4.2.1 Identités floues

a) Auteur vs narrateur

Mahigan Lepage, Vers l’Ouest

Comment, même lorsqu’on est seul, on n’est jamais seul? Voilà peut-être une des questions que pose Mahigan Lepage à travers l’écriture de son premier roman publié dans la collection « Décentrements » : Vers l’Ouest. À preuve, le fait que l’adresse – outre la localisation géographique – change régulièrement. Ce qui indique que le glissement classique entre le point de vue intradiégétique du narrateur personnage et le point de vue extradiégétique du narrateur « omniscient » (ou non) demeure un procédé courant dans le contexte de la publication numérique. Dans le cas des deux oeuvres de Mahigan Lepage étudiées ici, il convient de rappeler qu’elles n’ont pas fait l’objet d’une diffusion préalable sur son blogue « le dernier des Mahigan » (ni d’ailleurs sur son atelier d’écriture dédié au récit de voyage, feu « la machine ronde ». Non, il n’y pas à penser que ce serait lu dans un contexte de surstimulation. Le papier n’était pas un horizon inappréciable pour la parution d’un texte qui se voulait en partie un salut au Sur la route de Kerouack (bien que le flux continu de la page web s’y prête mieux que la segmentation des pages à tourner). La linéarité n’est pas un ennemi en soi pour l’auteur de Coulées, autre ouvrage où il essaya de faire de la route un personnage. On peut supposer, donc, que même solitaire l’auteur est un co-acteur du récit du voyage dont il est forcément témoin, puisqu’il y est inscrit. Et la voix de l’asphalte et de tout ce qui « vient avec » est probablement médié par le regard que l’auteur en puissance (Lepage a attendu plusieurs mois après son retour pour recueillir ses souvenirs) porte sur elle sachant que c’est sur le vif que son histoire, leur histoire, s’écrit en lui, entre eux. Mais est-ce une histoire d’amour entre une jeune homme et la liberté ici incarné dans le ruban de bitume? Nous ne le croyons pas. C’est plutôt décevant, parfois, ce que nous réserve la destination du voyage. On revient inévitablement chez soi. Non sans avoir fait un étourdissant détour. La question de savoir jusqu’à quel point on a pu en ressortir transformé est pertinente. Le problème est qu’il faudrait se connaître avant et pouvoir acquérir du recul par rapport au moment du retour pour en parler. Mais ce qui importe c’est la négociation avec soi-même en cours de route. Nécessaire, c’est cette tractation induite par les circonstances et exigée par les besoins de la « survie » qui fait que le vagabond se découvre multiple. Ainsi en va-t-il de la voix qu’il porte en lui et qui n’est pas celle du narrateur, ni celle de l’autre de l’auteur qui est peut-être le vrai soi. Est-ce qu’il serait possible que cette voix en plus, qui vient de surcroît soit la représentation de la présence du lector in fabula? « La brume était était très épaisse ce matin-là, la route en sortait comme une langue », note le rebelle de retour de son roadtrip au résultat mitigé. « J’avais été confondu », comme l’enfant qui avait raté sa sortie de l’avion lorsqu’il avait dû venir seul à Montréal pour une opération. Les blessures de l’enfance tracent souvent la voie pour les dérives de l’adulte. Mais la langue en question, celle qui clôt la conversation, n’est-elle pas toujours empreinte des parfums de la mer (ou de la mère). Comme le signalerait le choix singulier du verbe qui trace la ligne d’arrivée pour ce périple à la recherche de soi : « Et j’attendais le plein jour et les voitures les mêmes toujours et qu’une de plus la même me remmène. ». Pourquoi pas ramène? Parce que ré-emmener c’est l’idée du déjà vécu. Ce n’est pas la même chose. Une rame. Un rem.

