Pourquoi est-il pertinent d’étudier la question de la culture numérique?

Il pourrait sembler logique qu’en vertu de l’importance massive que revêt la dimension technique dans l’avènement de la civilisation numérique, les textes littéraires produits dans la foulée de cette métamorphose seront à l’image des procédés qui les rendent possible. Ce serait le résultat d’une influence directe du medium sur l’esthétique qui s’y déploie. Mais deux considérations aideront à rendre clair que le forme de l’influence qu’exerce le contexte culturel sur les manifestations artistiques auxquelles il donne lieu, est moins évidente qu’il n’y paraît.

Ainsi, on pourrait penser primo que, puisque le numérique est caractérisé d’abord par la discrétisation des données, le style qui sera privilégié par les auteurs numériques sera l’éclatement. Dans notre cas, il y a plusieurs oeuvres qui semblent aller dans ce sens, mais pas toutes, et pas toutes à un degré élevé. Mais cela se comprend puisque si on y réfléchit, l’expérience que nous procure le web en est une qui reproduit de manière excellente la fluidité que l’on attribue aux médias analogique. On peut penser à l’importance que prend la vidéo (par rapport à la B.D.). Ou alors à l’utilisation des effets par Flash ou Javascript par opposition aux tableaux et aux cadres de nos musées et de nos manuels. Évidemment, il y a toujours les fenêtres, et les écrans souples ne sont pas encore une réalité courante. Mais ils sont en cours de développement. Si on pense à la page, on se rappellera qu’avec le livre, il faut tourner la page à chaque fois, alors que la page de blogue peut se dérouler à l’infini. Le texte numérique est physiquement une chaîne (comme l’écriture papier d’ailleurs), mais phénoménologiquement un flux (comme la lecture dans un livre d’ailleurs). Donc la différence est moins évidente qu’il n’y paraît. Il faut passer par le détour d’une réflexion philosophique sur les implications de la nouvelle dynamique qui se met en place à la faveur de ces changements pour comprendre ce qui est transformé profondément. C’est seulement après un premier défrichage effectué à ce niveau que l’on pourra aller à la recherche des manières dont ces bouleversements se traduisent en termes littéraires dans notre corpus.

Secundo, il nous faut bien admettre qu’on a tendance à voir l’informatique comme des processus fonctionnant automatiquement. Or on doit se rendre compte que en réalité les programmes, pour fonctionner requièrent d’être alimentés en données. Celles-ci leur sont fournies par des « entrées » qui proviennent, en bout de ligne, des utilisateurs. Que ce soit les requêtes que vous entrez dans le moteur de recherche ou les liens que vous décidez de suivre lorsque vous naviguez sur un site, vous parlez constamment aux cookies qui tracent vos comportement pour personnaliser l’expérience que vous aurez lorsque vous vous rendrez sur les sites auxquels ils sont associés. Donc on peut s’attendre à ce que la littérature issue de cette culture numérique ne soit pas que des formules toutes faîtes se succédant les unes les autres et prétendant se tenir là dans leur autarcie, comme un logiciel qui fonctionnerait en boucle fermée. La culture numérique appelle tout autant sinon plus une participation du public à compléter les oeuvres qu’elle génère, car ce sont des systèmes de médiation ouverts qui servent de véhicule à ces contenus. Les lecteurs peuvent intervenir sur les textes, malgré les barrières que les compagnies essaient d’imposer pour reproduire les conditions contraignantes de l’imprimé. Si cette culture numérique repose sur une dynamique d’échanges impliquant l’intervention de nombeux intermédiaires, on ne peut pas en conclure cependant que le messages qu’elle livre seront plus alambiqués ou difficile à décrypter étant donnée la multiplicité de codes se superposant. En fait, la médiation du code est incontournable, mais elle est plus ou moins transparente. Les logiciels de traduction sont imparfaits, mais si vous lisez un texte écrit dans votre langue, vous le recevez tel quel sans déformation comme s’il était là devant vous. Pourtant ce n’est qu’une copie. Mais sa valeur est la même que celle de l’original. Donc il ne faut pas surestimer l’idée qu’une médiation doit avoir lieu. Le « cache » qui conserve sur votre machine les pages que vous visitez souvent, vous permet d’y accéder hors ligne. C’est pourtant une médiation de plus qui rend possible cette impression d’être en présence de la chose même. Il y donc une naturalisation de la technique qui se produit qui fait qu’on en peut plus opposer le médiatique et le « présentiel ». Le web ouvre un espace réel. Et c’est une sorte d’abus de langage d’y appliquer at large l’étiquette de « virtuel ».

