4.3.4 Caractère construit de la forme – inscription médiatique et normes

Le titre complet : Caractère construit de la forme (jeu avec les conventions) – inscription médiatique (éditorialisation) et normes (formalisation)

Là est probablement le point le plus important et sur lequel nous devrions insister davantage. C’est en rapport avec les codes de la communication que se joue la transformation de la littérature à l’époque du numérique. Ceci peut même se produire dans les textes qui ne sont pas destinés à être lus sur le web, n’étant édités qu’en version papier, tout comme il est possible que ce soit le cas pour les autres caractéristiques soulevées ici. Celle-ci, l’inscription médiatique, c’est à dire la participation d’une certaine culture est le point le plus important, puisque c’est précisément l’idée que nous souhaitions mettre de l’avant. Quand on parle du caractère construit de la forme, il n’y a rien de nouveau. Mais le type de lecture qu’entraîne la consultation sur plateformes numériques devrait logiquement susciter le désir d’explorer d’autres voies et de nouvelles possibilités. Ou alors, il y aura de nombreux écrivains qui voudront prendre acte des contraintes associées à la lecture sur écran et tiendront compte, par exemple, des avertissements issus des études qui démontreraient que l’attention serait moins durable sur un écran rétroéclairé que sur papier. Donc, on favorisera la brièveté, simplement pour éviter que nos lecteurs ne décrochent en raison de la fatigue de l’oeil… Mais on peut imaginer une prise en compte encore plus engagée des nouvelles conventions. Cela pourra prendre des formes plus subtiles que la brièveté, comme la répétition en remplacement des paragraphes. On revient ici à l’idée qu’une plus grande confiance est accordée au lecteur pour découper lui-même le texte comme il l’entend.

Mahigan Lepage, La Science des lichens

Mais en même temps, si l’auteur qui se veut en phase avec son temps souligne son désir de laisser le lecteur compléter le travail par une répétition trop fréquente (dans La Science des lichens de Mahigan Lepage, le processus est plus marqué que dans Vers l’Ouest, où il tenait davantage à l’histoire), ne réduit-il pas alors la portée de son geste? Et ne risque-t-il pas de se rendre prévisible pour celui ou celle qui le lit?

Audrey Lemieux, Isodoro

Dans Isidoro, Audrey Lemieux emploie comme mode de découpage, des entrées de journal, espacées de deux à 7 jours, pour couvrir l’ensemble du voyage en bateau qui conduit Isidore Ducasse de Bordeaux à Buenos Aires (on ne se rend pas à Montevideo). Le récit du voyage est situé en 1867, année où celui Isodore Ducasse s’est effectivement rendu à Montevideo. Elle suit l’ordre chronologique. Lorsqu’il y a escale, une indication concernant le lieu où on se trouve accompagne la date dans le titre des chapitres. Parfois on précise qu’on se trouve « en pleine mer ». À l’intérieur d’une entrée de journal, les paragraphes sont courts, souvent composés de deux ou trois phrases. Certaines phrases sont nominales, mais la plupart sont complètes et respectent les règles de la syntaxe et de la ponctuation. Parfois on a droit à une série de répliques formant un dialogue. Mais ce qui frappe, c’est le fait que les transitions entre les moments descriptifs et les phases de délire sont difficiles à identifier. En ce sens, le contrat lecture peut sembler rompu, car rien, extérieurement ne laisse présager d’une telle oscillation entre le monde des faits et le domaine du rêve ou de la folie.

Souvent, comme nous l’avons dit, c’est une projection de l’imagination dans un fantasme qui suscite le saut hors de l’observation vers l’invention.

Isidore s’affole. Ses mains et ses pieds s’engourdissent ; il lui est difficile de remuer les orteils et les doigts. Même sa langue et ses lèvres sont parcourues de picotements, et sa gorge enfle, semble-t-il – il ne lui reste plus que l’espace d’un fétu pour respirer. On a tranché le sommet de son crâne pour y couler du plomb liquide. Le plomb, en se solidifiant, a étranglé ses nerfs, ses muscles, ses veines. Et sur son ventre, sur tout son corps, on a déposé des sacs de sable. Il a soudain la conviction que les hommes de l’équipage viendront le chercher – ils l’arracheront de son grabat, lourde masse de plomb et de sable, et le jetteront à la mer. Il coulera plus vite qu’une ancre.
(En pleine mer, le dimanche 9 juin 1867, p. 49)

Dans la plupart des entrées, la majorité du texte est consacrée à se remémorer des scènes de la vie passée d’Isidore. C’est en ce sens qu’il s’agit d’un auto-biographie fictionnelle ou d’une auto-fiction davantage que d’un récit de soi. Ce n’est pas l’intrigue qui avance en tant que telle en spirale. Mais on met le récit des faits actuels sur la glace pour déployer différents aspects de la vie du personnage d’Isidore Ducasse, sur le mode de la remémoration.