Audrey Lemieux, Isidoro

Pour la majorité des écrits du corpus, il pourrait être tentant de confondre le narrateur et la personne « physique » de l’auteur. Nous avons commencé à montrer qu’avec le numérique, surtout dans le cas où les écrivains ont développé un personnage d’auteur en ligne, il faut distinguer l’auteur numérique du narrateur, même si ceux-ci peuvent sembler carrément s’identifier. Dans le cas d’Audrey Lemieux, on pourrait croire que cette distinction est superflue, car son narrateur est clairement une autre personne que l’écrivain qui est derrière le livrel. C’est une « réplique » de l’auteur des Chants de Maldoror, soit un homme ayant vécu au XIXè s. Cependant, il serait tout de même intéressant de se rappeler qu’on ne sait pas qui est la véritable Audrey Lemieux, une fois qu’on a lu ses critiques en ligne. Le fait qu’Isidoro ait été réalisé dans le cadre d’un mémoire de recherche/création dont il fait l’objet (pour la partie essai) nous encourage à penser que ce n’est pas une personne fictive. Un des seuls autres écrits que l’on retrouve en ligne associé au nom d’Audrey Lemieux (pas la cycliste) est « À tombeau ouvert ».

image accompagnant "À tombeau ouvert" d'Audrey Lemieux

image accompagnant « À tombeau ouvert » d’Audrey Lemieux

C’est le récit qu’un cadavre fait retour sur ses derniers jours en nous livrant ses sensations de trépassé dans le moment présent. On croit revivre certains passages de La Charrette de Jacques Ferron.

Et je me sens emportée à mon tour, bientôt nous franchissons le pont, Pierre-Laporte, annoncent les pancartes. Je ne suis plus qu’un ensemble de sacs gigognes, peau, membranes, fascias, péritoine, qu’on ouvrira tantôt, à l’aube – la ville apparue irradie, et je brûle avec elle. [Audrey Lemieux, À tombeau ouvert <http://carnets.contemporain.info/moyens/archives/329>%5D

Forcément, cela remue. Et ça nous renvoie à la fascination pour les corps déchirés que l’on retrouve chez Lautréamont. La mort et la littérature ont toujours fait bon ménage. Dans l’imagination.

Mais en réalité, qui est Audrey Lemieux? Et de qui parle-t-on lorsqu’on évoque l’auteur d’Isidoro? Évidemment le personnage est ici Isidoro. Un double littéraire d’Isidore Ducasse. Ce qui est intéressant, c’est qu’il n’est pas nouveau qu’un auteur soit un personnage. Conte de Lautréamont est un pseudonyme pour Isidore Ducasse. Les pseudos sont devenus la norme avec le numérique. Mais Audrey Lemieux s’appelle bien Audrey Lemieux. Le nom n’importe pas tant ici que la construction d’une identité qui passe pour la personne de l’auteur. Tous les auteurs numériques n’écrivent pas à propos d’eux-mêmes. Mais même dans ces cas-là une distinction est à faire entre l’auteur et son avatar. Pourtant, c’est bien l’avatar qui est l’auteur. Du moins si l’on admet que la personne qui crée se met dans la peau de son double numérique pour écrire ses textes, et imagine donc cet auteur qui se construit une histoire avec un narrateur différent d’elle ou non. Dans tous les cas, il y a un décalage et une difficulté accrue à identifier ce dernier, à mesurer son étendue et à trouver un système de référence valable pour l’apprécier. On nage un peu en plein brouillard. C’est pourquoi l’auteur numérique est sûrement la meilleure référence que l’on puisse avoir. C’est une construction, mais au moins on le sait. On accepte e jouer le jeu et on part de là pour évaluer quel écart il y a entre cet être créé et un autre être de fiction, le narrateur de l’histoire inventée par l’auteur (qui est peut-être la sienne). Dans le cas d’Isidoro, ce n’est pas le récit d’un narrateur qui est en même temps le personnage d’un acteur de l’histoire parlant de soi à la troisième personne comme auteur pouvant se regarder agir et écrire et écrire à propos de soi agissant, comme c’était le cas de Marge, qui était le personnage d’un auteur, et visiblement la narratrice aussi.
On verra dans le point b) suivant qu’il y a tout de même une difficulté accrue de distinguer le personnage principal du narrateur dans le roman Isidoro.

