient rendre « incertain » le statut de son écriture. Est-il en train de documenter son parcours professionel, ou de poétiser sa profession de développeur? Quoi qu’il en soit, c’est son identité qu’il construit en marchant, en effectuant des démarches, et en en traçant les contours.

On verra que les caractéristiques de « s’écrire en se faisant » et de consister en une grammatisation de la vie et en une organologie du réel que nous attribuons ici au web, et qui inscrirait ce dernier dans la continuité de la tradition littéraire d’inspiration humaniste, sont aussi mises de l’avant par des philosophes et intellectuels engagés, comme Bernard Stiegler, qui prône une déprolétarisation de la société de l’information. Il est, avec Michel Serres, un des deux penseurs les plus en vue dans la francophonie parmi ceux qui ne ressentent pas la transfiguration numérique de la civilisation comme une menace mais comme une opportunité. En effet, s’ils voient le danger d’une dépossession du monde par une trop grande confiance accordée aux processus automatisés, ils estiment que ceux-ci libéreront les êtres humains de la majeure partie des tâches aliénantes qui accaparaient la majorité de leur temps. Ils espèrent qu’en se dotant de véritables savoirs susceptibles de transformer le monde, les hommes cesseront de vouer leur vie à la recherche d’un emploi salarié et réaliseront de « vrais » travaux.

Mais cette optique peut sembler optimiste. Et la confusion introduite par les termes (distinction entre travail et emploi qui renvoie en quelque sorte à l’essai de Hannah Arendt sur La Condition humaine), peut rendre le message difficile à recevoir. Un autre point de vue est de dire que le travail ne devrait pas être survalorisé et qu’en même temps, le travail qui nous procure le plus de bonheur n’est pas du travail. C’est en d’autres mots ce que dit Marcello Vitali Rosati dans un billet publié à l’hiver 2014. Intitulé « Éloge de l’oisiveté -contre le travail », il représente un plaidoyer pour la liberté de penser, auquel le travail, tel qu’on le conçoit habituellement (comme emploi salarié), ne devrait pas être opposé. Le philosophe de la culture numérique y identifie le problème comme étant l’intégration d’une idéologie utilitariste. Son diagnostic est le suivant : « Cette éthique du travail nous fait perdre de vue ce qui est important dans notre activité: la créativité et la critique. Elle nous oblige à vivre dans une réitération du même institutionnel qui est très dangereuse: nous ne pensons plus, nous produisons ce qui nous est demandé. » (http://blog.sens-public.org/marcellovitalirosati/eloge-de-loisivite-contre-le-travail/).

De cette proposition, nous retenons que les activités qui sont mises de l’avant comme étant de plus grande importance que le travail sont la créativité et la critique. Elles représentent certes une forme d’idéal (conforme aux valeurs humanistes de liberté, de justice, de tolérance et de dignité humaine). Et si l’intellectuel sent le besoin de dénoncer cette perversion qui consiste à tout rapporter à la productivité du travail, c’est qu’il constate que cela est une tendance présente de la société du savoir, qui ne fait que s’accentuer. Ce n’est donc pas évident de dire que la culture numérique valorise davantage la liberté que le travail, la créativité et la critique que la servilité d’une action qui obéit aux injonctions d’un ordre économique oppressif. Mais, on peut estimer que la culture numérique reconduit pour l’instant les vieux « patrons » et qu’elle a encore le potentiel de se transformer pour mettre de l’avant un autre projet de société. Il est donc légitime d’affirmer que la culture numérique, si elle est à l’écoute de son intérêt réel, cherchera à faire une plus grande place aux arts et à la philosophie. Admettons-le pour les fins de la discussion. Cependant, nous ne sommes pas au bout de nos peines. Car la créativité et la critique sont souvent considérées comme antinomiques, ou peuvent le paraître à un bon sens qui fonctionnerait de manière un peu bornée. La créativité émet des propositions. La critique défait des propositions. L’un propose, l’autre dispose. Et surtout, on a tendance à concevoir l’art comme ayant pour fonction de nous faire plaisir, alors qu’on présume que la critique n’a d’autre but que de provoquer du désagrément.

Nous ne cautionnons pas cette thèse évidemment, mais il nous semble utile de la rappeler pour souligner le fait que la conciliation des deux attitudes n’est pas nécessairement aisée. Il y a quand même là une friction, qui est à la fois au fondement de la culture humaniste numérique, mais qui peut être difficile à appliquer. C’est pourquoi nous aimerions en tirer l’hypothèse qu’il devrait en résulter une tendance à soulever des préoccupations prédominantes difficiles à concilier chez les auteurs de littérature numérique. Et cela serait un trait plus important que de se servir de Flash ou de Javascript.

On est donc en droit d’attendre, aussi bien de la littérature homothétique que de la littérature générative, ou des fictions interactives, qu’elles mettent en tension des enjeux qui peuvent paraître mal-assortis et qu’elle invite le spectateur à jouer un rôle pour leur faire retrouver une sorte de cohérence. Elle impliquerait donc les lecteurs dans la création, mais elle leur demanderait de faire preuve de sens critique. Et ce faisant elle serait un outil précieux de développement des facultés. Encore du travail, me direz-vous? Oui, je ne nierai pas que c’en est.

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