4.2.4 Le travail sur les relations entre les aspects formels et les thèmes explorés

(visible au niveau de la stylisation, de la poétisation et de la mise en musique du langage)

La volonté de coller au plus près de l’observable est palpable chez Mahigan Lepage. Et en même temps, tout les de la démarche est dans la rencontre avec soi-même. Il n’est pas le seul artiste à chercher à découvrir qui il est, et il se rend compte que tous les artistes écrivants ou « diseurs » (expression qu’il préfère à « poètes » en raison de sa portée plus ouverte) ont quelque chose à régler avec la relation au père (ou à la figure paternelle). Et cela commence dès la lecture, comme dans l’histoire de Julien Sorel, qui rejoint celle de Mahigan : « Lire, écrire ont à se faire en-dehors de toute autorité – hors la maison du père (Kafka) »1. Du coup, on se rend compte que nous sommes dans la conversation entre soi et l’autre. Et c’est à cette rencontre que M. Lepage et les autres auteurs de la collection « Décentrements » nous invitent.

En ce qui a trait à Vers l’Ouest, la nécessité de surmonter cette tension amène à vouloir aller vers l’Autre. Mais à Banff, ce sera décevant car les Québécois seront omniprésents. Et pourtant, ils seront nécessaires pour permettre une certaine acclimatation. « Je n’étais pas prêt pour tant d’étrangeté, tant d’anglais et de noir et de rouge, pas prêt pour tant d’Ouest » (p. 79). On est donc constamment dans la métaphore, avec ces couleurs qui semblent résumer l’essence même de cette altérité désirée et crainte à la fois, et ces mots qui n’ont pas été à la hauteur au moment de vivre l’expérience, et qui la recréent finalement de part en part avec le recul du temps. Un voyage où le déplacement était sur l’ornière entre le dehors et le dedans, comme à fleur de peau. « C’est pourquoi peut-être je me suis agrippé à cette ville, pourquoi je n’ai pas tenté ma chance plus à l’Ouest. » (Idem).

a) Éclatement et syncope

Mais le voyage se poursuivra tout de même jusqu’au B.C., visite à sa soeur. Mais retour à ses frais à Banff, où il avait trouvé un emploi. Les Québécois doivent y brimer leur identité le jour pour satisfaire aux exigences de ce lieu de villégiature où tout est organisé en fonction du tourisme.

« C’était tout un univers de signes qui m’était étranger et hostile. L’anglais imposait des ordres et des hiérarchies différentes du français. C’était la langue des touristes, le japonais venait en second. Aux vitrines transparentes il y avait ces mots anglais et ces signes japonais, noirs et opaques. Le français n’avait pas cours dans le commerce. Il n’avais cours que dans le privé et dans les groupes de casseurs de bras qui parlaient fort dans les bars, quand le français était resté trop longtemps dans le privé, aux chambres et aux salles d’employés des hôtel et des staff accom, et que quelque chose de la colère du privé explosait la nuit tombé (sic) dans l’espace public de la ville. » (p. 87).

Face à cette situation de contraste entre la francité du dedans et l’anglicité du dehors, qui donne lieu à des situations explosives prévisibles, de sorte que la casse y est presque mécaniquement remontée comme la démonstration de grâce d’une ballerine lorsqu’on en ouvre la boite, notre corsaire du web préfère fuir la tourmente. Il n’est pas d’humeur à se voir pris au milieu d’un tel éclatement de membres. L’éclatement est au reste très présent dans sa narration comme on a déjà pu le constater. Cela s’explique par le fait qu’en voyageant en faisant du pouce, on fait souvent des sauts de puce. L’élément liant tenant à cette tension entre les couleurs rouge et noire, pourtant muée en bleu et jaune à la fin, on doit comprendre l’idée de la littérature reflet, dont le narrateur du roman de Stendhal faisait la théorie au XIX è s. (pour le roman précisément), comme une élaboration d’hypothèses, que l’expérience vient mettre à l’épreuve, toujours transformatrice, puisque prise avec le réel à travers des prismes. La langue étant le principal, on voit qu’elle vient conditionner les rapports sociaux. La rencontre avec l’autre s’en trouve donc entravée. Mais elle n’en demeure pas moins la sève de cette coulée à double travée.
On pourrait avancer l’image de la circulation sanguine autour du coeur. Il faut qu’il y ait continuité pour qu’il y ait flux. Mais c’est par à-coups que le fluide circule. L’artère est doublée par la veine. Les deux se croisent et se transforment l’une en l’autre par la fluxion cardiaque. La syncope est une part intégrante de la vie même puisqu’elle peut en signaler la fin imminente… ou un recommencement nécessaire. En littérature, c’est comme la figure en petit de l’éclatement généralisé qu’elle traduit. En effet, si la syncope peut paraître le contraire de l’éclatement, condensant la tenue du texte en son plus petit appareil, par l’amuissement d’une partie de mot, comme dans  « m’sieur », en réalité elle lie si bien les parties qui se trouvent de part et d’autre du manque qu’elles génèrent un besoin de recréer du vide du côté des lecteurs. Finalement, elle force l’analyse à outrance et provoque une accélération du mouvement de déconstruction du syntagme qu’elle avait tronçonné pour le r’bouter…