Annie Rioux, Filles du Calvaire

Tout comme pour Vers l’Ouest, le caractère variable de l’adresse, qui rend la figure du destinataire ‟ extensible ”, même si elle semble plus resserrée autour de l’être aimé, n’en rend pas moins mobile l’identité de ‟ celle qui parle ”. Ici encore, encore une fois, l’auteur et le narrateur tendent à se confondre, tant est forte la propension du je à prendre sa place dans le récit contemporain, comme si cela n’avait pas été permis pendant trop longtemps et que le moi profitait des ouvertures récentes des ‟ mentalités ” pour déferler sous ses différents visages dans la littérature. Mais alors le moi est toujours le symbole, non seulement d’une génération, d’un mouvement, d’une sorte de déplacement des plaques tectoniques de la figuration poétique. Et en un sens c’est une allégorie de l’altérité que ce moi qui s’expose. C’est une mue du ‟ nous ” en ‟ soi ”, passant par la soyure de la prose poétique. Car poésie il y a et en un sens, c’est la poésie qui s’exprime d’abord et avant tout à travers ces textes. Comme nous y avons insisté, avec le numérique, chacun est aux prises en quelque sorte avec une double vie. La voix de l’individu se trouve ainsi démultipliée et forcément récupérée, déformée, aliénée. C’est donc ‟ soi-même comme un autre ” pour reprendre le titre d’un essai de Paul Ricoeur qui se retrouve à tenter de recoller les morceaux d’une identité éclatée. C’est pourquoi nous allons essayer de montrer que les lecteurs sont des acteurs indispensables de cette recomposition, grâce à leur vue plus large de la situation, à leur position détachée par rapport au spectacle d’une existence qui se joue littéralement entre les lignes, à la déréliction potentielle d’un être qui se livre, vraiment, au devenir.
Une des situations bien reconnaissables où le soi est scindé, outre la narration, où l’auteur se dédouble en ce couple du je qui raconte et de son alter ego qui s’écrit racontant, c’est bien le rêve. Or la présence du rêve relaté dans l’écriture constitue en quelque sorte une mise en abîme de l’écriture. Mais quand la scène remémorée du rêve théâtralise cette division qui correspond à la lucidité d’une conscience dont la lumière est trop aveuglante pour être soutenable, il vaut la peine de la retenir, autant que l’obsolescence des formats le permettra, dans les rets de l’écriture, fut-elle discrète puisque numérique. « J’al­lu­mai alors deux blondes, et, en fai­sant mine de vou­loir m’ap­pro­cher ten­dre­ment, les lui plan­tai dans les yeux qui prirent feu dans l’ins­tant. » (p. 15) Visiblement, dans le rêve on est hors de soi. C’est l’extase, mais c’est aussi la haute-voltige des symboles. Ici ‟ allumer ” peut bien vouloir dire ‟ séduire ”, et deux blondes on devine que ce sont des cigarettes qui renvoient à des femmes dont la désirables. Le contexte le confirme. Le jeune frère à qui la narratrice ravit la vue par les substituts mêmes de la vision qu’il n’aurait pas dû voir, fut effectivement témoin de la dualité de l’auteur, à la fois sa soeur et l’amante d’une femme qui pourrait être sa fille et de celle qui semble être sa mère. Mais pourquoi lui cache-t-elle cette vue si ce n’est parce qu’elle pressent un désir que ce frère aurait eu de s’unir avec elle. À moins qu’il ne soit perçu davantage comme un étranger qui aurait été plus prompt à la dénoncer qu’à en être jaloux. Mais voilà, nous n’en savons rien. Nous retenons seulement que l’identité personnelle, générationnelle, sociale, sexuelle, n’est pas une chose simple…

