4.5.1 Intertextualité

Permettre une certaine reconnaissance, faire voir des scènes typiques quitte à en déplacer la coloration affective

Certains lieux communs littéraires continuent de se frayer leur chemin dans la littérature numérique. Cela est logique. L’essentiel demeure le contenu. S’il fallait que l’objet change du tout au tout sur le plan textuel, comment pourrions même le qualifier de littérature? Ainsi de l’incipit : « À cette époque j’avais déserté le Bic, je n’y allais plus que pour dormir. Tous mes amis habitaient Rimouski, j’y passais tout mon temps, surtout dans la haute-ville, à l’école secondaire dans le quartier Saint-Pie-X. » On a là une entrée en matière classique, bien qu’elle se trouve à la page 10. C’est qu’en fait il y a plusieurs débuts à l’histoire de ce voyage Vers l’Ouest. Mais cette multiplicité d’amorces n’est pas un trait de numéricité en soi, bien qu’il soit propre à renforcer sa logique, une logique… numérique.

Ce qu’on retrouve ici est une référence au temps, au lieu, à l’action principale qui devrait retenir notre attention et au personnage principal, dont on apprend qu’il a une histoire, un attachement au Bic, dont il a su se détacher, ayant adopté le mode de vie urbain des étudiants. Il est encore au secondaire, c’est à dire que pour la période de temps où prendront place les évènements, il aura un âge donné, entre 14 et 16 ans. Plus tard un indice (ils conduisent) nous permettra de déduire que Mahigan avait 16 ans lorsqu’il entreprit ce voyage. On apprend aussi que c’est une histoire d’acquisition d’une autonomie accrue. On pourrait donc inscrire ce récit dans la lignée de touts les romans d’apprentissage. Et c’est aussi un roman de la révolte, avec comme toile de fond une société étouffante où l’autorité du père devient contraignante au point de couper les ailes au jeune homme plein de potentiel s’il ne prend pas résolument ses distances.

Une autre forme de « lieux » qu’on quitte plus difficilement que la maison des parents, ce sont les descriptions de paysages, surtout dans les romans de voyages. Et l’utilisation du conditionnel pour évoquer le futur, la fin de l’aventure, que le narrateur, alter ego de l’auteur, est seul en mesure de connaître, ce qui lui confère une puissance de fascination sur son auditoire, lui-même dépendant de sa soif de connaître. « Au retour de l’Ouest je redescendrais cette côte à pied, ce serait l’aurore et j’atterrirais dans la brume, j’attendrais qu’une dernière voiture me prenne et me ramène au Bic. » (p. 15). Il faut savoir que le Bic est un pic… une montagne consacrée comme Parc National, sise au bord du Fleuve Saint-Laurent, au pied de laquelle se trouve une baie où les voiliers qui en ont l’autorisation peuvent mouiller à l’abri du vent. Car le fleuve à cet endroit atteint une largeur qui rend la rive d’en face impossible à voir, et donne l’apparence d’une mer à ce qui est la frange d’un estuaire. On voit le procédé qui consiste à prêter au voyageur des actions du véhicule qu’il aura dû emprunter, à savoir l’avion (j’atterrirais). Le côté romantique du Bildungsroman est ici évoqué par la brume. Mais c’est aussi une manière de dire qu’il aura bouclé la boucle, que son roman se tiendra sur ses pieds d’oeuvre respectant l’exigence d’unité. Ce sera le récit d’un écart, qui se conclura par le retour du fils prodigue.

Les topoï nous ramènent dans la relation aux traditions. Comme pour échapper à cette espèce de force centripète qui réintroduit du déjà vu au coeur de tout écrit qui se veut littéraire, notre auteur multiplie les digressions, au risque d’égarer ses lecteurs. Ainsi, l’instant d’après il nous parlera d’une escapade à La Pocatière pour aller écouter Grim Skunk, un groupe (montréalais) de ska-punk flirtant avec le heavy metal. Et puis, il nous confie cette « anecdote » parce qu’elle est significative. Elle nous révèle ses goûts et ses valeurs. Elle témoigne de cet esprit de révolte qui l’animait, qui le motivait à partir loin des siens. « On allait aux concerts et on slammait, on appelait ça slammer, à Montréal,on appelle ça trasher je crois. C’est se rentrer dedans les uns les autres en un grand chahut violent. » (p. 17). Quelque part cette image vaut comme un condensé de la vision du monde de cette jeunesse désabusée. Et la description des enjeux de ce drame qui se jouait dans le public déchaîné lors des shows, on voit la portée de cette note sociologique « innocente » en apparence. C’est comme une mise en abîme de l’exil, de l’épopée d’un être humain « sur la route » de l’existence. « Dans l’Est la tradition vouait que les slams tournassent, ça faisait comme un tourbillon qui allait très vite et quand on tombait c’était dangereux parce que la ronde continuait et on pouvait se faire piétiner, mais souvent quelqu’un nous aidait à nous relever. » (Idem).

Outre la représentation en petit de la saga qui se déploiera en grand, un des procédés littéraires les plus classiques et les plus contemporains à la fois est probablement la personnification de phénomènes naturels (ou artificiels – impersonnels en tous cas). En l’occurrence, c’est beaucoup la route qui est le personnage central de cette quête de sens et de liberté. Mais il y a aussi le chemin de fer. « On dirait que la voie ferrée se fraye difficilement un chemin entre les maisons et les hangars » (p. 27).

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