Audrey Lemieux

Isidoro

Isidoro nous rappelle l’origine américaine (du Sud) de l’auteur des Chants de Maldoror. Il le fait, d’abord, par la finale du prénom qui est dans le titre, puis par l’objet de la « quête » du narrateur qui est, superficiellement, le retour à sa ville natale, Montevideo (capitale de l’Uruguay), et, plus profondément, la connaissance de soi. C’est pourquoi la forme du journal convient bien à cet effort pour retracer les temps forts (psychologiquement) de cette traversée de l’Atlantique en bateau, qui est en même temps une reconstitution du drame intérieur (non sans ancrage dans la chair, on s’en doute) ayant peut-être (vraisemblablement) servi de moteur à l’écriture d’une oeuvre immense dans le siècle le plus puissant, à mon sens, que la France ait connu littérairement (et sur d’autres plans). Si cet écrit paraît porter sur un autre que l’auteur, et faire figure d’exception parmi les autres livrels du corpus, il convient de relativiser cette différence. On verra, en effet, que la manière dont la relation entre le conte de Lautréamont et son personnage « monstrueux » est explorée par Audrey Lemieux grâce à une combinaison d’imagination et de réflexion sur les faits nous permet d’interpréter cette oeuvre comme une étude de soi dans le miroir d’un autre. Lemieux s’en serait servi (de ce dispositif qu’il nous revient de chercher à mieux comprendre, afin de dégager ses rapports à la culture numérique), pour s’interroger sur elle-même en tant qu’écrivain. En ce sens, ce texte (parmi les plus beaux – et les plus classiques – de la collection « Décentrements »), comporte, métaphoriquement une forte dimension auto-biographique. Non qu’Audrey Lemieux s’identifie au génie d’Isidore Ducasse. Pas plus qu’elle cultive une telle blessure qu’il lui soit impossible de ne pas exposer l’horreur d’une âme écorchée à vif dans ses écrits. C’est plutôt que se sensibilité à fleur de peau fait en sorte qu’elle est particulièrement sensible au caractère problématique de l’écriture de soi, puisque d’emblée la distinction est ténue entre l’écrivain et son art d’écrire, de sorte qu’en prenant la question de la porosité de la paroi invisible séparant le délicat individu physique qui se faisait appeler Lautréamont et sa créature qui a inspiré les surréalistes et suscité l’incompréhension, comme prétexte pour faire étude phénoménologique de l’identification de l’écrivain à son oeuvre, elle a en fin de compte montré qu’elle prenait à coeur la terrible tension qui fait vibrer le malheureux intellectuel, cherchant un supplément de vie dans la friture de l’encre grafignant la feuille, comme la peau d’un double que l’auteur se crée pour s’exalter et se cacher à soi.Autrement dit, l’objet de son écrit demeurait la révélation de ce que tout écrivain écrit à propos de soi. Mais que cela n’est pas simple. Et donc, c’est cette complexité qu’elle met en évidence en nous faisant réaliser que ce ne devait pas être facile d’être soi-même pour l’auteur d’un personnage de papier plus réel que la nature. Et cela exprimait d’Audrey Lemieux qu’elle était préoccupée par l’importance de cette question. Elle a livré une part d’elle-même en s’efforçant de rendre justice à la relation qui devait unir Maldoror à son créateur. Elle a pu sentir sa voix vibrer à travers ses propres cordes vocales en écrivant.
« Et à force d’écrire, peu à peu, il me semble que j’ai fini par muer, que la voix d’Isidore, aigrelette, mais plus grave que la mienne, s’est mise à vibrer dans ma gorge. » (Mémoire, p. 88).
Donc, c’est une écriture qui nous responsabilise. Nous reviendrons à la relation de cet aspect avec la culture numérique. Pour l’instant, on y voit une référence à la pensée de l’infini (du visage) chez Lévinas. « Comment riait et pleurait ce visage? » (p. 84). Mais Lemieux se réfère plutôt à la notion de « surplus de la vision esthétique » développée par M. Bakhtine dans Esthétique de la création verbale, et selon laquelle l’autre voit plus de l’un que le premier concerné. On peut donc projeter sur autrui une image d’ensemble (y compris l’arrière-plan du monde auquel il ou elle tourne le dos) plus complète que celui-ci a de lui-même. (p. 84). Cependant, comme le note notre auteure : « Le biographe bénéficie à peine de ce « surplus » de vision à l’égard de son biographé : il voit bien, en observant un portrait de son sujet, son visage, l’expression qui l’anime, mais c’est là une expression figée, une trace, une révélation nécessairement partielle. »(p. 85).

Autobiographie fictive d’Isidore Ducasse
Un récit de soi troublant : une reconstitution imaginaire nous plongeant dans la peau d’un génie tourmenté
Une projection de l’auteure dans ce personnage d’écrivain s’identifiant à son personnage?
Une traversée de l’océan racontée dans un journal, sans fard ni filtre
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