Annie Rioux

Filles du Calvaire

Le plan de notre description pourrait suivre ces quelques lignes
  • Séjour à Paris
  • Carnet d’étudiante
  • Peine d’amour et intertextualité
  • Retour réflexif depuis Montréal

L’interprétation

Circonstances facilitant l’interprétation

Le travail de « décryption » (joignure de description et de décryptage) de l’écrit unique (au double sens du terme) d’Annie Rioux nous sera facilité par une triple circonstance… D’abord le fait que le récit soit d’une forme plus classiquement auto-biographique et littéraire que les autres si on s’en tient à la partie ‟ Carnets de voyage ”, intitulée Paris, hiver 2010. Déjà nous voilà bien situés, et il en va de même pour l’identité du personnage principal qui est à la fois narratrice et auteur de ce compendium d’observations et de citations reflétant son état d’esprit et de désir, en tant qu’étudiante québécoise de littérature française ‟ exilée ” à Paris pour un projet de thèse qui n’aboutira pas. Cependant, elle avait déjà complété son mémoire [L’image de l’écrivain au péril de sa représentation. Corps du roi, de Pierre Michon,Université Laval, 2008, sous la direction de René Audet]… Notons au passage qu’Annie Rioux écrit en introduction de son mémoire, « nous défendons l’idée selon laquelle le recueil de Michon illustre avec force cette circulation des figures emblématiques de la littérature, qui est ce qui structure au premier plan notre imaginaire collectif de lecteurs contemporains. »… Il est donc possible que l’intertextualité constitue probablement un des moteurs de l’écriture de Filles du Calvaire. Quant au titre, il peut sembler très chargé de religion, mais il renvoie à une station de métro de Paris qui s’appelle ainsi, Filles du Calvaire. Le fait que la narratrice-auteur-personnage-principal ait été frappée en entendant le nom de cette station, vient-il du fait qu’il avait réveillé la souffrance qu’elle éprouvait en raison d’une rupture affective récente ? Ce serait s’avancer trop loin. Peut-on affirmer que l’interlocutrice de la narratrice est le personnage d’Anne, dans la mesure où ce fut par son intermédiaire (en tant qu’amante au moins fantasmée) que la rupture amoureuse avec D. (l’amoureuse) eut lieu ? Pourtant, on apprend plus loin que « Anne, c’est moi » (p. 30, l’auteur souligne). Alors que, pour l’heure, évoquant le corps d’Anne (‟ le corps d’Anne était nu contre le mien ” – p. 15), la narratrice explique : « C’était, à l’époque, le début d’une grande dou­leur qui al­lait par la suite ca­ta­pul­ter mon quo­ti­dien dans une rou­tine im­pi­toyable, faite d’exils à ré­pé­ti­tion, d’at­ten­tats contre la per­sonne. (…) » (p. 15). On sent la profondeur du drame intime que cette peine d’amour a pu représenter, car « cette personne », c’est sans doute elle-même (voir confirmation dans le texte). Anne représente l’amante commune à D. et à la narratrice. Celle qui les a brouillées. [Peut-être parce que c’est la fille de D. (la narratrice évoque le caractère incestueux de la la relation foudroyante avec Anne : « Le point de dé­part est cette nuit où j’ai rêvé l’in­ceste et fait l’amour avec celle qui de­vien­drait, pour D. et moi, notre ché­tive épave » – il s’agit bien d’Anne ici).

Tout n’est pas clair et limpide. Et cette histoire d’amour n’est pas le seul objet de l’intrigue, tant s’en faut. D’ailleurs, d’énigme il n’y a pas vraiment – au sens traditionnel du mot – dans cet écrit à l’instar des autres qui forment cette collection. Il s’agit plutôt de collage d’instants. De clins d’oeils alternant entre la description et la réflexion. Le fil conducteur est toujours davantage littéraire qu’autre chose. Mais c’est ce qu’il nous revient de mettre à jour, pour examiner en quoi il n’en est pas moins différent en tant que fil conducteur numérique…

