Josée Marcotte

Marge

Un trait distinctif de cette écriture tient en la génération d’un effet comique par le travail pour coller au sens littéral, souvent figuratif, d’une expression ou d’un mot dont l’usage est courant, alors que la proposition au sein de laquelle elle/il s’inscrit est construite comme si on pouvait la/le prendre dans son usage abstrait. Ceci équivaut à un jeu de mots, puisqu’on joue sur les deux sens d’un mot. Par exemple : « En plus de faire tourner des ballons sur son nez, Marge jongle avec les mots… Elle vient à peine de recevoir « chute » et « coquelicot » sur la tête qu’elle recommence… Parce qu’elle n’est pas femme à se laisser décourager si facilement » (p.51). Le mot ici utilisé en deux sens différents est « jongler ». Au Québec, « jongler » signifie réfléchir, penser… Le sens plus concret est bien sûr celui du tour d’adresse consistant à faire virevolter des balles ou des quilles (ou d’autres choses…) dans les airs en les faisant passer d’une main à l’autre, alors que l’artiste (du cirque) ne possède que deux mains et manipule ainsi plus de deux objets. Le contexte introduit par la référence à la chanson « Un phoque en Alaska » de Beau Dommage, groupe « progressiste » populaire dans les années 70 au Québec, préparait l’esprit à accueillir ce double sens. En effet, l’image de l’animal ayant quitté sa douce-moitié pour mener une carrière « dans un cirque aux États-Unis » servait à montrer le décalage entre les valeurs du coeur et notre mode de vie moderne. Le travail accaparant souvent toute la place, sous la pression des « industries culturelles » qui exploitent les artistes comme des « bêtes de scène ». Il y avait donc une valeur symbolique à la première image en raison de cet intertexte. Mais la suite nous montre que le le brouillage des plans abstrait et concret est maintenu, puisque « chute » lui « tombe » littéralement « sur la tête ». Le mot chute étant la désignation de l’action dont il est l’objet, cela constitue en soi une mise en abîme, ou une démonstration du caractère auto-référentiel de l’écriture. D’ailleurs il s’agit là de la « chute » qui nous fait réaliser qu’il aurait fallu prendre la référence à l’art de jongler, « au pied de la lettre », chute étant ici pris au sens de la désignation de la finale d’une nouvelle où la révélation de l’impact émotif de la situation décrite précédemment (souvent sous des airs de banalité) est dévoilé. Le fait que l’autre mot qui dégringole sur le nez de Marge soit « coquelicot » nous montre qu’on veut indiquer la dualité « abstrait/concret » avec une action pouvant renvoyer au phénomène de la gravitation universelle si ce n’est à l’art d’écrire des nouvelles, et un autre qui désigne un objet du monde naturel, dont on voit bien la forme et la couleur (rouge) caractéristiques. Donc, la phrase finale ne fait que renforcer cette volonté de maintenir la tension entre les deux plans, grâce au caractère amphibie, s’il est permis de nous exprimer ainsi, des réflexions de type moral, tel qu’on en retrouve souvent dans la littérature « bien intentionnée ». Donc, ce qui est dépeint ici, c’est encore une fois la volonté affichée de déployer un style ludique, sans prétention puisque fondé sur l’auto-dérision, mais recelant une multiplicité de sens possibles en raison de ce jeu délibéré avec les significations littérale et figurée. C’est ainsi une sorte de complément aux pointes de lucidité qui dénoncent les absurdités de nos comportements, indépendamment de la littérature, et les réflexions plus formalistes qui travaillent le rapport à la langue en se souciant moins de la portée sociale ou psychologique du message. Mais dans tous les cas, il y a un dessein d’établir une complicité avec le lecteur en mobilisant certains mécanismes de la perceptions impliquant la compréhension parfois ambiguë des mots, ce qui peut entraîner des collisions vivifiantes entre deux images ou interprétations suggérées par le texte.

La Petite Apocalypse illustrée

Comment présenter cet ouvrage? Josée Marcotte, aussi auteur de Les Amazones, qui semble mettre de l’avant une vision féministe fermement ancrée dans le présent, tout en se référant à une culture trempée de mythologie et d’histoire, nous introduit à un autre volet de son univers, qui est fait de grandes pensées et d’un plaisir non-feint à dépeindre de petits faits de la vie quotidienne. Évidemment, tout cela relève de la vie imaginaire. Le nom du personnage « la princesse Apocalypse » nous force à cette distanciation. Le nom de Marge lui-même avait un effet comparable, puisqu’elle figurait un personnage de papier, un être littéraire. Mais justement, ce qui est sérieux dans ces fresques humoristiques du présent, qui fait du langage le premier personnage, c’est que nous ne pouvons échapper à l’emprise des mots. Les mots ont une efficace en tant qu’être virtuels par excellence. C’est ainsi que ces écrits homothétiques, cet esprit foncièrement numérique… nous révèlent quelque chose d’important. Nous sommes des êtres transformés par nos actions. Nos actions sont culturelles, car elles participent d’un discours social que nous contribuons à orienter par notre manière de nous inscrire en faveur ou en opposition aux idées dominantes véhiculées dans les médias. Les nouveaux nouveaux médias nous disent voilà, vous êtres maintenant obligés de vous rendre compte que vous êtes façonnés par les mots que vous utilisez. Car ils acquièrent avec le numérique une efficacité sans précédent. Ils en viennent, de reflets qu’ils étaient, à constituer l’image que nous sommes. D’où la portée philosophique de ce regard amusé sur soi, dont Josée Marcotte fait son pain quotidien… Ce qui souligne la fonction critique de l’autodérision.

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