b) Personnage vs narrateur

Mahigan Lepage, Vers l’Ouest

Le personnage est-il double, ou suffit-il de distinguer deux postures, celle de l’individu qui vit les évènements et celle de celui qui en rend compte à travers le récit qui nous est donné à travers les « pages » de ce livrel? On sent qu’il y a le héros et le anti-héros. On pourrait l’aborder sous cet angle. L’entrevue de Mahigan Lepage à propos de Vers l’Ouest (voir sur la chaîne Youtube de Mémoire d’encrier) nous indique que l’attrait pour les grands espaces de l’Ouest procède de la même volonté de révolte qui avait été celle de ses parents. Mais il est lucide et se rend compte avec une amertume avouée qu’il ne peut refaire la même révolte sans qu’elle soit vidée de son sens. Il est question de la relation au père qui lui reproche de ne pas être allé jusqu’au bout et de sa mère qui est aussi déçue qu’il n’ait pas pu s’organiser pour demeurer autonome plus longtemps dans l’Ouest. Il y a donc Mahigan l’adolescent qui se révolte davantage dans l’absurde car il est lucide mais aussi littéralement dans l’espoir d’une certaine réappropriation. Mais il y a aussi l’auteur qui prend la mesure, par l’écriture, du chemin parcouru, et qui accuse une certaine déception, personnelle, marquant l’écriture, qui est volontaire et en même temps débonnaire. Détachée en même temps qu’engagée. Je crois que nous retrouvons là plutôt deux faces d’une même identité que deux entités séparées, car elles se retrouvent aussi bien chez le narrateur que chez le personnage.

Audrey Lemieux, Isidoro

Nous avons dit que dans Isidoro, il y a une difficulté accrue de distinguer le personnage principal du narrateur par rapport à ce qui se produit dans Marge, où la narratrice pourrait être plus proche de Josée Marcotte que de son personnage. En effet, cela peut sembler évident, puisqu’Isidoro se veut une autobiographie fictionnelle. Cependant, Marge est un alter ego de Marcotte, ce qui complique les choses. Et la comparaison se justifie d’autant plus que le narrateur-auteur du récit de voyage de retour d’Isidore Ducasse dans sa ville natale semble s’identifier puissamment au narrateur des Chants de Maldoror, qui s’adressent à un double de ce personnage du narrateur, qui souffre terriblement des déboires de sa créature. Isidoro est écrit à la troisième personne, comme pour instaurer une distance, réflexe naturel, pour un écrivain, qui fictionnaliserait sa vie, mais cela semble être exactement la même chose que ce qui se produit dans Marge. que c’est à propos de lui-même qu’il écrit. Donc, évidemment, il y a une confusion plus grande que dans Marge. La différence tient peut être à ce que Les Chants de Maldoror sont écrits à la deuxième personne. Mais qui sait si Marge n’a pas écrit un roman où elle se met en scène, sous la forme d’un double s’adressant à son alter ego à la deuxième personne?

Annie Rioux, Filles du Calvaire

Nous l’avons dit, dans le récit de soi, le narrateur devient le personnage principal et l’auteur se transforme en alter ego de ce ‟ je ” qui se dissocie dès lors de lui-même comme idem, pour devenir un ipse, certes, mais un ipse complexe car une trace demeure en lui (elle en l’occurrence) d’une unité imaginaire supposée originelle. Ce moi conscient, féminin et lesbien (dans le cas du personnage mis en scène par Annie Rioux dans son récit). Et nous avons précisé que l’histoire de cette peine d’amour n’était pas le plus important dans le texte, par rapport à d’autres enjeux comme celui de l’écriture de la vie et le lien indissociable de celle-ci avec la remontée des intertextualités, qui forment comme les braises sur lesquelles couvait le désir d’écrire. Une mémoire anté-mémorielle hante constitutivement les mots et se voit redoublée par les souvenirs personnels que l’écrivain en devenir cultive de son parcours en les eaux de l’existence. Ainsi l’exprime bien Annie Rioux, au premier tiers de son périple comme pour faire le point en disant bien que cette synthèse ne résout pas la question de savoir à qui le texte s’adresse.

L’écri­ture avait cette par­ti­cu­la­rité de fondre en un seul cal­vaire tous mes sou­ve­nirs, je te fa­bu­lais ainsi que moi-même dans un tu im­pli­cite qui me conte­nait et qui pro­je­tait dans le passé des an­ti­ci­pa­tions d’une dé­li­vrance fu­ture, des ren­contres au gré des er­rances, des dé­sirs vio­lents de mort que seul le livre pou­vait apai­ser. Mais il n’y avait pas de re­com­men­ce­ment pos­sible, car il n’y avait pas de livre pos­sible, il y avait sim­ple­ment ce fa­tras d’im­pres­sions di­verses ac­cu­mu­lées avec les an­nées et le grand be­soin de noyer dans un flux d’adresses les échecs du cœur, la ma­la­die de mon amour pour ta dé­pouille, ma fai­blesse in­nom­mable. (p. 17)