La deuxième circonstance qui nous facilite la tâche est que la deuxième partie du texte, intitulée ‟ Amplifications, ” se veut une sorte de commentaire sur les observations et pensée glanées au cours du séjour parisien, où le coeur était à vif et la situation d’exilée remuait encore plus ses sensibilités. Donc on a droit à des gloses sur l’épreuve affective et l’intrigue identitaire vécue par cette jeune femme en train de se définir en même temps qu’elle cherche à comprendre le monde et les autres. Intrigue il y a donc, et Palimpseste en plus d’une méta histoire qui peut aussi servir de récit cadre. On se situerait donc toujours à l’ère du commentaire, pour reprendre une périodisation proposée par Genette ou Foucault. Soit encore au Moyen-Âge renaissant… Admettons que le pluriel d’Amplifications nous permet de penser que les commentaires en question surviendraient par vagues et peut-être aussi par cycles (comme ceux des marées). Les impulsions du désir (de repentir – au sens de l’écriture-rature?) seraient le principal moteur de la construction de l’objet littéraire tout de même singulier que nous ne tenons pas entre nos mains (puisque c’est la liseuse que l’on tient et non le livrel).

Alors, on serait face à un texte liquide, recomposable quant à l’affichage, au sens où le texte se redistribue à l’écran et effectivement recomposé au sens où l’auteur est revenue sur ce qu’elle avait écrit pour enrichir ce contenu des réflexions et mises en perspectives que cela lui inspirait. Notons tout de suite que cela serait peut-être un sens plus juste de ‟ livrel enrichi ” que celui qu’on restreint à l’adjonction de contenus multimédias et d’effets visuels liés à une quelconque programmation (en Javascript, Flash ou autre). Retenons aussi que la réflexivité et le perspectivisme seraient peut-être deux traits de la littérature numérique qui pourraient avoir quelque chose à nous enseigner sur la culture numérique.

Le troisième aspect spécifique à ce livrel qui nous aidera, espérons-le, dans notre lecture est le fait qu’Arnaud Maïsetti est l’auteur d’un chapitre introductif. Comme si François Bon avait jugé bon de fournir aux deux parties un contexte commun, pour éviter qu’on réduise Amplifications à une sorte d’Annexe. Filles du Calvaire serait alors le récit d’une différance racontée, une illustration de l’après coup de l’écriture, qui fait de ce témoignage d’une vie singulière l’illustration emblématique du fait que toute littérature est une histoire du temps, le récit de la rencontre entre deux temporalités, et en général aussi d’une troisième, celle du lecteur et dans ce cas-ci d’un ‟ premier lecteur ”, lui-même auteur au verbe chirurgical, mais à l’ouïe extra-sensible. Or, cette présentation s’intitule ‟ Habiter un monde étranger ” et commence comme suit : « ‟ Le roman sera tou­jours pour moi une forme d’écri­ture em­pê­chée. L’adresse à l’autre dans un contact di­rect est im­pos­sible dans la fic­tion. Mais rien de tout cela n’est in­com­pa­tible avec l’in­ven­tion, ce pour quoi, au fond, on écrit. ” » (p. 3) ce qui est en fait une citation d’Annie Rioux, tirée de la partie ‟ Carnets ” (p. 20-21). Pour un ouvrage de 56 pages, c’est donc comme un fragment du coeur de l’histoire qui en est ainsi retirée pour être auscultée. Pour résumer la démarche de l’auteure, le préfacier écrit que son objet serait ‟ la vie telle qu’elle s’éprouve, notée à la volée ” (p. 4). Et pour expliquer que le fait de s’adresser à l’amour perdu ne rend pas ce texte moins universel, il souligne qu’ « en re­cher­chant cette im­mé­dia­teté, c’est na­tu­rel­le­ment que l’écri­ture trouve dans l’adresse son mou­ve­ment propre. » (p.6). Il propose aussi quelques pistes concernant le réseau de références intertextuelles, qui s’étend du Seuls demeurent de René Char au Demeure de Blanchot-Derrida en passant par les Duras, Pizarnik et Kafka, ‟ écrivains des frontières de la fiction, où la fiction, c’est le corps lui-même de celui qui l’écrit. ” (p. 8). Mais ce corps, pour le lire, Arnaud Maïsetti nous invite à ne pas négliger de le suivre dans son mouvement…

Résumé de Filles du Calvaire

Séjour à Paris
Carnet d’étudiante
Peine d’amour et intertextualité
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