2.2.1 Pratiques de l’édition numérique

Certains intellectuels français ont commencé à étudier concrètement les pratiques en rapport avec les NTICs du point de vue de l’édition. On pense notamment à Jean Sarzana et Alain Pierrot qui, avec Impressions numériques, font le tour de cette modification des manières de faire, et qui furent parmi les premiers à parler d’édition « homothétique ». Un autre est Philippe Aigrain qui s’est questionné également sur les dimensions économiques de cette évolution de la chaîne du livre, dans Sharing. Car on aura compris que le livre papier ne disparaîtra pas du jour au lendemain en raison de la portabilité accrue des livrels. Mais il est évident que les habitudes des acteurs du milieu du livre sont fortement bousculées par les possibilités nouvelles que les supports numériques mettent à la disposition des lecteurs (annotation, recherche) et des auteurs (autopublication), et dont les éditeurs auraient tort de ne pas tenir compte.

a) Comparaison entre le papier et les supports numériques

D’un point de vue pragmatique (voire matérialiste), il est raisonnable de penser que les changements physiques qui se produisent lorsqu’on lit sur un écran par rapport ce qui se passe lorsque le texte lu est imprimé sur des pages de papier ne sont pas sans conséquences sur la signification même de l’acte de lire. Pour comprendre les effets de ces changements, il est possible d’adopter différentes perspectives. On peut réfléchir à la nature de l’objet livre. Quel est le support du livre numérique? Quelles en sont les caractéristiques? Comment cela modifie-t-il notre rapport à l’appréciation du sens? On peut aussi se concentrer sur les processus psychologique et biologiques qui sont différents lorsqu’on regarde une machine nous offrant différentes options, avec un écran rétro-éclairé ou non, vs lorsqu’on utilise un livre de poche ou cartonné pour accéder aux contenus que l’on est intéressé à lire. Une troisième perspective, qui est peut-être la plus appropriée pour saisir l’ensemble des enjeux

tout en conservant l’opportunité de les creuser afin d’en découvrir les implications (politiques, spirituelles, etc.), c’est l’approche phénomènologique, qui – à elle seule (si on se réfère aux écrits de Husserl sur l’epoche) – requiert une conversion du regard, de sorte que cela nous engagerait d’emblée sur la voie d’une reconnaissance du caractère révolutionnaire de la mutation numérique. Mais, aucune de ces approches n’est neutre. Et nulle perspective n’est complètement satisfaisante. J’ai déjà tenté de distinguer différents rapports sous lesquels la lecture sur support papier est essentiellement différente du support numérique dans le cadre du cours Pratiques de l’édition numérique, suivi avec Marcello Vitali-Rosati. Mais je ne peux pas dire que je sois arrivé à cerner définitivement ce qui change. Cependant, une ou deux notions se sont dégagées de la réflexion comme étant en mesure de bien orienter l’attention des chercheurs s’interrogeant sur ces problèmes. Premièrement il y a celle d’éditorialisation, puis il y a celle d’inscription médiatique.

b) Éditorialisation et inscription médiatique (médiation et poétique critique)

Tout d’abord, l’éditorialisation, sous des airs de n’apporter qu’une nuance à l’idée d’édition, comporte comme repliée en sa spécificité toute la charge révolutionnaire de l’idée de conversion numérique, développée par Milad Doueihi. Sa puissance est justement de montrer comment ce qui peut sembler une légère inflexion dans les manières de faire peut conduire à une remise en question globale de nos mentalités et un renversement radical de la situation. [Définition d’éditorialisation]

Ensuite, l’idée d’inscription médiatique, ce n’est pas simplement de dire que les caractéristiques des médias numériques déteignent sur l’écriture dans ce contexte. C’est également de préciser que les nouvelles contraintes associées au medium numérique font en sorte qu’on ne peut plus s’appuyer aveuglément sur les anciennes manières de faire pour définir ne serait-ce que les contours d’un ouvrage. Un document numérique n’a pas de bornes physiques. Il doit se doter de signes susceptibles de sonner une cloche dans l’esprit des lecteurs comme quoi, à ce stade, on quitte son territoire, pour entrer dans les talles d’un autre projet d’éditorialisation… Mais cela n’est pas évident à réaliser sans se lancer dans une lutte perdue d’avance contre la façon même dont le numérique fonctionne, en vertu de sa capacité à supporter les hypertextes et les renvois automatiques entre documents.

c) Comment la lecture numérique affecte-t-elle la culture?

Une fois saisies ces réalités qui rendent quelque peu difficile à saisir l’organisation des idées concernant le champ de l’édition numérique, de sorte qu’on se rend compte qu’il y a un flou quant à ce qui relève de la lecture, par opposition à l’écriture et de la lecture d’un livre par rapport à ses compléments, on finit par s’interroger sur la signification de la lecture numérique phénoménologiquement, mais sans perdre de vue le fait que ce sont des processus techniques déterminés qui sous-tendent ce nouveau rapport à la littérature. Et on s’efforce de conserver une lucidité par rapport aux attentes que l’on importe dans l’appréciation de ce qui se produit.

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