4.6.1 Générer un effet de présence, par un niveau de langue familier

[… un tutoiement implicite (en lien avec l’interpellation toujours latente), mettre le lecteur dans le coup en le sollicitant par des mots qui lui sont connus, ou qui le dépaysent.]

Comment perçoit-on que le ton change en écoutant (lisant) les propos de Mahigan Lepage? Probablement que cela se « voit » en particulier lorsqu’il cesse de raconter les évènements qui se sont succédés et qu’il commence à nous communiquer ses réflexions personnelles sur le sujet. C’est à cette occasion (répétée maintes fois) que l’on peut avoir l’impression qu’il s’adresse directement à soi, qu’il nous tutoie. Et pourtant, le paradoxe de cette perception est qu’elle n’est fondée sur rien de palpable car ce ne sont que des digressions qui peuvent revendiquer une portée plus universelle que la narration des faits. Prenons tout de même le temps de relire un cas de passage de la description à la réflexion pour voir si la forme de la pensée rapportée à l’écrit se rapproche de l’adresse directe à un interlocuteur familier. «  Le pro­blème c’est que la plu­part des lifts qui nous font avan­cer sur le pouce sont des lifts lo­caux, des bouts de quinze ou trente ou cent bornes. » (p. 61). Ici le langage est adapté en partie pour un public français (bornes pour km) mais conserve des traces de son origine québécoise (« sur le pouce », des « lifts »). On est cependant davantage dans la retranscription d’un raisonnement pratique qui a été mené à ce moment-là que dans l’élévation d’une pensée universelle. La question est « comment va-t-on passer sans risquer sa peau dans un secteur qui a hérité d’une haine des Québécois ? ».

Une autre piste est de chercher dans les passages où le Je se manifeste pour se confier. Peut-être à ce moment-là la volonté de communiquer à des proches se fera-t-elle plus manifeste. Nouveau paradoxe : on constate que ce sont ces passages qui ont la portée la plus philosophique (et poétique) : « J’apprenais à vivre dans une vallée, dans une ville-vallée, où la nuit camoufle les massifs et où le val n’est plus surgissement et descente et vitesse mais marche et déambulation et lenteur. » (p. 93). Le vocabulaire et simple et la série de qualités opposées forme un raisonnement. Il y a opposition entre la situation « horizontale » du val et la vie en diagonale telle que son enfance sur les pentes du Bic l’y a habitué : « Je venais du haut de la montagne et je ne savais rien du du pied de la montagne, pour moi les pieds de montagne étaient des ravins noirs et inhabités, et l’idée qu’on puisse habiter au pied d’une montagne n’allait pas du tout de soi. » (Idem). Le vocabulaire est peu recherché, mais les considérations que les mots transportent ne sont pas insignifiantes. Le choix des termes comme « le pied », le « haut », « les pieds » nous fait penser qu’il y a généralisation ou abstraction abusive. Mais c’est cela aussi la vie. On sent donc la pensée en marche à travers ces propos. Et c’est ainsi que devient palpable le fait qu’il s’agit d’une expérience qui conduit vers un apprentissage.

Une troisième piste vient de la recherche de passages dont le style est plus relâché, pour voir s’ils semblent s’adresser plus directement à nous.

«  On s’est ins­tal­lés dans notre chambre au troi­sième ou qua­trième étage. La chambre était moins confor­table qu’en face, il n’y avait pas de pis­cine, mais on s’en fou­tait. La fe­nêtre de la chambre don­nait sur la rue et les pros­ti­tuées. On en­ten­dait des cris et des pa­roles de bas-fonds. On di­sait que c’était un hôtel de putes et de re­ven­deurs. On di­sait que Saint Ca­tha­rines était la ville la plus pau­mée de l’On­ta­rio » (p. 49, nous soulignons).

L’expression « on s’en foutait », ainsi que les mots « putes » et « paumée », dénotent un niveau de langage relâché. Mais ce « ton libre » nous donne-t-il le sentiment que l’auteur s’adresse à nous sans barrières arbitraires et nous interpelle? Ou du moins, ces expressions plus « colorées » nous rendent-elles le locuteur (le narrateur qui raconte l’histoire) plus présent? Les évènements relatés gagnent-ils en vivacité?

On peut estimer que oui, mais en quoi est-ce un trait spécifiquement numérique? Ce n’en est pas un au sens stricte (exclusif). Mais c’est en rapport avec ce retour à l’oralité que McLuhan avait associé à l’inter-connectivité. On peut parler de culture tribale, en lien avec la contraction du temps et de l’espace qui ramène le monde aux proportions d’un village global. Mais cette promiscuité, qui se traduirait par une manière de communiquer simulant une situation où on se trouverait dans l’intimité entre « potes » qui n’ont rien à se cacher – et qui est bien une tendance associée aux médias sociaux issus de la société de l’information (automatisation, informatisation) – donne-t-elle une vigueur supplémentaire à l’écriture au sens de lui faire effectuer une sorte de saut révolutionnaire? Ce serait exagéré.

On pourra trouver d’autres pistes d’investigation à propos de l’effet de présence dans les passages où le « vous » apparaît. Peu nombreux chez Mahigan, ils relèvent davantage de la volonté d’illustrer ce dont il parle en nous impliquant. Comme lorsqu’on explique une situation inédite à un ami ou à des étudiants. Permettez que j’invente une illustration de ce que je veux dire : « La poignée de la voiture XHJ a ceci de particulier que si vous la tirez elle oppose une résistance proportionnelle à la force que vous exercez. » Venons-en à un exemple tiré de Vers l’Ouest.

« Ça ne va pas du tout de soi. (…) Que cette ville enfin au bout de votre trans­la­tion vous je­tait aussi fa­ci­le­ment qu’elle vous avait pris, et vous rem­pla­çait aussi vite. » (p. 93). Il me semble qu’on sent davantage ici la présence de l’auteur, qui exprime une déception ressentie vivement, que notre propre présence dans le texte.

Il en va de même lorsqu’il semble nous interpeller directement juste avant ce même passage, en posant des questions : « Donc je ne com­pre­nais rien à la ville-val­lée. Et je n’avais rien pour m’ai­der à m’ap­pro­prier la ville-val­lée. Alors je me per­dais tran­quille­ment dans la ville-val­lée. Je me sou­met­tais aux ordres de la ville-val­lée. Mais qu’est-ce que je croyais ? Non mais qu’est-ce qu’on croit ? Ça ne va pas de soi, tout ça, la ville-val­lée et le reste. Ça ne va pas du tout de soi. » (p. 93). Là encore, on se rend compte que c’est davantage à lui-même que Mahigan pose des questions. Mais il élève tout de même son interrogation à un plan plus large en incluant le « on » (le nous) dans l’adresse de la question.

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