Tendances à vouloir déplacer les frontières

La tendance à déplacer les frontières, à quoi cela correspond-il? Chez Mahigan Lepage en tous cas, il y a un lien étroit avec la déterritorialisation. On y reviendra [lien]. On pourrait faire un rapprochement avec le « post-colonialisme ». Que l’acteur du récit (qui est au moins « fictionnellement » son auteur puisqu’il s’agit de « récits de soi ») soit simplement en séjour hors de chez soi, ou en déplacement entre différents pays, le voyage, on le verra, joue un rôle de remise en question des repères coutumiers, un peu à l’image de ce qui se passe lorsqu’on navigue sur le web. On le sait l’information puisée sur les médias numériques peut provenir de partout dans le monde. Les communications globalisées par Internet sont un vecteur de mondialisation. Mais celle-ci ne sert pas nécessairement les intérêts de la déterritorialisation bien comprise. Par exemple, le pan-indianisme continue de réclamer un attachement à la terre. L’identité continue d’être une source de valorisation, et l’appartenance territoriale revient au premier plan. Mais c’est davantage dans le rapport au territoire que consiste la signification de celui-ci que dans son encadrement au moyen de frontières, dont on sait le caractère généralement arbitraire. La volonté de dépasser cette construction « bornée » du monde représenterait donc le premier fil conducteur (outre la tension entre rupture et continuité) de l’analyse des textes de notre corpus comme nous invite d’ailleurs à le penser le nom même de la collection, « décentrements », elle-même transitoire. Ce serait ainsi, suivant cette hypothèse interprétative, un désir de franchir ces tracés dictant la séparation entre le tien et le mien (fondant, comme le dénonça Rousseau, l’ordre capitaliste moderne) qui amènerait le pouvoir contestataire de la littérature numérique, même si elle sait, parfois, exprimer discrètement sa « révolte ». Est-ce pour dépasser l’opposition entre l’objectif et le subjectif, en renouant avec une forme de dialectique de l’histoire ou dans un objectif essentiellement « esthétique » (est-ce alors du nihilisme?), ça demeurera à voir. Mais si cette « tendance » est une propension qui relève du désir, il est raisonnable de penser qu’elle se manifestera différemment d’un auteur à l’autre, et on peut espérer que cela réduit les risques qu’il s’agisse d’art idéologique (au sens de la propagande). Par contre, on devra aussi s’attendre à ce que ce soient des tracés parfois difficiles à suivre, qui mettront en oeuvre cette volonté « sourde ».
Nous essaierons de retracer cette « inflexion » que nos auteurs tendent à donner à leur écriture, de manière à pouvoir, sans rompre complètement tous les liens avec la fonction classique de l’auteur, amener le rôle de la littérature (et en particulier celui de la lecture), ailleurs. On peut prévoir que de nombreuses empreintes de cette démarche formeront des espèces de « blancs », plutôt que des marques aux contours bien définis.

4.2.1 Identités floues (dédoublement de personnes)

Tout d’abord : Les identités floues qui traduisent de manière ambiguë une sorte de « dédoublement de personne » (ne serait-ce qu’entre l’auteur et le personnage qui fait l’objet d’un récit de soi).

4.2.2 Jeu avec la véridicité (ludicité du rapport réel/fiction)

Ensuite, le jeu avec le postulat que pour être digne d’être racontée une histoire devrait être véridique. Nos jeunes auteurs québécois semblent plutôt avoir choisi de reconduire sur la plan des écritures numériques le défi à la vraisemblance qu’on lancé la plupart des auteurs avant-gardistes du XXè s., soit un jeu avec le rapport entre réalité et fiction. Mais ce jeu « classique-contemporain » avec la vérité n’est pas univoque. Il y a un attachement à la représentation de scènes inspirées de la vie quotidienne et une charge éditoriale qui rapproche la parole poétique de l’action politique. De sorte qu’en tant que lecteur formé de manière académique, on ne sait plus sur quel pied danser : est-ce une marque de numéricité ou un refrain nous venant de l’hyperréalisme mêlé au formalisme tirant vers un retour paradoxal au Parnasse contemporain?

carte 4 du système des lieux centraux en Allemagne du sud, réalisée par Walter Christaller, et présentée dans le cadre d'un article d'Elsa Venau sur Roman Heiligenthal : "À la recherche de l'unité perdue"

carte 4 du système des lieux centraux en Allemagne du sud, réalisée par Walter Christaller, et présentée dans le cadre d’un article d’Elsa Venau sur Roman Heiligenthal : « À la recherche de l’unité perdue »

4.2.3 Prégnance des thèmes du voyage, du motif de l’exploration des possibles…(…du trope de la transgression des limites, de la métaphorisation du réel…)

Pour nous aider à retomber sur nos pattes, on se concentrera dans un troisième temps sur les formulations plus clairement concrètes de cette idée de sortir du moule, de briser les conventions, de franchir les bords de la page, de l’école, de la famille… Bref, l’anticonformisme sera traqué, tel qu’il s’exprime dans ses aspects les plus crus, comme la volonté de voyager, l’exploration des possibles, la transgression des limites, et la métaphorisation du réel (qui rend, encore une fois, moins précise la ligne séparant la réalité de la fiction). On parlera entre autres de déterritorialisation et de nomadisme, d’intertextualité et d’interstices, de décolonisation et de féminisme…

4.2.4 Le travail sur les relations entre les aspects formels et les thèmes explorés (visible au niveau de la stylisation, de la poétisation et de la mise en musique du langage)

Pour conclure sur cet aspect on abordera le travail sur les relations entre les aspects formels et les thèmes explorés, visible au niveau de la stylisation, de la poétisation et de la mise en musique du langage.
Ce point demandera un développement plus poussé car il devrait normalement constituer le coeur de notre mémoire. C’est pourquoi nous y reviendrons en approfondissant chaque point lors des analyses portant sur les thèmes en relation avec les préoccupations humanistes, des réflexions sur la diversité des formes et des types de discours qui se manifestent à travers ces textes et, finalement, de notre étude des procédés littéraires qui y sont à l’oeuvre.

Ce trois derniers point formeront d’ailleurs la suite et la fin de l’analyse des textes, avant que nous revenions sur les aspects communs et aux singularités pour les rapprocher des propriétés de la culture numérique, d’un point de vue critique (en ne prenant pas pour acquis que ces rapprochements se justifient, mais en les défendant, lorsque faire se peut, de manière argumentée).

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