Le cas de l’écriture de Mahigan est révélateur à cet égard. S’il retranche des points, par exemple, cela donne aux virgules l’importance de points. Du coup on accentue davantage les séparations de second ordre puisqu’on se dit qu’il pourrait s’agir d’une occasion de respirer un bon coup. Et s’il élimine les guillemets pour introduire les paroles, on a tendance à multiplier les occurrences de discours direct puisqu’on se dit qu’il a aussi bien pu omettre de signaler l’amorce d’un tel segment par une majuscule. Mais, direz-vous, ce ne sont pas là des cas de syncope. Effectivement, mais le principe est le même. D’ailleurs, dans tout Vers l’Ouest, pas trace d’une seule syncope au sens stricte. Même pas un « cela » mué en « ça ». Par contre l’éclatement ne nous est pas épargné. Et parfois un « pas » passe à l’as. Est-ce pour faire « recherché »? Comme on le verra dans l’extrait suivant. Ici l’éclatement n’est pas excessif. Mais on voit bien l’alternance entre des considérations générales (presque des observations sociologiques ou des digressions pour nous aider à ne pas nous sentir trop perdus), des observations factuelles, des rapprochements avec des expériences passées, et d’autres remarques qui ne sont pas nécessairement rattachées à l’expérience vécue par l’auteur, mais qui semblent presque procéder d’une sorte de phénoménologie du voyage (où l’on procéderait par « variations eidétiques »), comme en témoignent la multiplication des cas de figure possibles, sans précision sur le rapport au cas présent.

J’ai acheté un billet stand by, comme on disait. Je devais attendre à l’aéroport qu’un siège se libère dans un avion. C’était le soir. J’ai rencontré des jumelles québécoises qui attendaient dans l’aéroport depuis plusieurs jours, dans la rumeur continuelle et l’éclairage cru. Je suis sorti de l’aéroport. J’ai marché vers la route. Une voiture de police s’est arrêtée, m’a demandé ce que je faisais. J’ai dit Je viens de l’aéroport, je marche un peu. La voiture s’est éloignée. J’ai dormi au bord d’une bretelle, derrière un buisson, dans mon sac de couchage. Chaque fois qu’une voiture passait sur la bretelle je me réveillais, je pensais La police. Au matin, j’étais sale, terreux, empâté. J’ai regagné l’aérogare. J’avais de la chance, j’avais ma place dans le prochain départ. L’avion c’est la ville. Cela monte et descend sur le béton et le verre, comme s’il n’y avait entre de prairies et de lacs et de forêts. Dans l’avion on n’a pas l’impression d’avancer comme sur la route. On reste quelques heures immobiles au-dessus de la ville, on redescend. La ville a changé, mais c’est toujours la ville. La première fois que j’ai pris l’avion je devais avoir six ans. (…)

On voit ici un cas d’effacement de pronom : « …comme s’il n’y avait entre [« les deux » ou « eux »] (…) » et il manque aussi la série de « ni »… Ce sont donc des effacements. Je pourrais les appeler « ellipses ». Mais je réserve ce terme pour d’autres types de « lacunes ». Disons que le saut entre le présent et les souvenirs désigne davantage ce que je souhaite souligner par ce terme. Il en résulte en tous cas une sorte d’ébranlement de la linéarité de la narration. Mais cela n’est pas nouveau. Ce qui importe est de constater que
cette posture phénoménologique implique une technique de juxtaposition d’éléments qui se veut ici le reflet de l’éclatement de l’expérience elle-même.