On retrouve ici l’idée de cette relation affective rompue, qui cause une souffrance dont l’auteur tente de se déprendre. Le voyage, les allers-retours entre Paris et Marseille (lieu de réminiscence de cette relation fantasmée entre la narratrice, D. et Anne, cette muse commune et maudite?), on voit bien que la tension entre une adresse singulière comme si le récit se voulait à une flèche à D., geste désespéré, et la pulsion de dissoudre cette douleur dans un acte de témoignage adressé à une nuée d’inconnus. Un témoignage, ou une confession… mais aussi cette projection de soi en l’autre, du ‛je’ dans le ‛tu’. Ce qui nous conduit à la considération de cette autre forme de dédoublement de personnes qui rend les identités floues. À deux titre. D’abord parce que cela signifie qu’un personnage est à la fois ‟ moi ” et ‟ toi ”, et que non seulement le narrateur/personnage-principal a une double identité, mais que c’est le cas aussi du personnage de son interlocuteur, qui est aussi une sorte d’avatar du lecteur dans le texte… L’entremêlement de toutes ces personas sera traité à la fin de cette façon d’envisager le caractère flou des identités comme modalité du déplacement-transgression (voire abolition) des frontières (sous-point d)). Et plus tard on verra que cela porte à conséquence, car cela vient donner une forme incarnée au fait que le culte de l’auteur soit en train de reculer au fur et à mesure que la porosité entre les rôles de lecteur et d’auteur s’accroît.

c) Personnages entre eux

On se rend donc  compte que le narrateur et l’auteur sont, depuis le numérique, d’emblée deux personnages. Ils peuvent donc être difficiles à discerner, surtout lorsqu’il s’agit d’une autobiographie, qu’elle soit fictionnelle, comme dans le cas d’Isidoro, ou non, même si on parle toujours d’auto-fiction (alors que l’expression « récit de soi » serait plus appropriée – si on veut réserver l’expression auto-fiction pour les récits concernant des personnalités publiques dont on peut vérifier ce qui est écrit à leur propos).

Josée Marcotte, Marge

Le double de Marge est-il un alter ego de son auteur. Car Marge écrit clairement à propos d’elle-même. Mais elle parle d’elle-même comme d’un personnage. Donc, elle serait à elle-même son propre double. Mais en même temps, Marge est certainement l’alter ego de Josée Marcotte. Quelle différence y a-t-il donc entre Marge et Josée Marcotte?

Mahigan Lepage, Vers l’Ouest

Néanmoins, malgré le fait que le narrateur n’ait pas écrit pendant le voyage, il revit et accomplit l’expérience véritablement en l’écrivant, comme exprimé dans les propos cités de l’auteur à propos d’un autre de ses livres parus chez Mémoire d’encrier, Coulées. Il faut donc dire que le narrateur était déjà auprès du voyageur pendant son parcours, occupant une part de l’espace de ses globes oculaires, une partie du colimaçon de ses oreilles, une portion de ses pores et de ses narines, sans oublier les papilles gustatives. L’auteur était donc déjà en germe dans l’auto-stoppeur. Finalement, l’adolescent était déjà en train de travailler sur son texte alors qu’il traversait l’artère de Banff à la hâte fuyant les intrigues qui aurait transformé son histoire en récit de bagarre. Il voulait décloisonner l’espace, et il lui fallut quitter Banff ville enclavée par quatre sommets infranchissables en apparence. La vallée n’était pas faite pour son pied marin. Le parc du Bic demeurait son aire naturelle. L’inclinaison à rejoindre la déclivité, tel est le lot du marcheur et de son double.