Un jour, en passant derrière une grange inconnue, il avait vu des enfants assemblés en cercle autour d’une masse indistincte. Il avait d’abord cru qu’il s’agissait d’un tas de fumier, et n’avait pas compris ce qu’il pou­vait y avoir là d’attrayant ; il s’était approché. (Porto Grande, Cap-Vert, le 25 juin 1867, p. 85)

Mais dans plusieurs cas, les souvenirs et les délires s’entremêlent aux faits du présent vécu et relaté dans le journal de voyage tenu par l’écrivain. C’est surtout ce qui se produit à la fin.

Ainsi, il vaut la peine de citer les cinq premiers paragraphes de l’avant-denier chapitre.

Accalmie. Il a cessé de pleuvoir depuis quelques heures déjà – mais cela durera-t-il ? Isidore ne le croit pas. Le ciel est rouge comme les lèvres de Michel. Et l’air est suffocant. La pluie reviendra, il en est certain. Et avec elle la tempête.

La migraine l’a repris. On a fiché un ciseau au faîte de son crâne. Une massette percute le ciseau, le ciseau s’enfonce – sa calotte osseuse se fissure. Isidore se penche, pose son front sur la rambarde. Le bois tiède, trop lisse, ne lui fait aucun bien.

Il est en proie au vertige. En bas, démente, l’eau l’aspire. Il colle ses lèvres à la rambarde, ne voit plus que le tourbillon noir de l’eau. Ses lèvres rampent sur le bois, son visage se suspend au-dessus du vide.

Il ne peut s’arrêter d’embrasser la rambarde. Le goût salé, il a besoin de ce goût salé sur sa langue. Le goût de la bave de Georges. Le goût des doigts moites de monsieur Hinstin. Le goût de la sueur de son père. Il aurait envie de mettre le vaisseau tout entier dans sa bouche.

Sa tête, il n’en peut plus. Il est un poisson, pris dans le tourbillon noir, il est un bateau, pris dans le tourbillon noir – un poulpe rouge, au fond, est sur le point de l’avaler.

(Fin juillet, p. 158-519)

L’imprécision de l’intitulé de cette entrée de journal, « Fin juillet », tranche avec l’exactitude de toutes les autres. Par cette singularité Audrey Lemieux désirait sans doute montrer qu’Isidore lui-même ne savait plus où il en était à ce stade de son périple. Mais surtout, cette phase de décrochage par rapport à la dimension documentaire du récit lui permet de renouer avec les images provocantes et la puissante verve du comte de Lautréamont. On peut interpréter cela comme un signe que l’auteure québécoise estime que l’écrivain dont elle retrace le parcours à la faveur de cette traversée de l’océan, était de ces hommes qui écrivent leur vie de sore que leur existence est transfigurée par leur art. Ainsi il est « naturel » que le récit que l’on proposera de leur vie prenne l’allure de leur écriture poétique et romanesque (les deux étant intimement liés chez Ducasse).

Mais, comment cela traduit-il le fait que notre auteure soit imprégnée par la culture numérique, ou que le contexte de publication de son oeuvre doit influencer son écriture? Le fait de bousculer le contrat de lecture, en brouillant les frontières entre la reconstitution historique et la fictionalisation de la vie d’autrui, cela participe-t-il des tendances qui caractérisent l’écriture dans les nouveaux nouveaux médias? Quel code stylistique suit-elle qui soit marqué par les médias sociaux et le web 2.0?

On pourrait dire qu’elle s’inscrit dans la culture anthologique, car sont récit prend la forme d’une série d’entrée rappelant la forme même d’un blogue. Le fait que les entrées soient listées en ordre chronologique ne constitue pas une objection, car on a souvent vu des auteurs publier un roman par billets sur leur blogue dans une premier temps, puis le restituer sous forme de livrel dans l’ordre chronologique. On fait de même avec les romans par Tweet. Si on compare l’écriture d’Isidore Ducasse avec celle d’Audrey Lemieux, on constate que même si on peut retrouver quelque chose de son ton énergique, elle utilise des phrases plus concises et des paragraphes plus brefs. Beaucoup d’information nous est communiquée, enrobée dans moins d’éloquence.

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