L’anecdote côtoie la pensée « élevée » ou le trait poétique. La biographie a valeur de témoignage rejoignant l’enjeu de la nation. Et pourtant l’auteur prend bien garde de se distancier de ces disputes. Il fuit les nuit où le français prend sa voix forte pour annoncer des séances de cassage de bras. Il prétend ne pas s’intéresser à la politique lorsque des anglophones cherchent à savoir ce qu’il pense de la souveraineté du Québec. Est-ce que la peur conduit le voyageur à ne pas se « compromettre » en répondant « I don’t care about politics » (p. 74) ? Pourtant, il juge qu’ils « n’étaient pas dangereux » (Idem).

b) Brièveté et densité

On ne peut pas dire non plus que Vers l’Ouest soit particulièrement résumé. On y lit beaucoup de détails dont on se demande, pour certains, quelle est leur pertinence. La tendance à faire une phénoménologie du voyage l’entraîne aussi à utiliser le conditionnel pour dire qu’au final, il en serait ainsi (comme un futur). « Et ce serait une Québécoise qui me ferait traverser les premiers contreforts, dans sa petite voiture. » (p. 75). Là commence la transformation alchimique du noir en bleu, comme on le verra (l’a vu) à la fin. Et la phrase qui suit dit à la fois des faits (elle parlait), des idées (ce qu’il en pensait – des rapprochements qu’il effectue mentalement entre ce qu’il vit et des notions qu’il cultive) et des sentiments (ce qu’il éprouvait – des images poétiques que cet événement évoque pour lui). « Elle habitait Banff et me parlait des montagnes, je découvrais les Rocheuses dans la langue du pays bleu. Et l’asphalte s’étendait dans la vallée d’Entre les hauteurs comme un grand fleuve. » (Idem). Puis on passe sans changement de ligne à un registre plus prosaïque. « À Banff j’avais une adresse, des copains de Rimouski ». Finalement beaucoup de choses sont tout de même dites en peu de mots. Et une frontière est franchie l’air de rien.

c) Intensité et originalité

Pour nous aider à vivre le périple « par procuration », Mahigan écrit la route par touches qui forment une sorte de flux ininterrompu. On est embarqué dans l’aventure dès les premiers mots, même si ça prend plus de la moitié des cent pages pour que le voyage en solitaire soit réellement amorcé.

« On était plantés devant l’Arcade avec des copains quand j’ai pris la décision de partir. C’était le jour. On avait les mains dans les poches. On était allés en Ontario avec un copain pour cueillir des fruits mais on n’avait pas trouvé de boulot, on avait dépensé tout notre argent et on était revenus dans le Bas du fleuve. On aurait voulu pousser plus loin, aller dans l’Ouest mais on n’avait plus d’argent alors on est revenus dans le Bas du fleuve. »

Quelque part, déjà, c’est signé. On trouve cette scansion fondé sur une répétition comme pour permettre un embrayage, une reprise vers la prochaine poussée d’adrénalyne. Derrière des airs débonnaires (les mains dans les poches), les camarades de Mahigan fréquentent tout de même une « Arcade » en plein jour et on apprendra plus tard qu’ils sont fanas de Grim-skunk, un groupe punk-ska montréalais aux concerts desquels on slamme ou on trashe, ce qui n’est pas sans danger (d’être piétiné). C’est une ronde pour s’étourdir peut-être mais ça envoûte comme les volutes de la fumée de Mari que l’on sent entre les branches, entre les doigts pour commencer.