Audrey Lemieux, Isidoro

Isidoro est le double d’Isidore Ducasse. Il écrit à propos de lui-même comme si sa vie mimait celle de son personnage, Maldoror, dont il publiera les Chants un an après ce retour temporaire à Montevideo. Nous sommes dans la reconstitution. Lemieux imagine Ducasse se projetant dans son personnage en gestation de Maldoror, et en même temps elle instaure une distance entre l’auteur et le personnage qu’il fait de sa vie lorsqu’il raconte sa vie dans son journal. À moins qu’elle soit, elle le narrateur, comme alter ego de l’auteur, capable de susciter un narrateur omniscient. Mais en même temps, qui a pu écrire ce délire sur le bateau, si ce n’est Isidoro lui-même. Quoi qu’un doute demeure. Peut-être Audrey Lemieux a-t-elle vécu le délire du personnage du Conte de Lautréamont qu’elle a réinventé en le reconstituant. Et elle est peut-être elle-même le personnage de son propre récit, en tant qu’alter ego du narrateur qui n’est autre que la projection de Maldoror sur son auteur (ou de ce-dernier, en tant que personnage d’Audrey Lemieux, dans son personnage, encore à naître). En fait le personnage d’Isidoro, ce serait plutôt un phénomène, soit celui de l’entremêlement de la vie de l’auteur avec celle de son personnage. Or cela est le thème même de la culture numérique, en même temps que c’est l’histoire de la littérature. L’autre personnage d’Isidoro, comme de l’ensemble des oeuvres de la littérature numérique, dans la mesure où elles participent à cette culture, serait justement la rencontre de ces deux acteurs de l’évolution sociale et spirituelle contemporaine. La littérature numérique parlant de la culture numérique pour mieux se comprendre elle-même. Voilà ce que racontent les écrivains numériques, reconduisant le « bon vieux » phénomène de la mise en abîme de la littérature que l’on retrouve aussi bien dans la poésie (le genre le plus formalisé) que dans le théâtre, le genre le plus éclaté.

d) L’ensemble (le tout et l’entre eux) et le(s) lecteur(s) [multiplicité des lecteurs]

Mahigan Lepage, Vers l’Ouest

Mais la langue locale, les clins d’oeils aux locuteurs d’ici, ça n’est pas la forme la plus directe d’interpellation du lecteur. Car à la relecture, je n’ai pas retrouvé trace immédiatement de cette voix tierce qui pourrait désigner l’instance médiatrice de l’interprète. Mais j’ai pu comprendre que le rapport à la nation n’était pas indifférent. Il est problématique. C’est un Québécois qui lui dame le pion à l’hôtel où il travaille comme concierge de nuit à Banff, un Québécois à l’anglais impeccable… L’anglais, langue du commerce, le dégoute par sa surabondance aux vitrines des boutiques pour touristes des rues de ce lieu de villégiature. Rien n’est indifférent. Le français est tu. En sourdine durant les heures de travail il rumine son aliénation, il ronge son frein. Et la nuit venue, les francophones font éclater leur rage et causent des dommages. Lepage fuit ces chamailles qui occupent le centre du terrain. Il se tient à la marge. Il décidera de rentrer, écoeuré, juste après avoir été « remercié » par l’intendant philippin de la chaîne. Il avait eu le malheur de ne pas se réveiller. Il prendra l’avion pour rentrer. Rien de glorieux.

Mais la langue demeure encore et toujours l’enjeu. La langue des signes que nous font les espaces de transition.

Il y aurait long à dire à ce sujet. Mais en attendant d’y revenir, d’y être réamené (remmené?), nous chercherons à retrouver la trace du lecteur comme garant de la dualité de posture du locuteur.

Voici une piste : faisant référence au départ vers l’Ouest à partir de la Gare Centrale, Lepage mentionne qui longe la 132 qui se trouve du côté de la rivière des Outaouais qui n’est pas la rive où les villages se trouvent. Ainsi, il évoque ce à quoi le lecteur doit penser lorsqu’il mentionne ce trajet : « On pense peut-être aux vil­lages qui ja­lonnent de l’autre côté de la ri­vière Ou­taouais, Fa­cett, Mon­te­bello, Pa­pi­neau­ville, Plai­sance, Thurso, Mas­son. » (p. 35-36) Mais c’est pour préciser qu’il n’a pas vu cet aspect du trajet. « Pour moi ce côté-ci de la ri­vière Ou­taouais n’est rien que route et pan­neaux. » (idem)

{Problème ici : Ne vaudrait-il pas mieux examiner… le rapport à l’espace, au temps et au langage…? ou encore l’alternance entre participation et distanciation?}

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s