Pour illustrer cette transformation, on peut observer les mutations qui ont cours dans le domaine du Land Art. Le rapport à la nature étant moins direct qu’auparavant, la mise en oeuvre des possibilités de la technologie pour faire prendre conscience de l’importance de l’environnement qui nous entoure devient une voie alternative pour parler de notre situation dans le monde. Le Land Art contemporain n’est pas moins « en phase » avec son sujet que l’était celui des pionniers qui utilisaient des excavatrices pour modeler des lieux « physiques ». <http://landartin21century.wordpress.com/2014/02/23/un-lien-indirect-avec-la-nature/&gt;

Le Land Art au XXIè siècle

Grégory Lasserre et Anaïs met den Ancxt, Souffle: Scenoscosme. 2010, photographie, © scenoscosme

Si ces deux considérations ne suffisent pas à démontrer que l’influence du contexte technologique (et l’erreur est ici de réduire la culture numérique à une « société de l’information » que l’on réduit à une civilisation informatique) ne doit pas être considéré comme une cause directe d’une dédouanement des pratiques auquel on assiste (il n’est plus nécessaire de passer par la chaîne du livre pour publier, ni d’être un chercheur universitaire pour contribuer à l’édification d’un savoir encyclopédique), au sens d’une cause dont l’action serait « linéaire » (à la manière de la force mécanique qui agit lors d’un choc entre deux « mobiles »), qu’on nous permette d’apporter une autre circonstance à l’attention. Il s’agit de reconnaître que ce n’est pas nécessairement le fait d’être connecté au web, ou d’avoir son ordinateur portable ouvert (ou même de l’avoir avec soi), qui modifie notre rapport à la réalité. Il est impossible de lire une publicité dans le métro de la même façon qu’autrefois à l’heure du numérique. En effet, la portée du message sera automatiquement mise en perspective à la lumire du fait qu’il est possible d’aller chercher des connaissances par soi-même, que l’on peut publier son propre livre, que le socio-financement est possible pour lancer des « start-up », que les principes du logiciel libre se répandent au projets culturels. Marcello Vitali-Rosati utilise souvent l’exemple du GPS pour illustrer cette situation particulière qui montre que les changements induits par le numérique ne sont pas que techniques, mais qu’ils rejoignent bien une dimension culturelle plus profonde. Il n’est pas besoin d’avoir le GPS allumé, ni même de pouvoir le brancher dans la voiture où l’on se trouve par quelque moyen que ce soit (système de navigation intégré ou téléphone cellulaire d’un passager), pour que notre relation à l’espace soit changée depuis que l’on sait que le GPS existe. Notre manière de nous projeter dans l’environnement spatial a pris une nouvelle dimension et celle-ci ne peut pas être déracinée de nous même si on nous prive de l’accès au GPS physiquement. Psychiquement, une perspective différente s’est ouverte. Quel est le nature de ce changement? Le monde nous paraît-il plus plat, plus indifférent, ou au contraire plein de promesses de découvertes à tous les recoins? Cela dépend probablement de la manière dont chacun s’approprie ces changements. Mais ils affectent tout le monde. Cependant c’est par la bande d’une modification de notre point de vue. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de fondements physiques à cette transformation. Et la technologie peut avoir des impacts isomorphes sur les mentalités. L’atomisation des informations en données trouve son pendant dans une former d’individualisme exacerbé. Mais il faut faire attention quand on manipule ces lieux communs.

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