L’originalité vient de là, de cette capacité à fixer dans l’instant présent quelque chose d’emblématique, comme ces jeunes qui se tiennent là devant un haut-lieu du divertissement parce qu’ils s’ennuient, et qui rêvent de partir, vers l’Ouest idéalement. Du moins est-ce le cas de Mahigan Lepage, dont les parents avaient déjà réalisé ce périple. « Maintenant je voulais pour moi l’aventure de l’Ouest. » On sent là l’intensité de ce désir de s’approprier la révolte, de ne pas la laisser se déposer dans les récits archivables, de la reprendre à son compte, d’en faire un conte contemporain, de lui redonner vie. Mais pour l’originalité, c’est moins évident. Elle vient surtout du fait que cette fois il est conscient de l’aspect étrange de cette volonté de reproduire la révolte des parents. « C’était encore la même histoire. On cherchait à s’émanciper de nos parents en rejouant leur propre émancipation. C’était absurde. » (p. 6).

Pourtant si on lit la suite, on se rend compte que c’est peut-être pire comme impasse que d’être devant l’impossibilité de se révolter sans reproduire ce que ses parents ont fait. Et du coup ça devient presque plus puissant de le faire malgré la conscience de ce que ça ne signifie peut-être rien. Car ça devient un cri de désespoir en quelque sorte.

« On n’avait de révoltes que le rock et la route et la drogue, mais c’était déjà les révoltes de nos parents. On était une génération perdue, peut-être même pas une génération. J’étais planté là dans le parking devant l’Arcade et j’étais perdu. » (Idem). En outre Mahigan se sent à part parce que les parents de ses amis n’ont pas eu ce penchant hippie.

Donc tout est en demi-teintes, fondé sur l’incertitude, mais il y a quelque chose de décapant, parce que ça détonne dans le demi-ton, en tant qu’objet d’écriture. Et un des traits de l’écriture qui frappe le plus les sens dans le cas des oeuvres de Mahigan Lepage, c’est sans doute le rythme.

d) Rythme et remédiation

Le rythme se fait sentir dans la répétition et les poussées que les petites modifications procurent à l’action d’une itération à l’autre. Tout peut paraître « factuel » mais chaque détail compte.

Sinon ce ne serait pas le même voyage. Mais ce sont les médiations, des digressions aux réflexions de nature phénoménologique, qui font la portée la plus percutante de l’ouvrage, qui se lit bien et qui donne un sentiment d’authenticité inaliénable malgré son caractère somme toute remarquablement construit.

« En soi la route demeure toute entière à rassembler. Elle ne produit pas d’elle-même le liant qui offrirait le déroulé qu’on voudrait. Il faudrait la couler, la couler et la rouler sans vide et sans reste comme l’asphalte. Même on ne sait comment quand dans la tête ne sont plus que des tronçons de route. Je ne se sais plus qui ce dimanche ou ce lundi m’a fait monter dans sa voiture ou son camion sur la 132 devant le restaurant du pêcheur. » (p. 13).

D’abord, une part d’indifférenciation liée au « rouleau compresseur » de l’habitude est à déconstruire. C’est que le pouce (l’autostop) était un moyen coutumier de déplacement pour Lepage du temps qu’il vivait entre le Bic (parc du) et Rimouski. Mais d’autre part, ce ne pourrait être réalisé qu’en opposant des images particulières à l’idée générale.

Le fait d’alterner entre le récit de la première tentative et la deuxième nous fait sentir cette réalité des strates qui se superposent avant que la fuite tant voulue n’advienne réellement. Comme quoi elle était davantage une fatalité qu’un échappatoire. Mais la forme que les mots lui donnerait était libre.

L’est-elle toujours? Ça dépend des détours que nous nous donnons le loisir d’y effectuer ou non.

Il y a des éléments qui se rapprochent de la science dans le fait de raconter le voyage, quand on a une certaine expérience de la route. Mahigan, qui poursuit la sienne, sur les routes d’Asie, à l’assaut des villes nombre, comme il le dit sur son blogue, le dernier des Mahigan, en sait quelque chose. Il peut en témoigner. Mais déjà à ses débuts, il avait une certaine histoire avec le voyage en solitaire. « Quand on revient vers l’Est on se fait souvent lâcher là, [en haut de la côte de Rivière du Loup] c’est un point de bifurcation important. » (p. 16).

1« Sortir de la maison du père » (cf. le billet sur le blogue de M. Lepage).

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